Un ancien de la BCE spécialiste des questions monétaires analyse la crise italienne pour RT

Un ancien de la BCE spécialiste des questions monétaires analyse la crise italienne pour RT© Alessandro Bianchi Source: Reuters
Drapeau de l'UE

Après avoir refusé la présence d'un eurosceptique au ministère des Finances, le président Mattarella a chargé un ancien du FMI de former un gouvernement. Vincent Brousseau analyse pour RT France la place de l'UE dans la crise politique italienne.

RT France : Après avoir refusé la présence d’un eurosceptique au ministère des Finances, le président italien Sergio Mattarella a fait appel à un ancien du FMI pour former le gouvernement. Pourquoi une telle décision ?

Vincent Brousseau : Le camp des «pro-euro», dont Mattarella fait partie, devait éviter qu’un ministre eurosceptique soit aux finances alors qu’à la fin du mois de juin un sommet européen est prévu autour de la crise de la zone euro. Or, 154 économistes allemands ont récemment demandé à ce que ce sommet introduise une nouvelle clause spécifique relative à la sortie de l’euro : l’Allemagne pourrait donc, sinon soumettre, du moins défendre des idées iconoclastes lors de ce rendez-vous européen, si ces idées étaient proposées par quelque autre pays membre.

Mattarella n’avait pas le choix, il était coincé : c’était ça ou avoir un eurosceptique au sommet européen de juin

Le scénario qui aurait pu se produire est donc celui où les Italiens auraient demandé l'application de cette clause... et où les Allemands ne s'y seraient pas opposés. Pour éviter cela, il fallait absolument que le ministère italien des Finances ne tombe pas dans les mains d’un eurosceptique. L’enchaînement des conséquences aurait été hors de contrôle pour les pro-européens.

De fait, Sergio Mattarella a choisi Carlo Cotarelli, un ancien grade du FMI qui a travaillé à la banque d’Italie. C’est un européiste convaincu. Cela fait penser au référendum du Brexit que ses partisans ont remporté. C’est Theresa May, qui avait fait campagne dans l’autre sens, qui est chargée de l’appliquer. La décision de Mattarella est extrêmement voyante mais ce n’est pas une maladresse, il n’avait pas le choix, il était coincé : c’était ça ou avoir un eurosceptique au sommet européen de juin.

RT France : Sergio Mattarella a affirmé que «la désignation du ministre de l’Economie constitu[ait] toujours un message immédiat de confiance ou d’alarme pour les opérateurs économiques et financiers». Quelles sont les raisons du refus catégorique du président italien de voir un eurosceptique aux finances ?

Vincent Brousseau : Selon les propos avancés par Sergio Mattarella, la présence d’un eurosceptique au ministère des Finances aurait induit une sortie italienne de l’euro. Cependant, cette sortie devrait dépendre d'un choix explicite de l'électorat. Or il se peut que des électeurs de la Ligue ou du Mouvement 5 étoiles n’aient pas eu l’intention de sortir de l’euro : la question ne leur a pas été posée ainsi.

Rappelons par exemple que Luigi di Maio [leader du Mouvement 5 étoiles] avait dit qu’il ne souhaitait pas une sortie de l’euro : un tel choix aurait donc pris les électeurs italiens par surprise.

Si on veut sortir de l’euro, il faut non seulement gagner les élections, mais il faut les gagner en ayant explicitement dit que c’est cela que l’on ferait

Je ne pense pas que Mattarella soit sincère dans la raison qu’il invoque. Néanmoins l’argument n’est pas sans force : c’est vrai que si les électeurs votent pour un Premier ministre qui n’envisage pas la sortie de l’euro et qu’ils se retrouvent avec une sortie de l’euro qu’ils n’ont pas voulue, cela pose problème.

De fait, si on veut sortir de l’euro, il faut non seulement gagner les élections, mais il faut les gagner en ayant explicitement dit que c’est cela que l’on ferait. Ça n’est pas le cas en Italie, mais ce fut le cas au Royaume-Uni : la question qui avait été posée aux Britanniques lors du référendum sur le Brexit ayant eu explicitement trait à la sortie. Le résultat n’est pas contestable outre-Manche.

RT France : La décision du président italien a provoqué la colère de la coalition. Luigi di Maio, le chef du Mouvement 5 étoiles, a déploré que les gouvernements étaient «faits par les agences de notation et les lobbies financiers» ; de son côté, Matteo Salvini, le leader de la Ligue, a parlé d’«occupation financière». Que pensez-vous de ces propos ?

Vincent Brousseau : C’est de la rhétorique. Concernant les agences de notation, elles ne sont que des épouvantails : les gens ne les aiment pas sans trop savoir comment ça marche…

Il y a une occupation européenne qui cherche à contraindre les pays membres sur des questions économiques, monétaires et financières

Quant à l’«occupation financière», c’est une référence à l’occupation militaire. Ça n’est pas vraiment justifié car si vous êtes occupés par une puissance militaire hostile, il y a un chef et une structure de décision coordonnée. Dans le cadre des marchés financiers, qui est le chef, y-a-t-il une hiérarchie des marchés financiers ?

En réalité, de tels propos visent à exciter les électeurs. Pour autant, il est exact qu’il y a une occupation européenne qui cherche à contraindre les pays membres sur des questions économiques, monétaires et financières. Si la formulation relève de la démagogie, ce qu’elle tend à prouver est quand même vrai en substance. L’idée qu’il y a une contrainte importée est réelle.

