Comment faire des footballeurs français des «patriotes fiscaux» ? Un économiste du sport répond !

Comment faire des footballeurs français des «patriotes fiscaux» ? Un économiste du sport répond !© Juan Medina Source: Reuters
Karim Benzema, joueur du Real Madrid et international français.

Les révélations de «Football Leaks» n'épargnent pas les idées reçues sur l'ère de l'argent et de l'évasion fiscale dans le sport. Mais les joueurs sont-ils à blâmer? Quelle est la responsabilité des supporters et agents? Analyse de Pierre Rondeau.

RT France : Les révélations récentes de Mediapart sur les «Football Leaks» ont montré un nouveau visage de Karim Benzema. Celui qui a été critiqué par tous devient désormais le parfait patriote fiscal. Ce genre de scandale peut-il influencer la réputation et la popularité d'un joueur?

Pierre Rondeau (P. R.) : Dans le milieu du football, notamment au niveau des supporters et fans de ce sport, j'ai du mal à le croire. Ça va certes confirmer ce que pense le commun des mortels sur le milieu du foot qui est beaucoup critiqué et décrié. Les fans de foot, eux, ont reçu tellement d'informations sur les affaires autour des déboires, des scandales ou de la corruption du football : les fraudes de la Fifa et de l'UEFA, Michel Platini sali dans l'affaire des Panama Papers, les histoires de corruption sur les attributions des mondiaux en Russie et au Qatar. La Coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud avait été beaucoup décriée en amont car on disait qu'elle augmentait les inégalités. Sa finale a pourtant été mondialement suivie. La situation était identique pour le Brésil où la dette publique a explosé et où de nombreux mouvements sociaux ont éclaté. Les adeptes du foot n'ont pas spécialement cure non plus des ouvriers qui meurent au Qatar. Malheureusement, malgré tous ces scandales, j'ai l'impression que les principaux concernés ne s'en préoccupent guère. Les gens continuent de regarder les matchs, d'acheter des maillots, de lire l'Equipe et les résultats sportifs. L'opinion lambda est choquée et voit ce monde comme pourri pendant que les principaux intéressés ne font pas grand chose pour changer cette situation.

Dans la conscience collective des gens qui soutiennent les sportifs accusés de fraude fiscale, il y a cette idée que les sportifs sont à la fois les bourgeois et les prolétaires

RT France : Au-delà des footballeurs, des sportifs comme Jo-Wilfried Tsonga ou Teddy Riner ont déjà été épinglés pour fraude fiscale et font tout de même partie des sportifs préférés des Français. Comment expliquez-vous qu'on puisse tolérer cela chez des sportifs quand on le décrie chez des politiques ou des PDG?

P. R. : Les sportifs sont en quelque sorte les héros de nos sociétés modernes. Ils sont admirés, adulés, rêvés par tout le monde, notamment les fans de sport. Ils se disent que finalement à leur place, ils feraient sans doute de même. Contrairement aux chefs d'entreprise ou aux grands milliardaires dont l'opinion publique a tendance à penser qu'eux font de l'argent en licenciant leurs salariés, en captant des parts de marchés via la corruption ou des magouilles financières, de l'optimisation fiscale; les sportifs gagnent de l'argent sur leur propre effort physique, sur leur propre corps.

Il y a d'une certaine façon l'acceptation même de l'optimisation et évasion fiscale. Puisque les sportifs gagnent leur argent par eux-même et non pas grâce à autrui ou à l'exploitation des travailleurs dans le sens marxiste, il est normal que cet argent leur revienne de droit. Dans le discours, c'est choquant. J'en suis le premier choqué. Mais j'imagine que dans la conscience collective des gens qui soutiennent les sportifs accusés de fraude fiscale, dans un sens très marxiste du terme, il y a cette idée que les sportifs sont à la fois les bourgeois et les prolétaires. Ils sont responsables de leur force de travail et sont rémunérés à la hauteur de leur force de travail. Ils gagnent de l'argent et beaucoup d'argent, car beaucoup de gens les admirent et les regardent. C'est une pensée à l'opposé de ce qui est attendu du chef d'entreprise qui gagne de l'argent via l'exploitation du travail. Il est donc normal qu'il redistribue cet argent.

