John Laughland est un universitaire britannique spécialisé en géopolitique et philosophie politique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en sept langues.

Consonances kagébétistes et retour de James Bond : l'UE tacle la «propagande» russe

Consonances kagébétistes et retour de James Bond : l'UE tacle la «propagande» russe© Toby Melville Source: Reuters

Le commissaire européen Julian King s'est acharné sur «la campagne de désinformation pro-Kremlin». L'historien John Laughland se demande si son intervention ne devrait pas elle-même «inquiéter tout Européen soucieux des libertés fondamentales».

Le 17 janvier, les propos du commissaire européen, Sir Julian King, devant le Parlement européen le 17 janvier, expliquant que «la campagne de désinformation pro-Kremlin est une stratégie orchestrée, qui fournit les mêmes articles de désinformation dans le plus grand nombre de langues possibles, à travers le plus grand nombre de canaux possibles, et aussi souvent que possible» sonne le glas des libertés en Europe. Pourquoi ?

Certes, ses propos ne brillent pas par leur originalité. Au contraire, nous entendons de telles affirmations à propos de RT et de Sputnik tous les jours sur les lèvres de différents dirigeants européens. Il est de notoriété que le président de la République française, Emmanuel Macron, a annoncé, dans ses vœux à la presse, son intention de légiférer contre les fake news en période électorale. Il a notamment pointé du doigt les médias russes. Aux Etats-Unis, le délire bat son plein sur l'ingérence russe dans la campagne présidentielle, y compris à travers une soi-disante pénétration des réseaux sociaux. Les caricatures qui ont été faites de ce genre de fantasmes par Stanley Kubrick dans Docteur Folamour en 1964 ne font rien pour les dégonfler.

Mais, cette fois, ce ne sont pas les Russes qui doivent s'inquiéter. De toute manière, RT les combat avec vigueur, par exemple dans l'entretien accordé par la présidente de RT, Margarita Simonyan, à la chaîne américaine CBS le 7 janvier. Bien au contraire, les propos de Monsieur King sont dangereux pour les Européens – non pas à cause de leur contenu mais à cause de la fonction qu'il occupe. Car Julian King est depuis 2016 commissaire européen pour l'Union de la sécurité.

Si l'UE décide de confier la tâche de la contre-propagande au commissaire pour la sécurité, elle va entamer une voie à sens unique vers le totalitarisme

Le fait que le «commissaire pour la sécurité» – décidément, Bruxelles ne craint pas les consonances kagébétistes de ce titre – intervienne solennellement devant le Parlement européen pour condamner une campagne de propagande devrait profondément inquiéter tout Européen soucieux des libertés fondamentales. Car la contre-propagande, ou la communication stratégique, ne doit jamais relever du domaine des autorités sécuritaires. Elle relève au contraire de la direction générale de la communication de la Commission européenne, présidée par Jean-Claude Juncker, dirigée par un fonctionnaire de Bruxelles.

Les compétences de Monsieur King concernent, pour citer l'organigramme de la Commission européenne qui n'existe qu'en langue anglaise, le contre-terrorisme, la lutte contre la radicalisation, la lutte contre le crime organisé, la sécurité des transports, la cyber-sécurité et la sécurité industrielle. Permettre à une telle personne de s'occuper de l'information, ou même de la désinformation qui est imputée à la Russie, traduit une confusion conceptuelle grave, de la part des autorités européennes, entre le crime, la sécurité et le débat légitime.

Cette confusion n'est pas récente ; au contraire, elle est enracinée dans le paysage intellectuel de l'UE. Les 22 et 23 novembre 2016, deux résolutions jumelles ont été votées au Parlement européen, respectivement sur l'Union européenne de la défense. La première résolution a été rédigée par une commission présidée par un ancien ministre estonien des Affaires étrangères ; la seconde par une ancienne ministre polonaise des Affaires étrangères. Par le biais de l'expression équivoque «guerre hybride», qui est utilisée pour désigner tant la vraie guerre que la propagande, ces deux résolutions font un bloc : la sécurité de l'UE est, selon elles, menacée par la propagande russe. L'UE doit prendre des mesures sécuritaires pour la combattre. Julian King ne dit pas autre chose.

Nous pouvons laisser de coté le fait que, dans la résolution sur la propagande qui menacerait l'UE, la Russie est évoquée 33 fois et la propagande islamiste seulement 4 fois. Pour les rédacteurs de ces résolutions, la Russie représente un plus grand danger pour l'Europe que l'islamisme. Affirmer que la propagande hostile représente un danger existentiel revient à dire que tous ceux qui auraient des doutes sur la construction européenne, ou sur la politique européenne à l'égard de la Russie, sont des agents de l'étranger. Avec cette logique, l'UE va vite évoluer vers un Etat policier.

Même dans l'hypothèse d'une lutte idéologique pour l'âme de l'Europe, qui en réalité n'existe que dans la paranoïa des eurocrates, la propagation d'idées et d'arguments fait partie du combat politique normal. Si l'UE décide de confier la tâche de la contre-propagande au Commissaire pour la sécurité, elle va entamer une voie à sens unique vers le totalitarisme. Désormais, toute dissidence sera assimilée à de la sédition, comme au bon vieux temps de la dictature soviétique. L'attaque contre la Russie n'est qu'un prétexte pour une attaque contre les réfractaires européens, qui sont peut-être la majorité de la population : interrogé sur la question de savoir si les Français voteraient comme les Britanniques pour quitter l'UE, Emmanuel Macron a répondu : «Oui, probablement.» Quand les médias russes sont visés, les libertés européennes sont en danger.

