Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

«Manifeste pour la démocratisation de l’Europe» : 120 intellectuels ont dû louper les Gilets jaunes

 «Manifeste pour la démocratisation de l’Europe» : 120 intellectuels ont dû louper les Gilets jaunes© Aris Oikonomou / AFP
Un Gilet jaune manifeste à Bruxelles, en Belgique

Un manifeste a récemment été publié pour une «refondation européenne». L’initiative vise une Europe fédérale, exactement à l’encontre du sentiment populaire tel qu’exprimé par les Gilets jaunes, pointe Pierre Lévy, rédacteur en chef de Ruptures.

Mais sur quelle planète vivent-ils ? Le 11 décembre, Le Monde offrait une pleine page à une tribune signée par «un collectif de plus de 120 intellectuels et de responsables politiques de 16 pays d’Europe, dont Thomas Piketty, Thomas Porcher et Massimo d’Alema». Ces nobles figures ont eu une idée aussi géniale qu’originale : proposer la (au moins) 10 000e refondation de l’Union européenne. Le manifeste prévoit en particulier un «projet de traité de démocratisation et un projet de budget».

Malgré la place d’honneur que lui a offerte le quotidien vespéral de référence, malgré le site internet (Tdem.eu) tout spécialement créé pour promouvoir l’initiative (et qui revendique à ce jour 13 000 signataires), et malgré les titres universitaires prestigieux des initiateurs, l’initiative est passée totalement inaperçue.

Les auteurs du texte réussissent un exploit : ne pas faire une seule allusion aux Gilets jaunes

Peut-être a-t-elle été ainsi sauvée du ridicule. Car si l’idée de promouvoir une «autre Europe» est usée jusqu’à la corde, cette tentative se distingue par son tempo : après presque un mois d’une mobilisation populaire littéralement sans précédent, les auteurs du texte réussissent un exploit : ne pas faire une seule allusion aux Gilets jaunes et à la dynamique dont ces derniers sont porteurs. Celle-ci a lié l’irruption de la question sociale et la prégnance de la question nationale, l’exigence de pouvoir d’achat et celle de souveraineté populaire. Le drapeau tricolore et la Marseillaise étaient à l’honneur sur les ronds-points, et le principe même d’intégration européenne pas vraiment en odeur de sainteté.

Pas un seul mot, donc, sur les Gilets jaunes, alors même que le but affiché du manifeste est de «réconcilier l’Europe avec ses citoyens». En l’occurrence, c’est donc bien mal parti.

Les refondateurs justifient leur démarche par «le Brexit et l’élection de gouvernements anti-européens à la tête de plusieurs pays membres», et par cette (étrangement formulée) proclamation : «Il n’est plus possible de se contenter d’attendre les prochaines sorties, les prochains démantèlements, sans rien changer de fondamental à l’Europe actuelle.»

D’un autre côté, les signataires sont aussi fâchés avec les «partis qui se disent européens, mais qui continuent de s’imaginer que le libéralisme pur et dur et la mise en concurrence généralisée de tous […] suffisent à définir un projet politique, sans réaliser que c’est précisément le manque d’ambition sociale qui nourrit le sentiment d’abandon.»

 Le projet prévoit également de financer l’accueil des migrants

Si l’on voulait prendre cela par le petit bout de la lorgnette politicienne, on pourrait imaginer une tentative d’investir un créneau s’opposant tout à la fois à l’ultralibéralisme et au «populisme nationaliste». Le problème est que sur ce terrain, l’espace est déjà bien encombré.

Mais imaginer que la moindre préoccupation électorale ait traversé l’esprit des auteurs de l’appel serait certainement leur faire injure. Il convient donc plutôt de s’intéresser aux deux propositions phares mises en avant : un budget commun, et une nouvelle assemblée européenne, étant entendu que le traité qui porterait ces novations serait ouvert à la signature des Etats membres volontaires (il n’est pas précisé si ce volontariat serait déterminé par un référendum dans les pays concernés : dans les circonstances actuelles, les auteurs restent prudents – on les comprend…).

Ladite nouvelle assemblée pourrait donc voter des impôts qui seraient appliqués dans tous les Etats membres, même contre la volonté de l’un d’entre eux

Le «budget de démocratisation», expression qui fleure bon la novlangue, serait établi à hauteur de 4% du PIB, un montant robuste, et alimenté par des impôts sur les plus riches, sur les grandes entreprises (tout cela assurant certainement un parfum «social»), et bien sûr sur le carbone, tant il est vrai qu’il n’est pas aujourd’hui de proposition acceptable qui ne s’incline devant la nécessité d’éviter la «fin du monde». Il s’agirait de financer la recherche et la formation (qui serait contre ?), mais aussi de conduire «un ambitieux programme d’investissements pour transformer notre mode de croissance […] et accompagner les acteurs de la transformation». Un vocabulaire qui rappellera à certains l’imagination linguistique des promoteurs de «plans sociaux» et autres «cellules d’accompagnement». Le projet prévoit également de financer l’accueil des migrants.

Mais surtout, ce budget serait voté par la nouvelle assemblée européenne, dont les auteurs proposent qu’elle soit constituée de 80% de députés nationaux, et de 20% d’actuels eurodéputés. Et ce, afin notamment de «créer des habitudes de cogouvernance». Traduits en termes clairs, ladite nouvelle assemblée pourrait donc voter des impôts (ou des absences d’impôt, selon l’idéologie de la majorité transnationale du moment) qui seraient appliqués dans tous les Etats membres, même contre la volonté de l’un d’entre eux puisque la règle de l’unanimité en matière fiscale serait abolie.

Quelle légitimité peuvent avoir des institutions, des décisions et des représentants européens dès lors qu’il n’existe pas de peuple européen ?

Le texte ne fait du reste pas mystère de son attirance pour une intégration de type fédéral, même si le mot est prudemment évité. Il s’agit ainsi de créer un lieu «où se forme un nouvel espace politique transnational».

Faute de place certainement, les éminents universitaires sont peu loquaces sur le petit problème qui désespère les partisans de l’intégration européenne depuis (au moins) six décennies : quelle légitimité peuvent avoir des institutions, des décisions et des représentants européens dès lors qu’il n’existe pas de peuple européen ?

Attendons le 10 001e appel pour le savoir. En attendant, on souhaite bon courage aux nouveaux croisés alter-européistes pour vendre leur enthousiasme sur les ronds-points de France et de Navarre. Là où on n’a cessé de crier : «Nous sommes le peuple.»

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