Erdogan veut faire tomber Assad ? Pas si vite !

Erdogan veut faire tomber Assad ? Pas si vite ! Source: Reuters
Soldats turcs à la frontière turco-syrienne

La Turquie n'est pas un pays qui a les moyens de travailler orgueilleusement seul sur la scène internationale, en disant qu'il ne dépend de personne et qu'il peut faire ce qu'il veut, estime le spécialiste de la Turquie Jean Marcou.

RT France : Quelle est votre lecture de la déclaration du président turc au sujet de l'intervention en Syrie ? Pensez-vous que cela va être une invasion de grande ampleur ?

Jean Marcou  (J. M.) : Lorsqu’il parle de l’invasion de la Syrie, il ne parle pas de l’invasion future mais de l’opération Bouclier de l’Euphrate, lancée par la Turquie le 24 août qui vise à appuyer les forces des rebelles syriens contre Daesh mais également bloquer la montée en force des Kurdes qui pourraient effectivement profiter de l’effondrement de Daesh pour accroître leur position dans la région. Donc lorsque Erdogan parle de l’intervention des troupes turques en Syrie il fait référence à cette opération qui est en train de se développer. Cette opération n’était pas au contact du régime syrien ni de la Russie. La semaine dernière, le 24 novembre – l’anniversaire d’un an depuis la destruction de l’avion russe par la Turquie. Un an après cet incident il y a eu un raid aérien du régime de Damas sur les forces turques qui se sont engagées dans l'opération. Si ce n'est une confrontation permanente c'est en tout cas un affrontement direct entre le régime et la Turquie donc il faut rétablir cette déclaration dans ce contexte-là. En effet, jusqu'à présent la Turquie a fait cette intervention sans viser directement la chute du régime de Bachar al-Assad. Si Erdogan a évoqué cette fois Damas et le fait que la Turquie interviendrait désormais pour faire chuter le régime de Damas, c'est justement à cause de cette incident, qui a eu lieu la semaine dernière et qui touche aussi aux relations entre la Turquie et la Russie. Il y a évidemment eu une réconciliation entre la Turquie et la Russie après l'incident de l'avion abattu en 2015. Mais la frappe du régime de Damas contre les soldats Turcs a réanimé l’interrogation sur les relations entre la Russie et la Turquie.

Dans un contexte où il aurait fallu faire décroître les tensions, elle les relance

RT France : Pensez-vous qu'il peut y avoir de nouveau un gel des relations entre la Russie et la Turquie ? 

J. M. : L'affaire de la frappe syrienne a provoqué déjà des interrogations sur les relations entre la Russie et la Turquie. Même si la Russie n'a pas d'implication directe dans la frappe contre les forces turques mais vu le fait que la Russie est très proche du régime de Damas on se demande comment cette frappe aurait pu se passer sans que la Russie ne donne son accord. Cette frappe a déjà brouillé ces relations. Il y a eu quand même deux coups de téléphone entre Poutine et Erdogan dans les jours qui ont suivi la frappe et il semblait que l'incident avait été surmonté. La déclaration d’Erdogan est quand même un peu inattendue. Dans un contexte où il aurait fallu faire décroître les tensions, elle les relance. Affirmer qu'on mène cette opération du bouclier de l'Euphrate afin de faire tomber le régime de Bachar El-Assad, c'est une relance du caractère conflictuel de l'incident. J'imagine que la Russie a pu être effectivement troublée par cette déclaration. Donc la question qui se pose est : «Pourquoi Erdogan fait une déclaration pareille ?» Une déclaration calculée ? Qui vise à dire à la Russie : «Attention à ce que vous faites ! Nous n'avons pas changé notre position sur la Syrie» ? Est-ce que c'est une déclaration un peu excessive irréfléchie ? Pour l'instant nous n'avons pas assez d'éléments. Les deux hypothèses sont à mon avis possibles. Erdogan nous a habitués à des déclarations un peu sanguines. Souvent il ne sait pas tenir sa langue. C'est ce qui a été à l'origine de son succès politique, mais qui lui cause aujourd'hui des problèmes. Ce dont on se rend compte quand même à la suite de l'incident de cette frappe syrienne et à l'occasion de cette déclaration, c'est que, finalement, les relations entre la Turquie et la Russie sont assez fragiles.

On a cette impression d'irrationalité et d'incohérence de la politique étrangère turque

RT France :  Erdogan aura-t-il le soutien de ses alliés américains alors que les Etats-Unis sont en période d'incertitude après l'élection de Trump a la présidence américaine ? Qu’en est-il des alliés européens ?

J. M. :  La Turquie  a pris des positions qui la fragilisent face à ses alliés occidentaux, même si elle est membre de l'OTAN et candidate à intégrer l'UE. A la fin du mandat d'Obama, il y a peu de chance que les relations s'améliorent avec les Etats-Unis. Il est vrai qu'Erdogan s'est bruyamment réjoui de la victoire de Trump. Mais ce n'est pas parce qu'il s'est réjoui de la victoire de Trump qu'il aura son soutien. Pour ce qui est de l'Union européenne, il y a aussi une incertitude totale compte tenu des derniers développements des relations entre la Turquie et l'Union européenne. Les prises de position assez violentes d'Erdogan, contre la direction de l'Union européenne, qui présente les critères d'adhésion comme des atteintes à la souveraineté de l'Etat. Il s’y ajoute le vote des parlementaires sur le gel des pourparlers concernant l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Les relations entre la Turquie et l'UE n’ont jamais été aussi mauvaises dans l'histoire de la candidature à l'adhésion. 

On a un peu l'impression d'une politique «on ne sait pas trop bien ou ça va». La Turquie n'est pas un pays qui a les moyens de travailler orgueilleusement seul, sur la scène internationale comme ça, en disant qu'il ne dépend de personne et qu'il peut faire tout ce qu'il veut. On a cette impression d'irrationalité et d'incohérence de la politique étrangère turque. 

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