La présence de Sir Julian King au sein de la Commission européenne, et les tâches qui lui ont été confiées, sont le fruit d'un sinistre marchandage entre Londres et les capitales européennes

Il est absurde que nous en soyons là. Même au point culminant de la guerre froide, quand le monde était profondément divisé entre deux visions idéologiques rivales, chaque bloc incarnant une vision opposée du monde entre le communisme et le capitalisme, et quand Moscou disposait d'un vaste réseau de sympathisants communistes partout en Europe, qui étaient constitués en partis politiques avec des vraies chances d'accéder au pouvoir – un réseau qui, aujourd'hui, est presqu'inexistant – la propagande soviétique n'était pas illégale. Elle était combattue non pas par les lois, et encore moins par le dispositif sécuritaire, mais par une contre-propagande occidentale, d'ailleurs très efficace.

Considérer qu'une idée, ou même une fausse information, serait une menace qui doit être neutralisée par le dispositif sécuritaire ouvre la porte à tous les abus possibles, d'autant plus que les affirmations du commissaire King sont elles-mêmes fausses. Julian King a soutenu devant le Parlement européen que l'équipe Stratcom, qui veille sur la «propagande russe», aurait recueilli «plus de 3 500 exemples de désinformation pro-Kremlin répétés dans de nombreuses langues et à différentes reprises». Cette affirmation est un mensonge : l'écrasante majorité des cas recueillis par Stratcom vient des médias nationaux russes, en langue russe et destinés au public russe. Il suffit de lire le Disinformation Report, la revue hebdomadaire de la désinformation, pour le constater. Indépendamment du fait qu'aucun Européen n'est contraint de regarder les chaînes RT ou Sputnik, il est évident qu'une fausse information disséminée au sein du public russe ne relève pas d'une campagne de désinformation destinée à l'étranger. 

Pire encore, la présence de Sir Julian King au sein de la Commission européenne, et les tâches qui lui ont été confiées, sont le fruit d'un sinistre marchandage entre Londres et les capitales européennes. Nous savons que, depuis le référendum sur le Brexit du 23 juin 2016, Londres met sa puissance militaire et ses compétences en matière de renseignement dans la balance pour compenser son départ des structures bruxelloises. Pour un spécialiste en matière de sécurité, cité dans The Independent en 2016, le but de la nomination de King était en effet de mettre les célèbres services britanniques de renseignement, MI5 et MI6, connus selon lui pour leur supériorité sur leurs équivalents français, à disposition de l'UE toute entière, afin de permettre au Royaume-Uni de poursuivre et d'approfondir sa collaboration avec le continent. 

La politique de lutte contre la désinformation est une victime des manœuvres institutionnelles des services britanniques et du Royaume-Uni en général qui veut se rendre indispensable à la nouvelle Europe qu'il va quitter

Ce qui est sûr c'est que Julian King a consacré la quasi-totalité de sa carrière à la sécurité. Diplômé d'un petit collège d'Oxford et de l'ENA, Julian King a été en mission aux Nations unies pendant la guerre en Irak ; il a travaillé sur l'OTAN, sur la Turquie, sur la Politique étrangère et de défense commune au sein de l'UE ; il a été directeur général du ministère britannique pour l'Irlande du Nord. Tout cela implique une étroite collaboration avec les services de renseignement sinon une appartenance à ceux-ci.  

Julian King affirme, comme tant d'autres dirigeants européens, que la Russie vise à déployer la désinformation à des buts militaires, mais ce genre de propos exagéré n'est en réalité qu'un cas d'école de ce que Paul Reiwald appelait «la propagande projective». Cette dernière consiste à «prêter à l'ennemi ses propres défauts et à lui attribuer les actes qu'on est en train de commettre soi-même, ce qui permet l'accusation et justifie à l'avance les moyens que l'on serait amené à prendre, à titre de précaution ou de légitime défense». L'affirmation que la Russie aurait décidé de «transformer l'information en arme de guerre» n'est qu'une astuce pour cacher que les dirigeants européens s'apprêtent à faire la même chose.

Autrement dit, la politique de lutte contre la désinformation est une victime des manœuvres institutionnelles des services britanniques et du Royaume-Uni en général qui veut se rendre indispensable à la nouvelle Europe qu'il va quitter. Agiter l'épouvantail d'une menace russe qu'il incombe de combattre par des moyens sécuritaires est un moyen d'obtenir un dispositif législatif et policier non seulement pour combattre la contestation interne montante en Europe mais aussi pour rendre la Grande-Bretagne utile à l'UE. 

Par conséquent, nous pouvons dire, à l'instar des affiches du film Bon Baisers de Russie (1963) qu'après le Brexit : James Bond est de retour. Cette fois-ci, hélas, il y aura moins de glamour et moins d'humour.

Lire aussi : «Discriminatoire» : Moscou agacé de voir des journalistes russes indésirables à une réunion de l'UE

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