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Jacques Nikonoff est professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8. Il est également porte-parole du Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP).

La nouvelle question allemande

Des drapeaux de l'Allemagne et de l'Union européenne à Berlin Source: RIA NOVOSTI
Des drapeaux de l'Allemagne et de l'Union européenne à Berlin

Jacques Nikonoff, professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, réfléchit sur la tentative de l'Allemagne à regagner une nouvelle fois son statut de puissance impériale après sa réunification en 1990.

La question allemande est celle de l’unité de l’Allemagne et de la nostalgie impériale. Elle est née le 6 août 1806 lorsque le dernier empereur du Saint-Empire romain germanique, François II, se soumet à Napoléon Ier en renonçant à la couronne impériale et en déliant tous les États impériaux de leurs obligations, mettant ainsi fin au « vieil Empire ». La question allemande a pris fin le 3 octobre 1990 quand la République démocratique allemande (RDA), après la chute du Mur de Berlin, adhéra à la République fédérale d’Allemagne (RFA). Du coup surgissait alors la nouvelle question allemande, une fois l’unité retrouvée, celle de la tentation impériale.

Nul ne peut contester le droit de tout État souverain à la recherche de la puissance. C’est un objectif parfaitement légitime, qui ne saurait être réservé aux seuls États-Unis d’Amérique. La stratégie suivie par les élites politiques allemandes, des verts aux libéraux, en passant par les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates, et même par la prétendue gauche « radicale » comme Die Linke, accrochée à l’euro comme la moule à son rocher, alors que la monnaie unique est l’instrument principal de cette domination germanique, est clairement celle de la restauration de la puissance allemande. Le pari de la classe dirigeante allemande est de tenter tout à la fois de rester clairs sur leur condamnation du passé nazi de leur pays, tout en cherchant les voies pour donner à l’Allemagne la puissance que leur semblent justifier son histoire, son poids démographique et économique, sa localisation géographique. Et peut-être aussi son sentiment de supériorité. Cette stratégie utilise l’Union européenne et l’euro comme le vecteur de la construction de cette puissance. Les dirigeants allemands cherchent à transformer l’Europe en Europe allemande, située entre une « Grande Suisse » ou une « Petite Chine », grâce à des excédents extérieurs considérables et à une demande intérieure limitée.

L’année 1990, en effet, a marqué la fin de l’état d’exception historique de non-souveraineté de l’Allemagne. Les dirigeants allemands, particulièrement ceux arrivant aujourd’hui aux responsabilités et qui n’ont pas connu la guerre, ont moins d’états d’âme que les précédents et ont progressivement pris conscience que l’Allemagne était devenue un pays comme les autres. Vraiment comme les autres ? Pas tout à fait. Compte tenu de la période nazie, l’Allemagne ne sera jamais un pays comme les autres. Ayant réalisé son unité, s’étant émancipée des forces alliées qui contrôlaient son territoire et limitaient sa souveraineté depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – l’une d’entre elles, l’URSS, ayant même disparu – l’Allemagne et ses classes dirigeantes pouvaient se fixer un nouveau destin. C’est celui de l’accès à la puissance d’abord, et à l’Empire ensuite.

Il est compréhensible que les classes dirigeantes allemandes, et plus largement le peuple allemand, tentent de tirer les leçons de la disparition du système soviétique, de la réunification qui a suivi par l’absorption de la RDA, et de la nouvelle donne géopolitique ainsi créée. Comment s’étonner de la recherche de ce que les Allemands appellent eux-mêmes la « normalité » ? Ils ne veulent plus que ce passé inhibe leur pays sur la scène internationale, et veulent mettre ainsi un terme à une « obligation morale de retenue ». Le nouveau statut de l’Allemagne, créé par l’effondrement du système soviétique, modifie mécaniquement les équilibres géopolitiques en Europe et dans le monde. D’autant que l’Allemagne, par son poids démographique (82 millions d’habitants) et économique (quatrième puissance économique mondiale et première en Europe), ne peut pas passer inaperçue. Ni, non plus, se complaire dans le rôle de nain politique qu’elle occupait à juste titre depuis plusieurs décennies. L’Allemagne, privée de rôle politique depuis 1945, aspire à devenir un sujet politique.

Le problème n’est donc pas celui de l’émergence de l’Allemagne comme nouveau sujet politique en Europe, mais le sens que prend nettement ce projet, qui n’est pas la simple recherche de la puissance, mais une tentation clairement impériale. Quatre faits symbolisent particulièrement ce passage de la culture de la retenue à celle de l’exercice de la puissance, voire de la démesure.

Le premier, le 17 décembre 1991, se produit à Bruxelles huit jours après la signature du traité de Maastricht. Hans-Dietrich Genscher, ministre fédéral des Affaires étrangères et vice-chancelier, contraint ses partenaires européens à reconnaître l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. Au mois de décembre 1990, les Slovènes et les Croates avaient été consultés par référendum sur leur indépendance et avaient répondu « oui ». En janvier 1991, la Slovénie et la Croatie avaient lancé un ultimatum aux autorités yougoslaves pour exiger que leur indépendance soit mise en œuvre. À défaut elles menaçaient de déclarer unilatéralement leur indépendance avant le 1er juillet 1991. Ce référendum, parallèlement, avait été largement boycotté par les Serbes de Croatie. Sans réponse de Belgrade, la Croatie et la Slovénie déclaraient leur indépendance le 25 juin 1991. L’Allemagne, l’Autriche et le Vatican apportaient immédiatement leur soutien diplomatique et financier. L'Allemagne, après le Vatican, sera le premier pays européen à reconnaître la Croatie et la Slovénie, le 23 décembre, suivie par les autres pays européens, le 15 janvier 1992, qui avaient été court-circuités par la décision unilatérale allemande. L’Allemagne faisait ainsi son retour sur la scène politique internationale et surtout européenne. De la pire manière. Cette décision violait en outre la Constitution yougoslave qui prévoyait que les républiques la composant pouvaient faire sécession à condition qu’une consultation populaire des autres républiques, par voie de référendum, y consente. Il en a résulté une nouvelle déstabilisation de toute cette région qui avait pu, depuis 1945, retrouver un certain calme. Les conséquences seront dramatiques, l’OTAN interviendra militairement.

Le deuxième évènement qui marque la fin de la politique de retenue observée par les élites allemandes et leur passage à une politique de puissance est la participation de l’Allemagne à l’intervention militaire contre la Serbie au printemps 1999. Elle a eu pour résultat de faire tomber le tabou de l’impuissance militaire allemande et a ouvert la voie à l’idée que l’intervention militaire pouvait redevenir, pour l’Allemagne, un instrument de politique étrangère. Le troisième évènement – il y en aura bien d’autres après – sera l’engagement allemand sur des théâtres extérieurs, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme au lendemain du 11 Septembre 2001. Le quatrième évènement est encore tout chaud, c’est la mise sous tutelle de la Grèce en juillet 2015, ce pays devenant une sorte de colonie allemande.

À suivre…

 

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