Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Projet Tempest : un jeu de séduction à prendre en considération

Projet Tempest : un jeu de séduction à prendre en considération© Peter Nicholls Source: Reuters
L'avion de chasse Tempest le 16 juillet 2018 à Farnborough au Royaume-Uni.

La défense britannique dévoilait en juillet un projet d'avion exceptionnel. L'expert en matière de Défense Philippe Migault explique pourquoi, si le programme semble fantaisiste, l'industrie aéronautique française devrait collaborer avec Londres.

S’il est une compétence que nul ne saurait dénier aux Britanniques, c’est celle du commerce. Nation marchande, le Royaume-Uni a développé une maîtrise poussée de la publicité et du marketing, une habileté et une pugnacité reconnues dans la négociation, l’art du bluff et de la mise en scène.

En dévoilant le 16 juillet dernier, à l’occasion du salon de l’aéronautique de Farnborough, la maquette d’un projet de futur avion de combat britannique, le Tempest, Gavin Williamson, le secrétaire d'Etat anglais à la défense, a démontré qu’il possédait toutes ces qualités. Solennité dans le propos, évocation des pages glorieuses de la Royal Air Force et de l’industrie aéronautique britannique, jeux de lumière, musique pompeuse… : Williamson a fait preuve de son habituelle théâtralité en décrivant les qualités du futur appareil.

Furtif, mettant en œuvre des armes à énergie dirigée, évoluant au sein d’un essaim de drones dont il assurera le contrôle et le commandement via, notamment, un large recours à l’intelligence artificielle, le Tempest, doté d’un cockpit virtuel et décliné en version pilotée ou dronisée,se veut un avion à mi-chemin entre la cinquième et la sixième génération, offrant la possibilité de rapides évolutions et modernisations en fonction du contexte opérationnel. Un bijou justifiant un investissement de 2,27 milliards d’euros d’études d’ici 2025, l’objectif étant de prendre la relève de l’Eurofighter à l’horizon 2035 aux côtés du F-35B américain, dont les premiers exemplaires ont récemment été réceptionnés par la Royal Air Force.

Le Royaume-Uni, a précisé Williamson, entend rester un leader mondial de l’aéronautique, apte à développer et produire seul un appareil de combat correspondant au sommet de l’art. God save the Queen ! La souveraineté anglaise est assurée.

Williamson a fait du neuf avec du vieux

Du moins sur le papier. Car Williamson, habitué à en faire des tonnes et à recourir aux exagérations les plus grossières lorsqu’il s’agit de défendre son budget, est resté fidèle à lui-même et n’a trompé personne.

Les observateurs et les passionnés de l’aéronautique n’ont pas manqué de souligner que la maquette dévoilée à Farnborough évoquait furieusement celle du Replica, un projet d’avion de combat développé par BAE Systems dans les années 90 avant d’être abandonné en 2005. Williamson a donc fait du neuf avec du vieux. Quant à son optimisme vis-à-vis des possibilités futures de l’appareil et des capacités du Royaume-Uni à le produire seul, il est, pour le moins, excessif.

Pour des raisons financières, bien sûr. Partenaire de rang 1 des Etats-Unis dans le cadre du programme F-35, Londres a investi des milliards de livres sterling pour cet avion, alors même que les coûts de développement de l’Eurofighter demeurent simultanément élevés. La facture du Brexit s’annonçant douloureuse, les autorités britanniques ne vont certainement pas se lancer, seules, dans un projet aussi dispendieux malgré les milliers d’emplois associés.

Il n’y a pas eu de nouvelle révolution industrielle outre-Manche permettant de restaurer les capacités perdues

Pour des raisons techniques, ensuite.

L’industrie de la défense et de l’aéronautique britannique reste l’une des plus performantes au monde. Pour autant il n’est pas du tout sûr qu’elle soit encore en mesure de concevoir, développer et produire un engin aussi ambitieux en pleine autonomie.

Car elle n’a pas conduit de programmes d’avions de combat depuis plus de soixante ans et le développement du Lightning, dans les années 50. Tous les appareils qui ont équipé depuis la RAF ont été développés en coopération. Le Jaguar avec la France, le Tornado et l’Eurofighter au sein de consortiums européens, le F-35 avec les Américains.

Désireux, comme les Français, d’engranger les dividendes de la paix après la disparition du bloc soviétique, contraints de restreindre drastiquement les dépenses militaires au sortir des années de gestion calamiteuse des Travaillistes de Tony Blair et de Gordon Brown, les Britanniques ont également cherché à externaliser au maximum le développement de leurs matériels militaires à travers des programmes aux intitulés éloquents : Best value for money, Smart procurement… Ils paient aujourd’hui cette politique au prix fort, par la perte d’une partie de leurs savoir-faire industriels.

