Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Trump : Merci Kim !

Trump : Merci Kim ! Source: Reuters
Le président des Etats-Unis Donald Trump et le dirigeant de la Corée du Nord Kim Jong-un

Plus il y a de tirs nord-coréens, mieux c'est pour les USA qui se servent de ce prétexte pour déployer leurs radars et missiles dans la région, ce qui menace la Chine et la Russie et aggrave la situation, avertit Philippe Migault, expert militaire.

Comme nous le soulignions récemment les rodomontades musclées de Kim Jong Un sont le meilleur atout de l’administration américaine pour développer un vaste programme de défense antimissile dans le Pacifique occidental. Le tir de quatre missiles de portée intermédiaire, type d’engins menaçant pour la Corée du Sud et le Japon, nullement pour les Etats-Unis, a fourni à l’administration Trump le prétexte attendu pour déployer un bouclier antimissile au sud du 38e parallèle.

Ce dispositif, basé sur des missiles antimissiles THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), vient compléter une première ligne de défense déjà déployée en Corée du Sud, composée de missiles PAC-3 Patriot. Une défense anti-missiles balistiques (ABM) multicouches va donc se mettre en place dans le pays. Le Patriot interceptera les missiles balistiques en phase de rentrée jusqu’à une altitude de 24 000 mètres. Le THAAD prendra en charge les vecteurs ennemis entre le moyen endo-atmosphérique (20-25 000 mètres) et l’exo-atmosphérique (jusqu’à 150 kilomètres). Les forces sud-coréennes vont donc réaliser un saut capacitaire sensible.

Pourtant, cela ne permettra pas réellement de mettre Séoul et le sud de la péninsule coréenne à l’abri.

En premier lieu parce que le régime nord-coréen dispose d’un arsenal balistique nombreux qui l’autoriserait à mener des frappes de saturation, imparables, sur des secteurs précis, dans l’hypothèse d’une fuite en avant suicidaire de Kim Jong Un.

Les Etats-Unis donnent un gage de réassurance à leurs alliés nippons et sud-coréens, qui doutent de l’automaticité de l’assistance américaine en cas d’agression vis-à-vis d’eux

En second lieu parce que les missiles qui ont récemment été tirés par la Corée du Nord auraient atteint une apogée de 260 kilomètres avant de retomber en mer du Japon, à 1 000 kilomètres de leur lieu de lancement. Cette trajectoire en cloche permettrait, si nécessaire, aux Nord-Coréens de frapper en évitant les missiles THAAD, sauf, évidemment, en phase de pénétration, la plus compliquée à contrarier même si les engins en question, des SCUD améliorés, sont dénués de capacités hyper-manœuvrantes et de corps de rentrée multiples. Dans ce cadre, il est permis de se demander si un tel déploiement, contre lequel la Chine a aussitôt mis en garde Washington, s’impose.

Du point de vue américain la réponse est oui, sans aucun doute, sur toute la ligne.

Les Etats-Unis donnent un gage de réassurance à leurs alliés nippons et sud-coréens, qui doutent de l’automaticité de l’assistance américaine en cas d’agression contre eux. Diplomatiquement, le coup est gagnant.

Comme évoqué supra, il l’est dans une certaine mesure militairement. 

C’est aussi une jolie réussite marketing. Car à l’heure où l’industrie de défense américaine entend bien dominer le segment des technologies ABM, un des plus lucratifs du marché de l’armement, le déploiement du THAAD en Corée du Sud est un point marqué vis-à-vis des nombreux clients potentiels qui s’intéressent au système.

Les Etats-Unis souhaitent déployer un bouclier antimissile face à la Chine, intégrant Japon, Corée du Sud et Taïwan, depuis l’administration Clinton

Enfin, et c’est sans doute le plus important, il ne s’agit que d’un début.

Les Etats-Unis souhaitent déployer un bouclier antimissile face à la Chine, intégrant Japon, Corée du Sud et Taïwan, depuis l’administration Clinton. Nous sommes dans un projet de longue haleine, engagé depuis plus de vingt ans, qui a traversé toutes les alternances politiques américaines, connaît aujourd’hui une accélération, mais est loin d’avoir atteint tous les développements envisageables. 

La perspective d’un élargissement supplémentaire du dispositif ABM se précise : une version améliorée du THAAD, le THAAD-ER, visant à l’interception de vecteurs hypersoniques, est en gestation chez Lockheed-Martin, qui n’attend que des fonds supplémentaires pour accélérer le programme. L’élargissement du bouclier antimissile nippo-coréen à des altitudes d’interception en haut exo-atmosphérique se rapproche, avec le récent essai réussi du SM-3Block IIA, apte à opérer jusqu’à des altitudes de 1 500 kilomètres et dans un rayon de 2 500 kilomètres, soit une portée permettant de couvrir une bonne partie du territoire chinois.

De quoi alarmer légitimement Pékin, qui redoute que demain Taïwan et/ou les Philippines – après une alternance politique – ne se joignent à un système ABM intégré regroupant, sous commandement américain, toutes les nations faisant face à ses côtes. 

D’autant que les missiles des systèmes THAAD et SM-3 ne sont pas les seuls éléments redoutables du dispositif ABM. Les radars AN/TPY-2 américains, qui détectent les missiles balistiques adverses, permettent aussi d’observer le moindre mouvement dans l’espace aérien dans un rayon supérieur à 1 500 kilomètres. En basant de tels engins en Corée du Sud, les Américains se dotent donc d’un dispositif de surveillance leur permettant d’observer en permanence l’Extrême-Orient russe et tout le nord-est de la Chine.

La Corée du Nord, régulièrement présentée comme un vassal de la Chine, est décidément un allié bien encombrant pour celle-ci.

Lire aussi : Washington demande à Pékin d'aider à «modérer» la Corée du Nord

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