L’intrusion de Macron au Moyen-Orient, un remake de l’échec de Blair comme émissaire pour la paix ?

L’intrusion de Macron au Moyen-Orient, un remake de l’échec de Blair comme émissaire pour la paix ?© Gonzalo Fuentes Source: Reuters
Emmanuel Macron et Saad Hariri.

L'action diplomatique d'Emmanuel Macron au Moyen-Orient montre que les Saoudiens ne peuvent tout décider seuls, mais, s'interroge le journaliste Martin Jay, le président français aura-t-il les reins assez solides face à la complexité de la région ?

Ne vous enthousiasmez pas trop vite à l'idée d’Emmanuel Macron sauvant le Liban de l’abîme. Le président français a récemment pris conseil auprès de Tony Blair et il aura besoin d’un peu plus d’habileté s’il a l’intention de contraindre l’Arabie Saoudite à arrêter de s’en prendre au Liban. Voici comment.

Le fait que le président Emmanuel Macron prenne en main le scandale Hariri qui a dérouté le Moyen-Orient ces deux dernières semaines est significatif à plusieurs titres. Cela a montré que les superpuissances régionales, telles que l’Arabie Saoudite, ne pouvaient plus peser de tout leur poids comme par le passé, lorsque le pétrole était cher et que l’Iran faisait l’objet de sanctions. Il a ainsi lancé un message clair au nouveau dirigeant de Riyad, Mohammed ben Salmane, lui faisant comprendre que menacer le petit Liban et kidnapper son Premier ministre ne serait plus toléré par les pays occidentaux. Plus encore, cela a illustré une nouvelle façon de gérer les problèmes du Moyen-Orient, où la diplomatie internationale doit peser fortement sur des Etats monolithiques tels que l’Arabie Saoudite.

L’Europe ne peut être en faveur d'une guerre de plus au Moyen-Orient, surtout si elle est initiée par un régime autoritaire dont les dirigeants ne veulent pas assumer les conséquences et payer l’addition

On a vu, à Paris, le prix que les Saoudiens ont payé non seulement pour avoir soutenu les groupes djihadistes dans les premiers mois de la guerre de Syrie, en 2011, et ne pas avoir accueilli un seul réfugié syrien, s’en débarrassant aux portes de l’Europe. L’Europe ne peut être en faveur d'une guerre de plus au Moyen-Orient, surtout si elle est initiée par un régime autoritaire dont les dirigeants ne veulent pas assumer les conséquences et payer l’addition. Ce n’est pas une référence à l’Arabie Saoudite qui fait volte-face dans son marché de trois milliards de dollars d’armement avec la France pour approvisionner le Liban en armes et munitions françaises.

Débâcle d’Hariri : attention aux faux-semblants à Paris

Les éloges adressés à Macron sont à la fois terriblement prématurés et même inappropriés, étant donné que c’est un dirigeant qui s’est fait la réputation d’être frêle et offrant peu en termes de résultats concrets pour les électeurs français.

Après six mois de présidence, le geste audacieux du président français envers Hariri et sa façon de gérer les choses avec Mohammed ben Salmane, dit «MBS» n’est pas ce qu’on pourrait croire. Des sources à Téhéran souhaitant garder l’anonymat m’ont informé que, lors de son déplacement à Riyad la semaine précédente, Macron avait demandé à MBS que Hariri puisse partir immédiatement pour Paris. Sa demande ne suscita aucune réponse immédiate du prince héritier saoudien. Ce fut plutôt une réponse du style : «Je vais y réfléchir.» Quelques jours plus tard, des conditions furent liées au départ de Hariri pour la France et c’est à ces dernières – que nous observerons à Beyrouth et Paris au cours des semaines à venir – que nous pourrons juger Macron.

Macron, comme Nicolas Sarkozy, se perçoit inconsciemment comme un homme de paix pour le Moyen-Orient

En acceptant l’accord – établi initialement par MBS – on est, déjà loin de la grande victoire telle que chantée par bien des journalistes. Macron, comme Nicolas Sarkozy, se perçoit inconsciemment comme un homme de paix pour le Moyen-Orient. D'aucuns pourraient dire qu’il marche sur les plates-bandes de la responsable des relations extérieures d' l'Union européenne, Federica Mogherini, d’abord en essayant d’accueillir deux responsables libyens à Paris, puis en tentant aujourd’hui de protéger le Liban d’une guerre régionale.

