«Hypocrisie flagrante» : Paula Slier, la journaliste de RT refoulée d'Ukraine, témoigne

«Hypocrisie flagrante» : Paula Slier, la journaliste de RT refoulée d'Ukraine, témoigne© Sam Henderson

Paula Slier, journaliste à RT, a été expulsée d'Ukraine le 26 juin alors qu'elle devait participer, à Kiev, à une conférence de l'OSCE sur... la liberté de la presse. Elle était pourtant accréditée. Elle témoigne pour RT.

L’ironie est flagrante : le gouvernement de Kiev interdit à des journalistes d’assister à une conférence sur la liberté d'expression. Si les Ukrainiens ne voient pas où est le problème, il leur faut plus qu’une conférence pour apprécier à sa juste valeur ce que signifie la liberté de la presse.

J’écris cela alors que je suis dans la salle d'embarquement de l’aéroport Boryspil de Kiev. Cela fait huit heures qu’on m’a refusé l’entrée en Ukraine parce que «conformément aux lois ukrainiennes relatives au contrôle des frontières» – ainsi que le dit la déclaration en ukrainien qu’on m’a demandé de signer – «décision a été prise par les autorités de l’Etat d’interdire l’entrée sur le territoire de Paula Slier, citoyenne britannique. Elle en a été informée». Je l’ai été, en effet… trente secondes avant de recevoir le formulaire à signer et d'être escortée depuis le bureau où j’avais attendu pendant une heure et demie de savoir quel serait mon sort.

Mon passeport a été repéré par les douanes et j’ai été convoquée. Pour être honnête, la sécurité de l’aéroport s’est assez bien comportée avec moi mais ne m’a donné aucune explication sur la raison pour laquelle je figurais sur la liste des «ennemis de l’Etat», comme sont traités ceux qui travaillent pour des agences de presse russes.

Bien entendu, j’ai expliqué l’objectif de ma visite et présenté aux garde-frontières mes accréditations de presse, mais cela n’a rien donné. Un collègue, Evguéni Primakov, de la chaîne Rossiya 24, s’est aussi vu refuser l’accès et comme moi il fait maintenant l’objet d’une interdiction de séjour en Ukraine de cinq ans.

Mon passeport a été repéré par les douanes et j’ai été convoquée

Nous devions tous les deux participer à une conférence organisée par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe consacrée, comme le déclare son programme, au «renforcement de la liberté de la presse et du pluralisme en Ukraine durant les périodes de conflit dans le pays et à proximité».

De quoi avaient-ils si peur ? S’il y a quelque chose que j’avais eu l’intention de dire lors de cette rencontre je peux aussi bien l’écrire ici. Il y a quatre points que j’espérais aborder :

1) La mise en scène de la mort du journaliste russe Arkadi Babtchenko dessert le gouvernement ukrainien, elle remet en question tout ce qu’il pourra dire à l’avenir. Il n’y a jamais de raison qui justifie d’organiser la mise en scène de la mort d’un journaliste en règle générale. Les journalistes ne devraient jamais participer à quelque chose qui puisse conduire à une couverture médiatique mondiale fausse.

2) Kirill Vychinski, le rédacteur en chef de RIA Novosti Ukraine, est toujours en prison et accusé de trahison. L’affaire criminelle lancée contre lui suscite une méfiance grave et, en plus d’être une violation de la liberté d'expression, elle crée un dangereux précédent en Ukraine.

3) Des dizaines de journalistes russes se sont vu refuser l’entrée en Ukraine ou ont été expulsés sous des prétextes invoquant la sécurité nationale. Les chaînes russes ne sont pas autorisées à diffuser, sapant les prétentions du pays en matière de liberté de la presse.

4) L’Ukraine a un problème avec la violence d’extrême-droite ; certains groupes sont liés au gouvernement et agissent en conséquence en toute impunité. Les condamnations internationales en la matière ne cessent d’augmenter.

Maintenant je sais que Kiev ne considère pas ceux d’entre nous qui travaillent pour des médias russes comme des journalistes «propres» et nous sommes régulièrement accusés d’être des «propagandistes» travaillant pour un média financé par l’Etat. J’ai pourtant quelques questions à poser :

Maintenant je sais que Kiev ne considère pas ceux d’entre nous qui travaillent pour des médias russes comme des journalistes «propres»

Qui décide de savoir qui est journaliste ? Le fait que je travaille pour une chaîne qui conteste le point de vue des autorités ukrainiennes ne me rend pas moins journaliste.

Tous les médias sont subjectifs. Au moins RT est franc et honnête sur ce point. La chaîne représente le point de vue de la Russie sur les actualités.

