Migrants, «ce n'est pas tant une crise de l'immigration qu'une crise de l'Europe»

Des réfugiés, souvent syriens, à la frontière entre la Grèce et la Macédoine et contenus par les gardes-frontières© Ognen Teofilovski Source: Reuters
Des réfugiés, souvent syriens, à la frontière entre la Grèce et la Macédoine et contenus par les gardes-frontières

Les chiffres parlent d'eux-mêmes: au mois de juillet 2015, l’Union européenne a recensé 107 500 arrivées de migrants soit trois fois plus qu’en juillet 2014. Pour le chercheur François Gemenne, il est temps que l'Europe affronte ses responsabilités.

RT France : Comment jugez-vous l'action de l'Union européenne face à cette question migratoire? 

François Gemenne (F.G.) : Pour le moment, l'action de l'Union européenne est en dessous de tout. Ce qui se passe est une honte à la fois pour le projet et pour l'idéal européen. Ce que nous voyons aujourd'hui est le résultat d'une absence totale de politique européenne en matière d'asile et en matière d'immigration, notamment en matière de critères d'asile harmonisés et centralisés. Cette crise n'est pas tant une crise de l'immigration qu'une crise de l'Europe. Une crise de sa capacité à répondre aux crises extérieures, une crise de sa capacité à formuler une politique commune pour répondre de façon digne et humaine.

RT France : Donc c'est moins une crise en Europe qu'une crise de l'Europe telle qu'elle fonctionne jusqu'à présent?

F.G. : Tout à fait. C'est une crise de l'Europe et du projet européen. Il ne faut pas oublier que l'Union européenne s'est construite sur l'idée de liberté de circulation, d'ouverture des frontières. Mais cet idéal s'est doublé d'un renforcement des frontières extérieures qui a conduit à créer une sorte de forteresse européenne. On a créé un continent de prospérité, de paix et de sécurité réservé à quelques privilégiés et dans lequel les autres n'ont pas le droit d'entrer. C'est une faillite de l'idéal européen!

RT France : Cette question migratoire ne révèle-t-elle pas aussi une double fracture en Europe: évidemment entre les pays du Nord et ceux du Sud mais également entre ceux de l'Ouest et ceux de l'est?

F.G. : Absolument. Il suffit de noter la déclaration du Premier ministre slovaque qui a annoncé qu'il ne souhaite accueillir que des réfugiés chrétiens. Il y a clairement une désunion européenne sur ces questions et dans certains pays, une véritable xénophobie d'Etat, installée par les médias et certains responsables politiques. Dans le même temps, il faut souligner l'action de pays qui prennent leur responsabilité: Angela Merkel en Allemagne ou Matteo Renzi en Italie par exemple. Certains agissent en responsables politiques, d'autres en petits politiciens électoralistes dans une crise pourtant grave.

Au Liban, un habitant sur quatre est un réfugié et la Turquie a accueilli quasiment deux millions de réfugiés syriens 

RT France : Pourtant, peut-on comprendre l'inquiétude par exemple d'un pays comme la Bulgarie qui estime que l'afflux de réfugiés peut peser sur la répartition entre les musulmans et les chrétiens orthodoxes de sa population?

F.G. : Oui, on peut entendre cet argument mais la réponse n'est pas de dresser des murs mais de réfléchir ensemble au niveau européen à comment gérer cette question. Est-ce que le Liban où un habitant sur quatre est un réfugié se pose la question. Est-ce que la Turquie où se trouvent quasiment deux millions de réfugiés syriens se pose la question? Ce sont évidemment des inquiétudes légitimes qu'on peut entendre, mais elles me semblent secondaires par rapport à la responsabilité historique et à l'obligation morale pour l'Europe de répondre à cette situation. Mais les problèmes nationaux, les contingences nationales soulignent bien la nécessité à formuler une réponse européenne.

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RT France : Quelle forme pourrait prendre cette réponse?

F.G. : En ce qui concerne le droit d'asile, la réponse pourrait être d'abord une meilleure répartition et une meilleure solidarité entre les pays. Il y a les pays qui en font beaucoup, l'Allemagne, la Grèce, l'Italie, et les pays qui ne font pratiquement rien, l'Autriche ou la Slovaquie, pour ne citer que ceux-là. On a vu hélas comment avait été accueillie la proposition de Jean-Claude Junker sur les quotas et les marchandages sordides qui en avaient découlé.

En second lieu, il faudrait harmoniser les critères d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'espace européen. Aujourd'hui, il n'y a pas une politique d'asile harmonisée. Il y a 28 politiques différentes, arc-boutées sur leur souveraineté nationale, ce qui crée des injustices incroyables. Selon que la demande d'asile se fait dans tel ou tel pays, il y aura moins de chance de la voir aboutir.

Enfin, dans un système idéal, il faudrait un système central européen: toutes les demandes d'asile seraient centralisées dans un organisme qui dépendrait directement de la Commission européenne. Cela garantirait une égalité de traitement et permettrait également de décharger les pays qui reçoivent le plus de demandes, à savoir l'Italie et la Grèce. Une fois que sa demande aurait été acceptée, chacun pourrait alors s'établir dans le pays de son choix.

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RT France : Cette poussée migratoire, selon vous, semble être une chance pour l'Europe. Pourquoi?

F.G. : L'Europe se rend compte que par rapport au drame de ces migrants il y a des questions structurelles auxquelles elle doit faire face. Il faut que cette crise débouche enfin sur une véritable politique européenne d'asile qu'on attend depuis 20 ans. Nous n'avons jamais pu construire une telle politique en raison des souverainetés nationales et de la réticence des Etats à coopérer sur ces questions. Aujourd'hui, ils sont forcés de le faire en raison des évènements. Ce sont par nature des questions sur lesquelles ils doivent coopérer. On le voit bien avec Calais qui est pourtant une toute petite crise. On voit bien toute le schizophrénie du Royaume-Uni qui ne fait pas partie des accords de Schengen, qui a des velléités de sortir de l'Union européenne mais qui se rend bien compte que la solution à la crise de Calais ne peut venir que d'une coopération avec l'Europe.

RT France : Comment le faire comprendre à des opinions publiques qui semblent très réticentes?

F.G. : Elles sont extraordinairement réticentes. Il y a un décalage, un fossé béant entre les perceptions de ces situations dans le débat public et la réalité. Les médias ont joué un rôle, par des titres incendiaires, par la non-modération de certains commentaires. Certains médias ont ainsi alimenté le déferlement de racisme. Les hommes politiques aussi ont une énorme responsabilité en raison de la manière dont ils parlent de ces problèmes et installent une xénophobie d'Etat. Il y a un immense effort de pédagogie à faire pour montrer que ces personnes qui fuient leur pays ont besoin de protection. Elles représentent une contribution bénéfique pour leur société d'accueil et pour leur économie. Trop souvent, on les voit comme des parasites et on n'imagine pas l'enfer auquel elles ont simplement essayé d'échapper.

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