Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

La tristesse et la honte

La tristesse et la honte© Grigory Dukor Source: Reuters
Dans une rame de métro de Saint-Pétersbourg à l'arrêt Sennaïa Plochtchad après l'attentat. Le marquage sur la vitre de la porte dit : «ne pas toucher»

«Je suis empli d’une honte indicible qu’une logique inspirée du temps de la Guerre Froide sépare les «bons» des «mauvais» morts» - l'économiste français Jacques Sapir analyse la réaction à l'attentat de Saint-Pétersbourg.

L’attentat meurtrier du métro de Saint-Pétersbourg a donc fait au total 14 victimes. Résidant actuellement à Moscou, j’ai suivi avec attention les réactions de la population. On sent la tristesse, mais aussi la colère et une froide détermination. Dans le métro de Moscou, quelques sourires sont échangés avec les agents de sécurité et les forces de l’ordre, mais rien d’ostentatoire. Ici, on souffre en silence, on se recueille, on se prépare. Certains sont persuadés que ces attentats ne sont que le début d’une longue série. D’autres plus dubitatifs, les attribuent à un commando isolé. Mais, tous savent que la lutte contre le terrorisme sera longue, difficile, et qu’elle sera sans pitié.

Les Russes que j’ai pu côtoyer, dans le métro comme à l’université où je donne actuellement des cours, sont déterminés. On pourrait prendre leur calme pour de l’indifférence ; ce serait cependant faire une profonde erreur. Ils sont sensibles aux gestes de compassion de l’étranger, au message du Président Trump comme aux manifestations qui ont eu lieu à Tel-Aviv. Nul ne me parle de la France. On a de la pudeur ici, et l’on ne veut pas insulter des amis, même si l’indifférence des autorités françaises tranche avec la réaction des moscovites lors des attentats de Paris, que ce soit celui de janvier 2015 ou celui de novembre de cette même année. Tout juste un collègue me rappelle la mémoire de Bernard Maris, mort à la rédaction de Charlie-Hebdo. Il n’est pas besoin d’insister, car une immense honte m’emplit.

Je suis empli de honte que des dirigeants confondent des oppositions politiques avec la plus élémentaire humanité

Une honte indicible que Mme Hidalgo n’ait nullement fait allumer la tour Eiffel aux couleurs de la Russie ou, à tout le moins, n’ait fait un geste symbolique depuis la mairie de Paris. Une honte indicible que notre gouvernement, que notre ministre des Affaires Etrangères, que notre Premier ministre, que notre Président, n’aient pas fait de déclarations publiques. S’ils en on fait, alors ce fut dans une discrétion toute diplomatique car nous n’en avons eu ici, à Moscou, aucune trace. Pourtant, la télévision s’empresse d’accumuler les messages de solidarité, de Russie et de l’étranger, alors que les éditions spéciales des journaux télévisés occupent toutes les chaines. Alors, sans doute un message, froid et aux mots chichement mesurés, viendra dans la journée ou demain. Et les autorités russes, sans en être dupes, l’accepteront parce que la diplomatie est un jeu pratiqué par tous. Mais, n’ayons crainte, elles n’oublieront pas ce manque ostentatoire de compassion venant des femmes et des hommes qui prétendent nous diriger.

Oui, je suis empli d’une honte indicible qu’une logique inspirée du temps de la Guerre Froide sépare les «bons» des «mauvais» morts. Oui, je suis empli de honte que des dirigeants confondent des oppositions politiques, qu’elles soient justifiées ou non, avec la plus élémentaire humanité. Je suis triste pour ce que cela révèle de mon pays, et de sa classe politique. Mais je sais que, au fond de nous, nous sommes nombreux à partager cette honte et cette tristesse, et que nos pensées sont avec le peuple russe et les victimes de cet attentat.

Source : russeurope.hypotheses.org

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