Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Frappes occidentales : combat sur le front de l’information

Frappes occidentales : combat sur le front de l’information© Handout Source: Reuters
Illustration : un missile Tomahawk américain décolle le 14 avril d'un navire

L'expert en Défense Philippe Migault décrypte pour RT France le bilan des frappes occidentales en Syrie. Si Moscou affirme que 71 des 103 missiles de croisière lancés ont été interceptés, les Occidentaux revendiquent un succès total.

Eblouissante démonstration de la supériorité technologique occidentale pour les uns, échec cinglant pour les autres, la frappe conduite contre la Syrie le 14 avril dernier par les forces américaines, françaises et britanniques, suscite une bataille annexe sur le front de l’information.

Le ministère de la Défense russe a assuré que 71 des 103 missiles de croisière lancés avaient été détruits avant d’atteindre leurs objectifs. Un ratio déjà très élevé pour une armée de haut niveau, mais d’autant plus élevé qu’il serait à mettre en l’occurrence au seul actif des forces armées syriennes. Car toutes les sources, russes et occidentales, sont concordantes : la Russie est restée l’arme au pied lors de cette opération, laissant son allié syrien agir seul. Le chiffre d’interceptions annoncé provoque donc, nécessairement, l’incrédulité.

En premier lieu parce que les militaires occidentaux ont revendiqué un succès complet et nié toute efficacité de la défense antiaérienne syrienne. Le chef d’Etat-major des armées françaises, le général Lecointre s’est félicité du déroulement de l’opération, estimant que l'opposition avait été «très faible, voire moins que cela».

En second lieu parce que ce serait la première fois, depuis 1990 et la première guerre du Golfe, qu’un système de défense de conception soviétique, certes modernisé, mais néanmoins de facture ancienne, remporterait un succès tactique contre une tentative de frappe massive conduite par les Occidentaux… Irak, Serbie, Libye ont été totalement impuissants à protéger leurs infrastructures et leurs populations, malgré la destruction réussie de quelques aéronefs ennemis.

Alors ? Damas aurait-il la meilleure DCA du monde ? Cela semble difficilement concevable tant les avions de combat israéliens violent régulièrement et – le plus souvent – sans accrocs, l’espace aérien syrien. On ne peut exclure cependant une récente et réelle montée en gamme.

Construite sur le modèle du VPVO de l’URSS, la défense antiaérienne est une arme indépendante au sein des forces armées syriennes. A la différence de son ancienne homologue soviétique, elle ne conjugue pas systèmes antiaériens et avions d’interception, se limitant aux seuls dispositifs sol-air. En dehors de ce distinguo, la philosophie est cependant la même. Il s’agit d’assurer une défense antiaérienne élargie multicouches, capable d’intercepter, à courte comme à longue distance, à haute altitude comme à quelques mètres du sol, l’ensemble des dispositifs aériens adverses : aéronefs à voilures fixes ou tournantes, pilotés ou non, missiles de croisière et balistiques. Un objectif ambitieux, que deux Etats seulement au monde maîtrisent correctement : Israël et la Russie. Voisine et ennemie de l’une, alliée de l’autre, la Syrie est à ce titre allée à bonne école. Mais elle est loin, très loin, de l’excellence russe.

On ne compte plus le nombre d’articles qui ont été rédigés sur le déploiement en Syrie des S-400 et des Pantsir S-1 russes. Armes de dernière génération, ces systèmes sont capables de dresser une bulle A2/AD (Anti Access/Area Denial) d’un diamètre de 250 à 400 kilomètres, opérationnelle des basses couches de l’atmosphère à des altitudes exoatmosphériques, selon le type de missiles mis en œuvre. Complexes, ils conjuguent différents types de senseurs (radars…) et d’effecteurs (missiles, canons), susceptibles d’opérer au sein d’un système de commandement et de contrôle intégré, le 30K6E. Celui-ci, qui centralise toutes les fonctions de détection, poursuite et guidage, est non seulement en mesure de conduire en mode automatique une bataille antiaérienne contre une tentative de frappes massive, mais aussi d’élargir son champ d’action. L’ensemble des systèmes antiaériens russes peuvent en effet se joindre à lui pour interagir en réseau et en temps réel. Conjuguant son action à celle d’un ou plusieurs avions d’alerte aéroportée A-50U (l’équivalent russe des AWACS de l’OTAN), il peut accroître encore ses capacités et assurer une défense quasi-hermétique contre toute tentative de pénétration d’aéronef ou de missile de croisière. Mais cela est valable pour les forces russes, et pour les forces russes seulement.

On ne peut cependant totalement exclure que la défense antiaérienne syrienne se soit honorablement battue. D’abord parce qu’elle dispose de quelques atouts. Elle possède elle aussi des Pantsir-S1, aptes à l’interception de missiles évoluant à basse altitude, mais aussi quelques systèmes S-125 Petchora 2M et Buk-M2, plus anciens, mais conçus également afin d’être en mesure de neutraliser aéronefs et missiles de croisière. Bien placés et bien commandés, ces engins ont pu marquer des points.

D’autant que sans bénéficier du renfort des armements de leurs alliés russes, on ne peut exclure que les militaires syriens aient profité d’un «coup de pouce» de ces derniers, notamment de leurs capacités de détection. Ce n’est pas parce qu’ils n’ont lancé aucun missile que leurs radars n’ont pas attentivement scruté ce qui se passait. Si un A-50U se promenait au-dessus du théâtre des opérations – assuré de ne pas être visé par les forces occidentales – il a pu détecter l’arrivée des missiles d’autant plus facilement que les axes d’attaque (Méditerranée orientale, mer Rouge…) étaient connus et les plateformes de lancement occidentales susceptibles d’opérer, notamment les navires, identifiées. Et si les Russes ont transmis aux opérateurs syriens ces renseignements, ceux-ci ont pu tirer le meilleur de leurs matériels, a fortiori avec la présence d’un camarade russe dans le poste de commandement.

Cette hypothèse reste, bien entendu, à démontrer. Mais même si elle devait se vérifier, le chiffre de 71 missiles détruits sur 103 lancés laisse sceptique. Il est vrai que l’on peine à s’expliquer qu’il ait fallu lancer 103 missiles pour détruire seulement trois sites. La thèse selon laquelle de nombreux autres objectifs auraient été visés, et que les attaques aient échoué, s’appuie sur cette incohérence comptable. Une fois encore, nous sommes dans la guerre de communication, la manipulation et le mensonge.

Si les Syriens ont obtenu le succès revendiqué, alors la Russie vient de réussir une des plus belles opérations marketing de l’histoire de son industrie de défense. Rosoboronexport, l’agence gouvernementale russe en charge des exportations d’armement, a du travail pour vingt ans.

Si ce n’est pas le cas, cela ne signifie pas non plus que les Occidentaux n’aient réellement essuyé aucune perte.

Une seule certitude, en matière de maskirovka et de manipulation des opinions, les Occidentaux ont aussi bien lu Tchakhotine que les Russes…

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