Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Quelques jours avant les législatives britanniques, des experts européens maudissent le Brexit

Quelques jours avant les législatives britanniques, des experts européens maudissent le Brexit© Ben Stansall Source: Reuters
Le Premier ministre britannique Theresa May rassemble ses partisans

Les Britanniques éliront leur Parlement le 8 juin. Les économistes européistes, qui avaient prédit un cataclysme en cas de victoire du Brexit, admettent s’être «un peu trompés», relève Pierre Lévy, rédacteur en chef du site et mensuel Ruptures.

Les électeurs britanniques sont appelés aux urnes jeudi 8 juin. Ce scrutin anticipé a été provoqué par la décision de la Première ministre, Theresa May. Cette dernière avait annoncé, le 18 avril, avoir besoin d’un Parlement la soutenant de manière «forte et stable» pour les négociations avec Bruxelles en vue du Brexit.

Mi-avril, elle semblait pouvoir compter sur une forte vague en sa faveur. Depuis cependant, l’avance très considérable promise aux conservateurs sur leurs adversaires travaillistes semble s’être fortement réduite. Le dernier attentat commis à Londres le 3 juin ajoute à l’incertitude des résultats.

Ces élections sont marquées par deux paradoxes. D’une part, lors de la campagne qui précéda le référendum du 23 juin 2016, tant Theresa May que son adversaire travailliste, Jeremy Corbyn, s’étaient prononcés pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE. L’un et l’autre sont aujourd’hui favorables au Brexit.

La locataire du 10 Downing Street en a même fait son cheval de bataille et promet la plus grande fermeté face à Bruxelles dans le bras de fer – prévu pour durer deux ans – qui va s’engager quelques jours après le scrutin. Quant à Jeremy Corbyn, un dirigeant honni par l’appareil travailliste qui l’accuse d’être bien trop à gauche, il ne lui a évidemment pas échappé qu’une large part de son électorat, particulièrement dans les milieux ouvriers et populaires, était favorable à la sortie.

Le Brexit continue de faire enrager les élites européennes, dirigeants politiques comme économistes "mainstream"

D’autre part, la bataille électorale elle-même a semblé de plus en plus tirée vers la gauche. Le programme des travaillistes contient un ensemble de mesures – nationalisations etc. – qui apparaissent bien plus radicales que celles de Jean-Luc Mélenchon en France et plus encore que celles de Die Linke en Allemagne.

Quant au chef du gouvernement, elle ne cache pas sa volonté de conquérir les classes populaires par des promesses sociales et économiques qui font probablement se retourner dans sa tombe Margaret Thatcher. Du reste, c’est l’une des mesures en défaveur de la classe moyenne aisée – le financement de la dépendance par le futur héritage – qui semble avoir provoqué son décrochage dans les sondages.

Cette configuration est pour le moins inattendue dans un pays plongé depuis des décennies dans une idéologie et une politique ultralibérales échevelées… Certes, il convient de rester prudent sur les engagements et les promesses. On peut cependant constater un fait : le choix du Brexit a poussé le pays vers… la gauche, au moins dans les discours. Une tendance qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne semble se manifester ni aujourd’hui en France, ni demain en Allemagne.

Du reste, le Brexit continue de faire enrager les élites européennes, dirigeants politiques comme économistes «mainstream». Pour mesurer leur amertume, il faut relire les prévisions et menaces que ces derniers proféraient avant le référendum de 2016, à l’unisson de tous les instituts et organismes, privés ou publics : si les électeurs anglais commettaient l’«irréparable», tous pronostiquaient que les dix plaies d’Egypte allaient s’abattre (sans même attendre sa sortie effective) sur le malheureux Royaume : effondrement économique, drames sociaux, naufrage financier…

Non seulement ces expertes prédictions ne se sont pas réalisées, mais, pour l’heure, c’est plutôt l’embellie : consommation intérieure dopée, croissance soutenue, chômage (officiel) au plus bas.

Il reste désormais à attendre le 8 juin pour voir dans quelle estime nos amis insulaires tiennent les économistes fidèles aux dogmes de l’Union européenne.

Dans son édition datée du 2 juin, Le Monde a donc recueilli l’analyse de conjoncturistes. Le quotidien cite l’un d’entre eux, Marie Albert, qui admet ainsi : «En tant qu’économistes, on s’est un peu tous trompés, il faut le reconnaître». «Un peu trompés»… l’experte française manie de manière fort savoureuse l’euphémisme très british !

La responsable du «risque pays» à la Coface (Compagnie française d'assurance pour le commerce extérieur - tout de suite, ça rassure…) admet que «le comportement des ménages a été inattendu» par la vigueur de la consommation, «ce qui semble montrer la confiance des Britanniques dans l’avenir». Des Britanniques, mais pas des experts : Marie Albert souligne ainsi que «la résilience des entreprises est en trompe-l’œil».

Et Le Monde de préciser : «Les intentions d’investissement reculent, constate Marie Albert, qui craint que les vraies conséquences du Brexit ne démarrent qu’après 2018». Un quasi-lapsus qui en dit long sur l’état d’esprit des élites européennes…

Marie Albert note enfin que le «le choc le plus problématique pour le Royaume-Uni risque d’être lié à l’immigration». Il ne s’agit pas seulement des travailleurs européens de l’Est dont est friand le patronat d’Outre-Manche pour faire baisser les salaires, mais aussi des «hauts talents» dont les «qualités managériales» pourraient bien faire défaut. Bref, le mercato européen des PDG haut de gamme pourrait bouder la malheureuse Albion…

Quelle terrible menace ! Il reste désormais à attendre le 8 juin pour voir dans quelle estime nos amis insulaires tiennent les économistes fidèles aux dogmes de l’Union européenne.

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Source : www.ruptures-presse.fr

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