Retrait des forces allemandes de la base turque d'Incirlik : vers la rupture ?

Retrait des forces allemandes de la base turque d'Incirlik : vers la rupture ? Source: Reuters
L'avion militaire allemand Tornado à la base turque d'Incirlik en janvier 2016

La décision du gouvernement allemand de retirer ses soldats de la base turque d'Incirlik témoigne notamment du rejet par l'Allemagne de la politique extérieure turque, estime le géopoliticien Pascal Le Pautremat.

RT France : Le gouvernement d’Angela Merkel a décidé de retirer ses troupes de la base turque d'Incirlik. Pour vous, quelle est la portée de ce geste du gouvernement allemand ?

Pascal Le Pautremat (P. P.) : A première vue, ce n’est que l’aboutissement partiel de plusieurs mois de tensions entre les deux pays, suite notamment aux démarches, au printemps 2017, de membres du gouvernement turc pour faire campagne pour Recep Erdogan sur le sol allemand, en faveur du «oui» au référendum du 16 avril qui visait à renforcer les pouvoirs du président turc.

Aujourd’hui, c’est le «non» catégorique d’Ankara à la visite d’observation des députés allemands sur la base de l’OTAN d’Incirlik qui vient rappeler combien les diplomaties des deux pays sont en froid. Par conséquent, on nous annonce effectivement le retrait de quelque 260 soldats de l’armée allemande. C’est le premier aspect de la question.

Le deuxième aspect est peut-être lié à la non-acceptation par l’Allemagne de la géopolitique turque du moment, qui est de toute évidence pleine de paradoxes. En effet, les Turcs ne cachent pas leur récurrente politique de persécution des Kurdes de l’Est du pays, mais aussi de Syrie et d’Irak. Ces mêmes Kurdes qui sont engagés avec la coalition pour lutter contre les djihadistes de Syrie comme d’Irak.

RT France : Quelles seront les conséquences de ces décisions ? Pensez-vous qu'il s'agit là d'un pas vers une rupture complète des relations entre la Turquie et l’Europe ?

P. P. : Rupture complète, sans doute pas. Mais en tout cas, je trouve que c’est assez opportun et sain de voir qu’un gouvernement européen, en l’occurrence le gouvernement allemand, dont les liens historiques avec la Turquie contemporaine sont forts, assume pleinement d’un point de vue éthique et moral ce refus catégorique de continuer à jouer cette partition avec un régime turc qui est en train de s’éloigner à grand pas des logiques du vrai parlementarisme, de la vraie démocratie. Ce n’est pas possible d’accepter ces dérives autocratiques, cette personnification du pouvoir que promeut Recep Erdogan. Loin de se placer dans l’apaisement, la démarche altruiste, ce dernier continue de laminer le multipartisme de son pays, de poursuivre de très lourdes purges dans l’administration, dans l’armée, jusque dans les milieux des enseignants et professeurs des écoles et des universités. C’est une dérive très malsaine, qui s'exerce sur fond d’islamisme radical. Car la Turquie, depuis le début des années 2000, est dirigée par un régime qui a sciemment forgé une politique de radicalisation musulmane, qui éclate aujourd’hui au grand jour.

RT France : Comment pensez-vous que la participation allemande au front syrien évoluera après le déplacement de ses troupes en Jordanie ?

P. P. : Pour des raisons tactiques et stratégiques, nous n’avons pas de retour très clair sur ce que cela va entraîner. A titre personnel, je ne pense pas que cela gênera vraiment le processus d’encadrement et d’instruction des Kurdes, car de toute façon, les Peshmergas sont en mesure de mener leurs opérations seuls, avec l’excellence que l’on sait. Ce sont d’ailleurs eux qui ont principalement permis de regagner les territoires de Syrie et d'Irak qui étaient aux mains des islamistes. En soi, je ne pense donc pas que cela gênera le déroulement des opérations. Maintenant c’est à l’état-major allemand de redisposer l’organigramme logistique sur place, de restructurer le positionnement des divers échelons. Mais je pense qu'ils y arriveront avec efficacité. Donc il n’y aura pas d’incidence outre mesure. 

Par contre, je pense qu'il faudra surveiller de très près la Turquie, car je ne serais pas surpris de la voir renforcer – et c’est d’ailleurs annoncé – leur politique de rétorsion et d’intervention militaire et paramilitaire à l’encontre des Peshmergas, des Kurdes qui sont engagés au sein de la coalition.

A l’évidence, le régime turc est loin d’être disposé à voir se forger un territoire constitutionnellement kurde. La question de la création d’un Etat kurde, constante depuis des décennies, va sans doute revenir à l’ordre du jour de la diplomatie internationale dans quelques temps…

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