Pour dire la vérité, Matteo Salvini aurait dû parler d’occupation européenne. Mais supposons qu’il l’ait fait et qu’il soit devenu ministre : il se serait retrouvé autour de la table des négociations face à des interlocuteurs qu’il aurait traités d’occupants ! Parler des marchés financiers, cela marche à tous les coups et ça comporte moins de risque que de citer le vrai coupable : l’Union européenne. Le leader de la Ligue voulait entretenir le sentiment de colère des électeurs italiens sans faire de déclarations qui auraient pu être gênantes.

RT France : Alors que le président italien semble avoir suivi les procédures permises par la Constitution de son pays, beaucoup de personnalités politiques françaises ont également réagi. La France insoumise, à travers la voix de Djordje Kuzmanovic, a dénoncé une «ingérence insupportable»; Marine Le Pen a de son côté évoqué un «coup d’Etat». Comment analysez-vous les arguments ?

Vincent Brousseau : On peut évidemment parler d’«ingérence insupportable», elle est par ailleurs maladroite car elle peut avoir l’effet contraire à celui recherché. En effet, la position adoptée par le président italien va justement déplacer le débat sur la question qu’il ne fallait pas toucher : la sortie de l’euro.

Face à une situation dangereuse pour le maintien de l’euro, Mattarella a préféré bafouer le choix des électeurs

Quant au «coup d’état» évoqué par Marine Le Pen, c’est une formulation techniquement fausse. C’est la Constitution italienne qui a permis à Mattarella de faire ce qu’il a fait. Il a pour lui la lettre de la Constitution et la jurisprudence. Ceci étant, l’intention du président italien est évidente : il est un «pro-euro» depuis longtemps et face à une situation dangereuse pour le maintien de la monnaie unique, il a préféré bafouer le choix des électeurs.

RT France : Emmanuel Macron a rapidement affiché son soutien à son homologue italien, doit-on s’attendre à une attitude commune de la part des représentants européens dans les prochains mois ?

Vincent Brousseau : Il est difficile de savoir comment va réagir la Commission européenne : elle marche sur des œufs.

Quand les représentants des instances européennes ne savent plus, ils récitent le dogme 

En évoquant le fait que les Italiens seraient bientôt amenés à «ne plus voter pour les populistes», le commissaire européen Oettinger a tenu des propos très révélateurs. Je l’interprète comme une réaction de panique : les représentants des instances européennes disent rarement ce qu’ils pensent aussi crûment. Cela montre que face à la Commission européenne, nous n’avons plus à faire à une armée en ordre de bataille mais à une armée en déroute.

Quand les représentants des instances européennes ne savent plus, ils récitent le dogme : «une union toujours plus étroite», la «conviction d’un électorat qui a conscience de son destin européen», etc. Cela occupe de l’espace et ça donne l’impression qu’on a dit quelque chose. Les instances européennes ne peuvent pas provoquer l’évolution des marchés financiers, elles ne peuvent que faire des conjectures et les commenter.

Toutefois, la BCE pourrait prendre des mesures techniques qui rendraient difficiles les financements de projets en Italie. Mais elle n’a justement pas intérêt à cela : ce n’est pas le moment, ça serait jeter de l’huile sur le feu. Quelles que soient les tentatives d’interférence de Bruxelles, elles seront mal prises, le mieux que les institutions européennes puissent faire, c’est ne rien faire.

RT France : L'Union européenne a déjà dû composer avec des courants eurosceptiques au sein de ses pays membres (en Grèce par exemple), qu'en est-il de l'Italie ? Quel est le risque pour l'UE ?

Vincent Brousseau : Si on prend l’exemple de la Grèce, la question posée n’était pas la sortie de l’euro. Le référendum grec portait sur la politique d’austérité imposée par Bruxelles. C’est important de nommer l’objectif sans quoi il pourra être interprété de plusieurs façons et n’aura pas d’effet.

Nous assistons à un processus de délitement, les choses sautent les unes après les autres

Se centrer sur la réforme qu’on veut faire est essentiel, sinon il existe un doute qui va être exploité par les opposants : c’est ce qui s’est passé en Grèce.

La situation italienne n’est pas plus annonciatrice que le reste. Nous assistons à un processus de délitement, les choses sautent les unes après les autres. Je ne pense pas qu’on en soit actuellement à une sortie de l’euro de l’Italie, mais la situation participe à un processus qui amènera l’Italie à quitter l’euro. C’est un mécanisme qui va étape par étape, même si ce n’est pas immédiat, je suis persuadé que l’Italie va sortir de l’euro.

Rappelons que si le gouvernement mis en avant par la coalition avait vu le jour, l’Italie aurait vu naître le «minibot» : il a été proposé par Matteo Salvini, c’est un système de monnaie parallèle qui se base sur un voucher (titre échangeable) avec lequel on peut payer ses impôts. Tout le monde devant payer ses impôts, l’idée est que tout le monde peut potentiellement utiliser cette monnaie : elle aurait la même acceptabilité que l’euro sans avoir pourtant le pouvoir libératoire légalement défini qui serait resté l'apanage de l'euro : la lettre des Traités n'aurait pas été violée. Ce système pourrait servir de base à une nouvelle lire italienne lors d'un processus futur de sortie de l’euro...

Lire aussi : Crise italienne : Macron salue le «courage» et la «responsabilité» du président Mattarella

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