Exagéré ?

Dans le cadre d’une étude réalisée en 2012-2013 pour la Délégation aux Affaires Stratégiques (DAS) du ministère français de la défense, l’actuelle DGRIS, une mission s’est rendue au Royaume-Uni pour rencontrer différents spécialistes britanniques, parlementaires, chercheurs, industriels… Le résumé de cette mission, restitué par l’équipe à son retour, est éloquent : « Nos interlocuteurs à Londres nous ont expliqué que les industriels anglais fabriquent depuis des années des avions de combat en coopération parce qu’ils ne disposent plus de toutes les compétences pour les développer seuls », rapportent-t-ils. Or il n’y a pas eu depuis une nouvelle révolution industrielle outre-Manche permettant de restaurer ces capacités perdues…

Un projet fantaisiste, n’ayant sans doute pour objectif que de remettre autour d’une table les acteurs européens de l’aéronautique les plus capables

Bien entendu les Britanniques, parfaitement conscients du problème malgré la superbe affichée de Gavin Williamson, ne s’avouent pas vaincus pour autant. « Don’t be defeatist, dear, it’s very middle class…»

Frustrés de leur partenariat industriel avec les Américains sur le F-35, collaboration qui a englouti des milliards sans fournir les transferts de technologie espérés, ils n’entendent aucunement s’isoler mais espèrent bien, au contraire, faire valoir leurs capacités restantes auprès de partenaires avec lesquels il est envisageable de collaborer d’égal à égal d’un point de vue technologique. C’est-à-dire avec les Français, les Russes étant politiquement hors-jeu et les autres Européens n’étant pas au niveau.

Déjà engagés dans un programme de drone de combat (UCAV) avec Paris, le projet FCAS (Future Combat Air system), voyant d’un très mauvais œil le – pourtant improbable – projet d’avion de combat commun piloté annoncé entre la France et l’Allemagne, Londres a donc réagi en dégainant un projet Tempest fantaisiste, n’ayant sans doute pour objectif que de remettre autour d’une table les acteurs européens de l’aéronautique les plus capables, Français et Britanniques d’un point de vue technologique, Allemands, éventuellement, d’un point de vue financier.

Pour l’heure les Français s’amusent et raillent gentiment la grosse ficelle britannique. Mais cela ne durera sans doute pas. D’une part parce que nous collaborons déjà avec les Anglais sur le FCAS, d’autre part parce que si le Royaume-Uni a perdu certains savoir-faire, la couronne conserve quelques joyaux.

Il y aura des heurts, des grincements de dents, des coups bas. Comme cela a toujours été le cas lorsque Français et Britanniques coopèrent. Mais la probabilité de donner naissance à un avion exceptionnel est élevée.

BAE Systems a été le chef de file du programme Eurofighter du point de vue de la cellule de l’avion. Rolls-Royce, leader sur son réacteur, l’EJ200, a par ailleurs étroitement collaboré avec les Américains de Pratt & Whitney dans le cadre du F-35 sur des problématiques cruciales, telle la maîtrise de la signature infrarouge pour des avions évoluant en supercroisière. Il est sans doute le meilleur motoriste européen en termes d’aviation de combat, disposant de compétences que nous n’avons pas encore. En termes d’électronique de défense Selex UK, l’actif britannique du groupe italien Leonardo, dispose lui aussi de capacités reconnues, notamment en matière de contre-mesures.

Sans doute le Team anglais BAE Systems-Rolls-Royce-Selex n’est-il plus tout à fait au niveau du Team Dassault Aviation, Thales, Safran, MBDA. Mais il est plus à même de nous compléter que quiconque en Europe occidentale.

Bien sûr les Américains, poussant au Brexit dur, espèrent bien séparer Français et Britanniques sur ce dossier. Déjà les ingénieurs de BAE Systems qui ont travaillé en étroite collaboration avec Lockheed-Martin sur les problématiques de furtivité dans le cadre du programme F-35, ne peuvent mettre leurs compétences au service du FCAS, compte tenu de l’opposition des Etats-Unis, qui redoutent la diffusion de ces technologies critiques.

Raison de plus pour tenter de nous attacher les Anglais. Il y aura des heurts, des grincements de dents, des coups bas. Comme cela a toujours été le cas lorsque Français et Britanniques coopèrent. Mais la probabilité de donner naissance à un avion exceptionnel est élevée si les dissensions sont surmontées.

Ce que ne garantit nullement une éventuelle collaboration avec l’Allemagne.

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