Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Zapad 2017 et la panique occidentale : «Beaucoup de bruit pour rien»

Zapad 2017 et la panique occidentale : «Beaucoup de bruit pour rien»© Mikhail Klimentyev Source: Sputnik
Le président russe Vladimir Poutine et le ministre de la Défense Sergueï Choïgou lors de l'exercice commun russo-biélorusse «Zapad-2017»

La russophobie hystérique de la presse occidentale n’est plus à démontrer. Mais quelles sont les motivations de ceux qui nourrissent ces craintes dénuées de fondements ? L'expert en Défense Philippe Migault s'interroge.

Les troupes russes et biélorusses engagées dans les manœuvres Zapad 2017, à proximité des frontières de la Lituanie et de la Pologne, n’ont pas exploité l’avantage traditionnel du week-end pour foncer par surprise sur Vilnius et Varsovie. L’invasion des pays baltes et de la Pologne, prélude à une grande guerre continentale, semble remise à plus tard. Le monde libre peut souffler.

Ces quelques lignes d’introduction ont de quoi faire rire n’importe quel observateur attentif des rapports de force entre l’OTAN et la Russie. A la une de la campagne de presse délirante ayant accompagné l’ouverture des manœuvres Zapad, elles sont pourtant parfaitement dans le ton. «Avec Zapad 2017, la Russie se prépare pour une grande guerre», titrent différents médias citant un officiel tchèque. «Zapad, ce SCUD du Kremlin adressé à ses voisins inquiets», assène Le Soir dans une audacieuse parabole balistique. «100,000 troops will engage in Russia’s Zapad-2017 war games», annonce le Washington Post, journal de référence de toute la presse occidentale. «Russia’s military exercises : could they turn into war?», s’interroge, alarmiste, CNN… On ne sait pas pourquoi Vladimir Poutine n’a finalement pas décidé de lancer ses unités de la garde vers l’Ouest, mais qu’importe, «l’alerte aura été chaude», assure DSI, évoquant la «survie de l’OTAN»

Poutine est un impérialiste qui veut reconquérir l’empire des tsars et de l’Union soviétique. Point barre

On reste sidéré à la lecture d’une telle titraille, de tels articles, totalement déconnectés des réalités. Ah ! Ces savants paragraphes braquant les projecteurs sur la trouée de Suwalki, pâle succédané de la fameuse trouée de Fulda, pour évoquer des scenarii de tactique-fiction dignes de la meilleure géopolitique de comptoir… Ah ! Ces 100 000 hommes, recensés par des «analystes», que l’on s’abstient de nommer…

La plupart des journalistes français et anglo-saxons – mais aussi certains «experts» – ont soigneusement omis de souligner qu’au moment-même où Zapad se déroule, l’armée ukrainienne, les militaires américains et leurs alliés mènent des manœuvres conjointes en Ukraine, tandis que les Suédois et d’autres nations mobilisent 20 000 hommes dans le cadre d’un exercice de trois semaines visant explicitement la Russie. Les mêmes commentateurs semblent avoir totalement ignoré, ou choisi de passer sous silence, les déclarations de Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, affirmant le 6 septembre dernier que Zapad 2017 ne représentait «pas une menace imminente contre un allié de l’OTAN». Même le très atlantiste Bruno Tertrais n’a pas poussé le ridicule jusqu’à relayer de pareilles sornettes : «Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas 100 000 hommes massés aux portes de l'OTAN», souligne le directeur-adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

Certes la russophobie hystérique de la presse occidentale n’est plus à démontrer. On pourrait cependant espérer un peu plus d’analyse, une argumentation crédible, à l’appui de ces déclarations alarmistes. Mais rien. Poutine est un impérialiste qui veut reconquérir l’empire des tsars et de l’Union soviétique. Point barre. Eltchaninoff, sors de ces corps…

Qui relève que la Russie n’a plus les moyens militaires, démographiques, financiers de l’URSS pour se lancer dans une offensive contre l’Alliance atlantique, opération qui aurait déjà été des plus aventureuses au temps de l’Union soviétique ?

