John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

La France, le plus grand perdant du Brexit

La France, le plus grand perdant du Brexit© Philippe Wojazer Source: Reuters
François Hollande laisse Theresa May passer

Sans le Royaume-Uni, la France va se sentir «bien seule» face à son voisin allemand, estime l'historien John Laughland. Exlications.

Après le déclenchement du Brexit, le 29 mars à 13h20 heure de Bruxelles, il est désormais acquis que le 29 mars 2019, au plus tard, le Royaume-Uni ne sera plus membre de l'Union européenne. Nonobstant la tentative par le président du Conseil européen, Donald Tusk, d'affirmer que le Brexit renforcera l'unité des 27 autres pays membres de l'UE, il est évident que celui-ci représente un échec majeur pour la construction européenne, dont les traités proclament, comme but principal, une «union sans cesse plus étroite entre les peuples d'Europe». Cet alinéa est aujourd'hui lettre morte ; là où l'UE était bâtie sur le principe de l'intégration incessante, on voit maintenant qu'elle peut aussi se désintégrer.

Le Brexit est une victoire posthume pour le général de Gaulle. Lors de sa conférence de presse du 14 janvier 1963, quand il a proclamé son opposition à l'entrée du Royaume-Uni au Marché commun, il a évoqué, comme solution de rechange, un accord d'association entre Londres et les Six.

«Alors je le répète, si les négociations de Bruxelles ne devaient pas actuellement aboutir, et bien rien n'empêcherait que soit conclu entre le Marché commun et la Grande-Bretagne un accord d'association de manière à sauvegarder les échanges. Et rien n'empêcherait non plus que soient maintenues les relations étroites de l'Angleterre et de la France. Et que se poursuive et se développe leur coopération directe dans toute espèce de domaine et notamment scientifique, technique et industriel, comme d'ailleurs les deux pays viennent de le prouver en décidant de construire ensemble l'avion supersonique Concorde».

La menace britannique de quitter l'UE sans aucun accord si nécessaire, est la carte maîtresse détenue par Londres

La proposition qui était, en 1963, un échec flagrant pour la diplomatie britannique est aujourd'hui, en 2017, la solution optimale que Londres souhaite obtenir de ses partenaires européens. Dans la lettre qu'elle a adressée à Donald Tusk, en effet, Madame May a réitéré son désir de voir un rapport «profond et spécial» s'établir entre le Royaume-Uni et l'UE.

Les deux parties entrent dans les négociations avec des points forts et des points faibles. Certes, Londres peut paraître vulnérable : l'UE est un grand bloc et Londres sera affaibli par l'obligation de ménager les nations qui composent du Royaume-Uni, l'Ecosse, le Pays de Galles et l'Irlande du Nord. Mais le solde excédentaire du commerce européen avec le Royaume-Uni, qui importe bien plus de l'Europe qu'il n'y exporte, et la présence sur le sol britannique du centre financier européen, la City de Londres, sont des atouts tout aussi considérables que la puissance militaire britannique. Par ailleurs, si le Royaume-Uni est théoriquement menacé d'une éventuelle sécession écossaise, la sécession britannique est désormais une réalité pour l'UE. Cette sécession se rajoute aux nombreuses crises intérieures à l'UE, notamment celle qui oppose l'Allemagne à la Grèce et à d'autres pays de la Méditerranée, mais aussi celle qui oppose l'Allemagne libérale aux gouvernements conservateurs en Pologne et en Hongrie. L'UE est certes un colosse – aux pieds d'argile.

Les deux parties ont donc un intérêt vital à ce que les négociations se déroulent en toute sérénité, car un échec menacerait l'équilibre fragile des deux côtés de la Manche. La menace britannique, plusieurs fois répétée, et implicite dans la lettre de Theresa May délivrée aujourd'hui à Donald Tusk par l'ambassadeur britannique à Bruxelles, de quitter l'UE sans aucun accord si nécessaire, est la carte maîtresse détenue par Londres ; l'UE doit la prendre au sérieux.

Le plus grand perdant du Brexit, c'est la France. Ayant parié sur l'alliance avec l'Allemagne en 1991, au moment où la France a consenti à abandonner sa monnaie nationale en faveur d'une monnaie européenne calquée sur le deutsche mark, Paris a essayé de compenser l'hégémonie évidente de Berlin sur la zone euro par un renforcement de ses liens militaires avec le Royaume-Uni. Un triumvirat s'était progressivement établi au sein de l'UE dans lequel le couple franco-allemand, qui en réalité n'en est pas un, tant l'Allemagne réunifiée est dominante, était quelque peu contrebalancé par le partenariat militaire franco-britannique.

La «grande Europe» est aujourd'hui un rêve plus éloigné que jamais

Suite à la catastrophe de l'intervention franco-britannique en Libye en 2011, il était déjà difficile de concevoir un avenir radieux pour ce couple ; avec le départ du Royaume-Uni de l'UE, cela est impossible. Ce pari ayant échoué, tout comme d'ailleurs les autres tentatives de la diplomatie française de compenser l'acquisition par l'Allemagne d'une chasse-gardée en Europe centrale et orientale – cette Mitteleuropa que les géopoliticiens allemands du 19e siècle lorgnaient si ardemment – telles l'Union de la Méditerranée, la France va se sentir bien seule face à son partenaire privilégié qui, lui, porte la culotte.

A déplorer dans le Brexit est le fait que celui-ci aboutira à un renforcement de l'hostilité à l'égard de la Russie. Moscou sert de repoussoir géopolitique pour une UE menacée de dislocation intérieure ; le calcul des gnomes de Bruxelles est que si on agite l'épouvantail de la menace russe, cela ralliera les troupes en faveur de plus d'Europe. Il y a, hélas, une convergence entre cette volonté européenne de représenter la Russie comme un ennemi tant idéologique que géopolitique, et le désir des Britanniques de compenser leur départ des institutions bruxelloises par un engagement plus fort encore en faveur de la «sécurité européenne», notamment en envoyant des troupes aux Pays baltes. Pour la première fois dans l'histoire, les troupes britanniques sont aujourd'hui en Estonie, alors que les Britanniques n'ont aucune tradition d'opérations militaires dans l'Est de l'Europe.

Quand Madame May écrit à Donald Tusk que «la sécurité de l'Europe est plus fragile aujourd'hui qu'à aucun autre moment depuis la fin de la guerre froide», elle se profile en garant de cette sécurité contre la Russie. Elle met donc dans la balance le rôle des forces armées britanniques dans la protection de l'UE contre le méchant Monsieur Poutine, espérant en tirer un bénéfice politique dans les négociations avec Bruxelles. La «grande Europe» est aujourd'hui un rêve plus éloigné que jamais.

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