Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Jacques Sapir : l’heure des choix

Banque nationale grecqueSource: Reuters
Banque nationale grecque

A la veille de la date butoir du paiement de la dette grecque au FMI, l’économiste Jacques Sapir examine les dernières évolutions de la situation.

Alexis Tsipras a rédigé une tribune dans le journal Le Monde ; ce texte vient s’ajouter aux déclarations qu’il a faites ces derniers jours devant les responsables de son parti, Syriza. Le ton du dernier article, mesuré mais ferme, prenant à témoin l’opinion publique pourrait cependant bien annoncer la décision politique du gouvernement grec de faire défaut sur sa dette. Ce texte, qui se présente comme un «programme» vient cependant trop tardivement pour en constituer un. Si Tsipras avait cru possible un accord avec l’Eurogroupe et les gouvernements de l’UE, il aurait dû publier ce texte en février ou mars. En réalité, on peut penser que la fonction de ce texte est de préciser les responsabilités dans la rupture qui s’annonce entre la Grèce et ses créanciers.

 

La négociation de la «dernière chance» ?

En réaction à ce texte, les dirigeants de l’Allemagne, de la France et de l’Italie, avec M. Mario Draghi pour la BCE et Mme Christine Lagarde pour le FMI, se sont réunis lundi soir à Berlin. La seule chose qui en soit sorti fut une déclaration pour continuer à négocier avec «encore plus d’intensité». Mais, en réalité, la négociation est politique et non technique. Cela, Alexis Tsipras l’a clairement indiqué dans son texte. Il faut lire avec attention ce dernier. Tsipras décrit la volonté de la Grèce d’aboutir à un accord global et la situation qui a résulté de la mise en place des mesures d’austérité imposées par la «Troïka», c’est à dire l’Union européenne, le FMI et la BCE : «Le 25 janvier 2015, le peuple grec a pris une décision courageuse. Il a osé contester la voie à sens unique de l’austérité rigoureuse du Mémorandum afin de revendiquer un nouvel accord. Un nouvel accord qui permette à la Grèce de retrouver le chemin de la croissance dans l’euro avec un programme économique viable et sans renouveler les erreurs du passé. Ces erreurs ont été payées cher par le peuple grec. En cinq ans, le chômage a grimpé à 28% (60% pour les jeunes) et le revenu moyen a diminué de 40%, tandis que la Grèce, conformément aux statistiques d’Eurostat, est devenue l’Etat de l’Union européenne (UE) ayant l’indicateur d’inégalité sociale le plus élevé. Pis encore, malgré les coups durs qui ont été portés au tissu social, ce programme n’a pas réussi à redonner à l’économie grecque sa compétitivité. La dette publique a flambé de 124% à 180% du PIB. L’économie grecque, malgré les grands sacrifices de son peuple, est toujours piégée dans un climat d’incertitude continue engendrée par les objectifs non réalisables de la doctrine de l’équilibre financier qui l’astreignent à rester dans un cercle vicieux d’austérité et de récession».

L’analyse est claire. La Grèce souhaite rester dans l’Euro mais ne peut supporter les mesures d’austérité qui lui ont été imposées et qui se sont révélées largement inefficaces. Il souligne le fait que le gouvernement grec a pris des mesures et fait des propositions pour un changement de politique depuis le 25 janvier. Une autre politique économique doit être mise en place et d’ailleurs de nombreux économistes, de Paul Krugman à Joseph Stiglitz, ci-devant prix Nobel et qui ne sont pas connus pour leurs positions extrémistes, ne disent pas autre chose. Tsipras rappelle d’ailleurs la responsabilité de la Troïka dans le chaos fiscal qui régnait jusqu’à présent en Grèce : «Un autre élément d’une importance toute aussi grande de nos propositions est l’engagement à accroître les recettes publiques par le biais de la redistribution des charges à partir des citoyens à revenus moyens et faibles vers ceux qui ont des revenus élevés et qui jusqu’à présent s’abstiennent de payer leur part pour affronter la crise, étant donné que dans mon pays ils étaient protégés très efficacement tant par l’élite politique que par la troïka qui fermait les yeux».

L’avertissement est ici très clair. La Troïka a couvert des actes répréhensibles en Grèce ; le gouvernement allemand, qui aime bien se couvrir du manteau de parangon de la vertu, se refuse d’ailleurs à extrader vers la Grèce l’un des responsables de la firme SIEMENS, au cœur d’un immense scandale de corruption.

Rappelant les efforts déjà réalisés par le peuple grec, mais aussi les engagements pris par le nouveau gouvernement, il en vient alors à l’essentiel. Deux stratégies divisent l’Europe écrit-il : «La première vise l’approfondissement de l’intégration européenne dans un contexte d’égalité et de solidarité entre ses peuples et ses citoyens. (…)La deuxième stratégie conduit à la rupture et à la division de la zone euro et de ce fait de l’UE. Le premier pas dans cette direction serait la formation d’une zone euro à deux vitesses où le noyau central imposerait les règles dures d’austérité et d’ajustement. Ce noyau central imposerait aussi un superministre des finances pour la zone euro qui jouirait d’un pouvoir immense avec le droit de refuser des budgets nationaux même des Etats souverains qui ne seraient pas conformes aux doctrines du néolibéralisme extrême». Tout est dit.

