Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Antisionisme et «antisémitisme caché», par Jean Bricmont

Antisionisme et «antisémitisme caché», par Jean Bricmont© Frederick FLORIN Source: AFP

La France va adopter une définition de l'antisémitisme intégrant l'antisionisme. Mais pour l'essayiste Jean Bricmont, qui s'oppose à toute criminalisation des opinions, les deux concepts diffèrent fondamentalement.

Commençons par définir les termes. L'antisionisme peut signifier plusieurs choses, allant de l'opposition aux politiques ou actions du gouvernement israélien à la remise en question de la légitimité d'Israël en tant qu'État juif. En tant que telles, ces positions sont bien sûr politiques et non racistes ou religieuses. Il suffit de les comparer à l'idée que la Crimée appartient à l'Ukraine ou que le Tibet doit être indépendant de la Chine. Dans le courant dominant, ces positions ne sont pas qualifiées d'anti-russes ou d'anti-chinoises au sens raciste du terme.

Dans la mesure où l'antisionisme «radical» est supposé mettre en question la légitimité d'Israël en tant qu'État juif, il est intrinsèquement lié à ce qui est au fondement de la cause palestinienne, à savoir le droit au retour des réfugiés de 1948, reconnu par la résolution 194 de l'Onu et par la déclaration universelle des droits de l'homme (article 13 2. : Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays). Même si ce droit est purement théorique, étant donnés les rapports de force, le proclamer met en cause le caractère essentiellement juif d'Israël, mais peut difficilement être assimilé à du racisme, au vu de ses bases légales.

Cependant, l'antisémitisme n'est pas si facile à définir non plus. Une définition simple serait «la haine des Juifs en tant que tels». Mais qui épouse aujourd'hui ouvertement une telle haine ? Je n'en connais pas (bien sûr, il peut y avoir quelques fous inconnus auxquels cette définition s'applique). Et c'est là qu'intervient l'accusation «d'antisémitisme caché »: puisqu'il n'y a pas de haine ouverte envers les Juifs, on accuse certaines personnes de cacher leur haine des Juifs derrière des positions politiques, comme des critiques «excessives» d'Israël, des critiques du système financier ou même simplement du capitalisme. Cette accusation a une certaine plausibilité. Après tout, Marx lui-même a écrit : «Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l'utilité personnelle. Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L'argent. Eh bien, en s'émancipant du trafic et de l'argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l'époque actuelle s'émanciperait elle-même.» (Sur la question juive).

Mais il n'y a aucune indication que, même dans ce texte, Marx avait de la haine pour les Juifs ou voulait leur faire du mal, puisqu'il appelait les Juifs à s'émanciper de ce qu'il appelait le «judaïsme pratique». Pourtant, si quelqu'un disait aujourd'hui ce que Marx a écrit (sauf en citant), il serait qualifié d'antisémite et pourrait être poursuivi pour «incitation à la haine raciale».

Il y a beaucoup d'autres façons d'être accusé «d'antisémitisme caché», par exemple en soulignant le rôle du lobby pro-israélien aux États-Unis, en soulignant le rôle des Juifs dans les révolutions bolchevique, hongroise et allemande juste après la Première Guerre mondiale et les persécutons anti-chrétiennes de l'époque ou en notant leur influence dans la République de Weimar.

Ces exemples illustrent la difficulté qu'il y a à définir l'antisémitisme même sans mentionner Israël et la Palestine.

Quoi qu'il en soit, l'antisémitisme et l'antisionisme sont clairement distincts sur le plan conceptuel.

Néanmoins, la distinction entre ce qui est légal ou non devrait être entre la pensée et l'action et non entre antisionisme et antisémitisme, vu la difficulté à définir ces termes. La pensée inclut n'importe quel point de vue sur la religion, la science, l'histoire, la philosophie, etc. Si le judaïsme est une religion, alors il peut être critiqué comme toute autre religion. C'est la même chose si on le voit comme une culture. Si les Juifs sont considérés comme un peuple, alors la mentalité présumée de ce peuple peut être discutée de la même manière que la mentalité du peuple français, russe ou allemand est discutée (et souvent négativement).

Néanmoins l'idée généralement acceptée dans notre époque est que les opinions racistes, et en particulier les opinions antisémites, doivent être interdites. Une fois que cela est accepté, on est confronté au problème de la pente glissante. L'antisémitisme n'étant pas facile à définir, si l'on considère par exemple la critique «excessive» d'Israël comme une forme cachée d'antisémitisme, alors interdire cette forme d'antisionisme devient acceptable.

Nombreux sont ceux qui s'opposent à ce type d'interdiction mais qui soutiennent néanmoins l'interdiction des «discours de haine». Leur erreur fondamentale est d'accepter la censure sous quelque forme que ce soit, même d'opinions considérées comme racistes ou antisémites.

L'argument principal pour interdire ces «discours de haine» est que ceux-ci peuvent inciter certains individus à des actions contre les cibles de la haine, allant parfois jusqu'au meurtre. Il y a deux problèmes avec cet argument.

Le premier problème, c'est qu'il est très difficile de l'appliquer systématiquement sans interdire presque tout. Même les idées les plus nobles peuvent être tordues et servir de prétexte à de mauvaises actions. Les écrits de Marx sont-ils responsables du goulag ? Le travail de Nietzsche a-t-il conduit à Hitler et aux camps ? Les idées des Lumières sont-elles responsables des nombreuses persécutions antireligieuses à travers l'histoire ?  La critique de l'Islam est-elle la cause des guerres contre des pays musulmans ? Certains philosophes ont considéré que les Lumières ont mené à Auschwitz. Il me semble que seules les paroles incitant directement à des actes illégaux (comme : «Tuez-le !») devraient être interdites.

Le second problème est lié à l'éternelle question de savoir si interdire l'expression d'idées empêche ou encourage leur propagation. Même si on ne peut pas affirmer de règle générale et certaine, l'expérience historique n'est pas très encourageante pour la censure.

Quoi qu'il en soit, en liant antisémitisme et antisionisme, qui plus est lors du dîner du Crif, le président Macron ne pouvait qu'aggraver les antagonismes communautaires et les sentiments anti-juifs.

Après des décennies de «lutte contre la haine» et l'antisémitisme par la censure, la répression, et la diabolisation, les partisans de cette lutte ne cessent de s'indigner devant la montée de cette haine, ce que l'on peut effectivement constater en faisant un tour sur les réseaux sociaux.

Ne faudrait-il pas changer radicalement de méthode pour combattre la haine et, au lieu d'étendre la censure, abolir ou ne plus appliquer la loi Pleven de 1972 condamnant l'incitation à la haine ou la loi Gayssot de 1990 condamnant le négationnisme ?

Pour reprendre un slogan américain, la réponse aux discours de haine ne serait-elle pas plus de discours, pas moins ?

Lire aussi : La France va adopter une définition de l'antisémitisme intégrant l'antisionisme, annonce Macron

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