Qui s’interroge sur les motifs qui pourraient pousser Moscou à agresser Baltes et Polonais, en dehors d’un vieil antagonisme historique, expliquant, certes, certaines craintes légitimes, mais ne constituant aucunement un motif de guerre ?

Personne. La rationalité semble bannie de la réflexion, si tant est qu’on puisse parler de réflexion…

Agresser la Pologne ? Pourquoi faire ? Régler une bonne fois pour toutes un vieux contentieux ? Annexer un Etat dont le peuple a démontré à travers tous les drames de son histoire qu’il était indomptable et absolument non intégrable dans quelque empire que ce soit ? Un Etat qui dispose non seulement d’une armée moderne et de soldats bien formés, mais est aussi adossé, pour la première fois de son histoire, à une puissante alliance militaire ? Pourquoi ? Le contrôle de la Silésie ? Le potentiel agricole ? Une obscure pulsion panslaviste ? Que ceux qui ont des éléments de réponse sérieux les énoncent.

Envahir les Etats baltes ? Dans quel but ? Reprendre les provinces conquises par Pierre le Grand ? Assurer la continuité territoriale jusqu’à l’Oblast de Kaliningrad ? Défendre les communautés russes, victimes, certes, de discriminations dans ces pays, pourtant membres de l’UE, mais qui n’émettent aucune revendication de rattachement à la Mère Patrie, à laquelle ils n’adressent pas non plus d’appel au secours ? Mais quand comprendra-t-on, enfin, que de tels motifs ne jouent plus, pour les Russes comme pour nous, dans le monde nucléarisé, mondialisé, connecté d’aujourd’hui ?

Bref, personne, dans la région, n’a le moindre intérêt à déclencher une guerre

Considérés, un temps, comme les «Tigres de la Baltique» compte tenu de leur spectaculaire croissance économique, les Etats Baltes ne représentent plus un morceau de choix, susceptible de pousser «l’ours russe» à prendre le risque d’une guerre avec l’OTAN pour en reprendre le contrôle. En dehors de forêts, de plages et de villes superbes, réels atouts touristiques, ils n’ont rien à offrir. La crise économique de 2008-2009, au cours de laquelle leur PIB a accusé un recul de 14%, a brisé net leur élan. Si la reprise s’est manifestée avec vigueur en 2011, elle s’est depuis considérablement ralentie, avec des taux de croissance avoisinant les 2% en 2016. Loin d’être l’eldorado high-tech offrant toutes leurs chances aux jeunes que l’on nous présente fréquemment en citant le cas estonien, ces Etats subissent la fuite de leur jeunesse vers l’Union européenne et, notamment, la Scandinavie. La population des trois pays, au demeurant, connaît une crise démographique bien plus importante que celle qui a frappé la Russie dans les années 90. Cruciaux pour l’économie soviétique, dont une bonne part des échanges transitait jusqu’aux indépendances par les ports de Tallin, Ventspils, Riga et Klaïpeda, les Etats baltes ne sont plus aujourd’hui aussi indispensables au commerce russe. Moscou, qui a lancé à la fin des années 90 un vaste programme de développement de nouvelles infrastructures portuaires dans le golfe de Finlande, mise de plus en plus sur ses seuls ports pour son trafic pétrolier. Certes, les acteurs privés russes continuent de recourir aux ports baltes pour leurs échanges. Mais ces derniers non seulement ne sont plus incontournables, mais sont aujourd’hui contraints d’améliorer leur offre pour que la Biélorussie, alliée de Moscou, préfère leurs services à ceux des ports russes de l’enclave de Kaliningrad. Ils sont par ailleurs engagés dans une guerre commerciale pour rester des plateformes d’accès privilégiées au marché russe pour les entreprises de l’Union européenne. Bref, personne, dans la région, n’a le moindre intérêt à déclencher une guerre.

Dès lors une seule question se pose : quelles sont les motivations de ceux qui nourrissent des craintes dénuées de fondements ? Le manque de formation des journalistes ne saurait suffire à tout expliquer. Ce sont les motivations politiques de ces derniers et des experts à qui ils tendent fréquemment le micro qui sont à interroger.

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