Si l’Ukraine prétend être un pays qui offre diversité et liberté de la presse (comme le suggère le programme de la conférence), alors ce n’est pas en jetant un interdit sur tous les médias russes qu’elle y parviendra.

L’accusation de «propagande» est le moyen le plus simple de faire perdre à une chaîne sa légitimité. La vérité d’une personne est la propagande d’une autre et qui décidera, de toute façon, de ce qu’est la propagande ? Si les reportages qui sont publiés chez RT l’étaient chez la BBC, seraient-ils considérés comme de la propagande ?

Toute information défavorable est étiquetée «fake news», c’est-à-dire une information fabriquée, ce n’est pas une opinion différente ou un autre point de vue. Celui qui prétend qu’une chaîne diffuse des fausses informations doit le prouver. RT a ses propres services internes de vérification des informations et salue la véritable diversité dans les opinions des médias comme un moyen de lutter contre les fausses informations. Si le public disposait d’une gamme réellement diversifiée de reportages et de points de vue, il s’intéresserait moins volontiers aux fausses nouvelles.

Aucun organisme russe ne fait partie d’un groupe international de vérification des faits alors que l’intention existe.

J’ai fréquenté au moins une demi-douzaine d’ateliers de l’OSCE organisés dans le but d’obtenir des résultats similaires ; à savoir trouver des moyens d’assurer la sécurité des journalistes et de créer une liberté de la presse et le pluralisme dans des périodes de conflit dans les pays de l’OSCE. Organisées sous l’égide du bureau du Représentant de l’OSCE pour la liberté des médias, les conférences se déroulent généralement au quartier général de l’organisation à Vienne. Je ne comprends pas pourquoi la décision a été prise de tenir la dernière à Kiev.

L’OSCE a publié une déclaration mentionnant qu’il était «regrettable» que Primakov et moi-même ayons été bloqués, mais ces propos n’ont pas beaucoup de sens quand ces mêmes personnes se sont engagées avec les médias et la société civile d’Ukraine pour la liberté de la presse et quand ils se dérobent à la première occasion d'agir concrètement. Quand le sujet a été abordé à la conférence par la délégation russe, il a finalement été ignoré. Je me suis souvent demandé dans le passé pourquoi j’assistais à de telles conférences. Chaque fois que je prends la parole, je suis soit chahutée soit snobée par la délégation ukrainienne.

Le problème est que ce n’est pas seulement eux. Beaucoup de représentants autour de la table soutiennent Kiev et se montrent sourds à l'évocation d'un sujet qui ait un vague rapport avec le point de vue russe, ou simplement qui interroge le gouvernement ukrainien sur son point de vue des événements. Il n’y a jamais aucun intervenant qui remette cela en cause. Une fois, j’ai approché un groupe de journalistes ukrainiens et j’ai tendu la main pour tenter d’avoir un tête-à-tête, mais ils m’ont littéralement tourné le dos. Je comprends à quel point cette situation est regrettable, mais si nous les journalistes et gens de médias, qui veillons à la liberté de la presse, nous ne pouvons pas nous réunir pour assurer la sécurité des journalistes, alors qu’attendre des autres ? J’ai soulevé cette question à une conférence et la réponse du contingent ukrainien a été que je n’étais pas journaliste.

Cela crée un dangereux précédent qui va permettre aux autres de m’intimider et de me harceler et même peut-être me nuire. Lors de mon dernier passage à Kiev, j’ai reçu des menaces de mort et j’ai fait l’objet d’une chasse aux sorcières en ligne, on voulait m’abattre. Il a été décidé avec mes responsables à Moscou de me faire évacuer avant que la situation ne devienne incontrôlable. C’est après de mûres réflexions que j’ai moi-même décidé de revenir à Kiev. Autant que je sache, je ne figurais sur aucune liste noire et j’avais conscience qu’il était important d’assister à cette conférence même simplement pour proposer une autre vision de ce qui se répète tout le temps. Je pouvais ne pas être entendue mais au moins j’aurais essayé.

C’est un moment déjà délicat pour les médias, et les actions du gouvernement ukrainien de nous interdire Primakov et moi, ne font que fragiliser ces relations. Les objectifs de l’OSCE sont nobles et nécessaires mais il reste encore beaucoup à faire. Le programme de la conférence annonce que cette conférence publique «[offrirait] aux autorités nationales une ligne directrice dans leur aspiration à protéger la liberté d’expression et la liberté de la presse tout en respectant l’implication de l’OSCE en ce sens». Or, à la première occasion ils échouent lamentablement.

Paula Slier

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