Le joueur c'est un footballeur pas un avocat fiscaliste ou un chef d'entreprise.

RT France : Lors de son procès pour fraude fiscale cet été, Lionel Messi s'est défendu en disant qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il signait, que c'était le rôle de son père. Quelle part de responsabilité peut-on vraiment imputer aux sportifs dans ces affaires? 

P. R. : Je vais me faire l'avocat du diable, mais il faut se rappeler l'histoire et la sociologie des sportifs et principalement des footballeurs. Ce sont des gens qui arrêtent l'école dès 14 ans, qui sont envoyés en centre de formation. Ils ont souvent un cursus scolaire quasiment vide. Ils n'ont aucune responsabilité individuelle et n'ont jamais eu de cours de fiscalité ou de droit fiscal. Ils n'y connaissent rien et pourtant ce sont des gens qui, souvent avant même d'être majeurs, vont signer des contrats avec des clauses assez complexes. Des contrats qui nécessitent un minimum de connaissance en droit notamment fiscal. Ils sont obligés de déléguer ces différentes tâches à des personnes qui vont leur offrir leurs services, qui comprennent de l'optimisation fiscale, ou qui vont leur dire «Fais-moi confiance je m'en occupe». Ils sont pris très tôt sous l'aile d'agents, de proches qui leur proposent, ou même parfois agissent sans leur dire, des moyens de frauder le fisc ou de faire de l'évasion fiscale. Quelque part tout cela les dédouane, car ce ne sont pas des gens qui ont le cursus scolaire suffisant pour comprendre ce dans quoi on les embarque.

Je ne voudrais pas critiquer leur intelligence mais il faut remettre sur la table leurs capacités à réfléchir sur ce genre de questions et leurs conséquences. Ce ne sont pas des gens qui ont les moyens de faire la part des choses quand, dès l'âge de 18 ans, ils signent des contrats de plusieurs milliers d'euros. Les intermédiaires sont à blâmer. Je pense notamment à des agents comme Jorge Mendes qui eux proposent automatiquement des solutions d'optimisation fiscale sans même le préciser à leurs joueurs. Quelque part, tout ce que veulent faire les joueurs, c'est juste du football. Le joueur c'est un footballeur pas un avocat fiscaliste ou un chef d'entreprise. L'argent qu'il amasse et les fraudes fiscales qui en découlent, c'est le système qui attire ça.

La France est le premier pays exportateur d'Europe, le deuxième au monde après le Brésil, précisément parce qu'on paye beaucoup d'impôts.

RT France : Vous parlez de prise conscience, comment la créer si les scandales ne suffisent pas?

P. R. : Si on veut changer les choses, il faut offrir aux jeunes footballeurs, dès les centres de formation, des cours de morale fiscale et de droits fiscaux. Des instruments qui leur permettent d'être capables de faire la part des choses et de comprendre pourquoi c'est important de payer des impôts. Leur expliquer que les payer permettra de financer des centres de formations, les infrastructures sportives et donc la formation des générations du futur de joueurs qu'ils côtoieront. On a tendance à dire que les footballeurs français quittent le pays car le système fiscal est trop élevé par rapport à d'autres pays, que la France a une mauvaise compétitivité fiscale. Il faut se rappeler que la France est le premier pays exportateur d'Europe, le deuxième au monde après le Brésil, précisément parce qu'on paye beaucoup d'impôts. Les jeunes footballeurs ont été formés gratuitement grâce à l'impôt payé par d'autres footballeurs et par les citoyens. Si on produit énormément de joueurs, c'est grâce à nos infrastructures compétitives et modernes, aux entraîneurs et formateurs, tous payés par les impôts. La France crée une élite footballistique grâce aux impôts. Il faut faire prendre conscience aux footballeurs que ce n'est pas un vol mais une redistribution.

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