Malgré les unes critiques qui, au départ, ont entaché ses premières semaines de présidence en évoquant des dépenses de maquillage et une série de promesses que ses opposants ne le voyait pas pouvoir tenir, sa cote de popularité ne cesse de monter ces derniers jours. Ce qui est dû essentiellement à sa réforme du code du travail et à sa volonté de défendre autant que possible un budget serré pour 2018, mais aussi à la chance de ne pas avoir eu d’attentats et de grandes contestations de rue.

Si Macron échoue en Libye ou au Liban dans sa première année de présidence, beaucoup pourraient douter de sa capacité de président à résoudre les problèmes, tant en France qu’à l’étranger

Pourtant, à l’international, il semble moins assuré. Si les problèmes du Liban deviennent ceux de la France, beaucoup pourraient voir en lui une sorte de Tony Blair : un profiteur de guerres, quelqu'un qui non seulement nourrit les crises au Moyen-Orient mais les aggrave en cours de route. S’il échoue en Libye ou au Liban dans sa première année de présidence, beaucoup pourraient douter de sa capacité de président à résoudre les problèmes, tant en France qu’à l’étranger. Et tout attentat djihadiste sur le sol français pouvant être lié à une nouvelle crise au Moyen-Orient le renverrait flirter avec les records d'impopularité.

Ce que Macron doit faire au Liban

Avec le Liban, la véritable épreuve de force reste à venir. C’est ce que nous verrons quand Hariri arrivera à Beyrouth pour les célébrations de la fête de l’indépendance. Pour éviter d’être stigmatisé comme Blair, Macron doit résoudre un certain nombre de choses.

Il reste beaucoup à faire. Macron a besoin de sécuriser un soutien financier au niveau européen pour une aide d’urgence au Liban si les Saoudiens concrétisent leur projet de sanctions économiques. Le schéma le plus plausible sera de bloquer près de huit milliards de dollars appartenant à des expatriés libanais travaillant dans le Golfe et devant être transférés vers le pays. Si les Saoudiens réussissent, l’effet pourrait être dévastateur pour l’économie libanaise.

Ensuite, au niveau européen et au niveau du Conseil de sécurité de l'ONU, Macron pourrait jouer dans la cour des grands et se prononcer en faveur du Liban en affirmant qu’une crise économique dans le pays pourrait être effectivement une déclaration de guerre et que ni l’Europe ni le Moyen-Orient ne toléreraient des frappes aériennes de l’Iran ou ses alliés.

Macron a besoin de faire usage de son pouvoir pour promouvoir la cause du Yémen dans les médias, cause qui est à la fois l'origine du problème et la clef de la solution au drame des Hariri, et ce alors qu’on a vu pendant le week-end l’Arabie Saoudite et nombre de pays de la ligue arabe agiter leur campagne anti-Iran à l’ONU.

Et si on parlait du Yémen ?

Le nouveau prince saoudien est blessé par la couverture médiatique occidentale qui dépeint son royaume comme cruel et arriéré alors qu’il voudrait avoir une influence significative sur la jeune génération de son pays. Si Macron peut montrer au monde comment les Etats-Unis et le Royaume-Uni soutiennent le siège saoudien au Yémen et tuent des milliers de personnes victimes de la famine et des maladies, et qu’une solution humanitaire pourrait aussi être une solution politique, alors les tensions pourraient retomber au Liban. La campagne saoudienne repose actuellement sur l’idée que les forces du Hezbollah sont responsables des attaques aux missiles sur la capitale saoudienne. La réponse pourrait être de mettre fin à la guerre et de laisser le Yémen se reconstruire sous un mandat humanitaire de l’ONU. Maintenant que la guerre contre l’Etat islamique, en Irak comme en Syrie, n’occupe plus toute l’attention des médias, Macron pourrait aussi prêcher en faveur de la levée de l’interdiction faite aux journalistes d’opérer au Yémen.

Le plan concernant le Yémen sera le plus difficile à réaliser étant donné le côté dogmatique de l’entourage de MBS, qui refuse de faire un lien entre les choses et de voir que, comme d’habitude, c’est l’intervention insensée de l’Arabie Saoudite dans la région qui produit un terreau favorable au Hezbollah, lui permettant de s’implanter en première ligne. Riyad doit en réalité admettre sa responsabilité dans la rapidité avec laquelle le mouvement libanais a pris de l’ampleur ces dernières années.

Si les dirigeants politiques libanais peuvent voir un véritable allié en la France, il est possible que la menace saoudienne soit désamorcée. Mais cela aura un coût politique et, au regard de son âge, Macron pourrait penser que MBS sera prêt à écouter ses conseils. Macron aura toujours besoin de tout le maquillage et tout le spin possible. Mais il devrait peut-être y réfléchir à deux fois avant de répondre aux appels de Tony Blair.

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