On oublie souvent, par ignorance ou par malice, que Syriza est un parti profondément européen. On a expliqué dans un texte publié en février dernier les raisons de l’attachement à l’Europe. Mais on oublie aussi que Syriza est un parti profondément attaché à la souveraineté du peuple grec et à la démocratie. Il ne peut accepter une Europe qui foule aux pieds et la souveraineté et la démocratie, ce qui est la logique des institutions européennes depuis maintenant 10 ans.

Il en découle que ce que demande Syriza c’est bien un retour de l’Europe vers son projet démocratique et respectant la souveraineté des peuples. Si cela devait s’avérer impossible, l’Europe ne serait plus l’Europe et Syriza ne se sentirait plus tenue de respecter les règles d’une Europe anti-démocratique. Cela signifie que la négociation porte en réalité sur des principes politiques et non sur des données techniques comme le montant supposé de l’excédent budgétaire primaire ou le montant des retraites. Non que ces données techniques ne soient pas importantes ; elles le sont incontestablement pour une large part de la population grecque. Mais, la négociation ne porte qu’indirectement sur ces points. L’Europe est-elle prête à appliquer à la Grèce un traitement identique à celui qui fut réservé à l’Allemagne en 1953 ou préfèrera-t-elle se crisper dans l’austérité et camper sur ses procédures antidémocratiques ?

 

L’aveuglement des pays européens

La nature du problème posé était claire depuis le 25 janvier. Quand Syriza a préféré s’allier avec les « Grecs Indépendants » plutôt qu’avec le pseudopode européiste « La Rivière » (To Potami) il est devenu évident pour tout observateur raisonnable que la question posée à l’Europe serait politique et non technique.

Mais, l’Eurogroupe et l’UE ont préféré ne pas voir cette réalité, très certainement parce qu’elle mettait en cause l’architecture même qui avait été construite par l’Allemagne avec la complicité des gouvernements français, mais aussi espagnols et italiens. On ne dira jamais assez la responsabilité considérable qui fut celle d’un Nicolas Sarkozy et d’un François Hollande quand ils préférèrent s’aligner sur les propositions de Mme Merkel plutôt que de provoquer une crise salutaire qui aurait mis fin à cette dérive antidémocratique de l’Europe. Si le débat sur les règles de gouvernance et sur les logiques de l’austérité avait eu lieu entre 2010 et 2013, il est possible que l’on eut pu trouver des solutions pérennes à la crise tant économique que politique que traversait la zone Euro. Mais, le refus d’ouvrir cette crise, au nom d’une «préservation de l’Euro» risque fort d’aboutir à son contraire : une crise, issue de la Grèce et s’étendant progressivement à l’ensemble des pays, qui finisse par emporter non seulement l’Euro, ce qui ne sera pas une grande perte, mais aussi l’ensemble de la construction européenne. L’aveuglement politique des dirigeants européens, leur obstination à pousser de l’avant des politiques dont les principes étaient à l’évidence nocifs et les résultats funestes, aura des conséquences considérables sur l’Europe. L’Histoire dira que les véritables fossoyeurs du projet européen se sont appelés Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et François Hollande, avec l’aide de MM. Rajoy et Renzi.

Pris dans cet aveuglement, ces dirigeants ont voulu croire que la Grèce ne voulait que renégocier le carcan de servitude dans laquelle elle est enfermée. Mais ce que voulait, et veut toujours, la Grèce c’est la fin de ce carcan et non le changement des cadenas qui le verrouillent. Aussi a-t-on vu se développer une incompréhension fondamentale entre Athènes et les autres pays. Là où les créanciers proposaient des concessions de pure forme en échange de nouveau prêts, les dirigeants grecs proposaient des concessions importantes, et que l’on peut trouver excessives comme sur les privatisations et la suspension de certaines mesures sociales, mais en échange d’un traitement global de la question de la dette, traitement qui passe à l’évidence par une annulation d’une partie de cette dette et une restructuration d’une autre partie, transformée en dette à 50 ans.

L’incompréhension des eurocrates devant les demandes de la Grèce s’enracine dans l’aveuglement que l’on a évoqué. Mais, dans le cas de l’Allemagne, il s’enracine aussi dans la compréhension que la question de la dette ne pourra pas être cantonnée à la Grèce. Que l’Allemagne cède, ce qui n’est pas totalement exclu dans les jours à venir compte tenu de l’ampleur des pressions américaines sur Berlin, et c’est toute la politique d’austérité qui partira en morceaux. D’ores et déjà le Premier-ministre espagnol, qui s’était fait le meilleur allié de Berlin en février et mars, annonce un changement important d’attitude. Il réclame désormais la création d’euro-obligations pour alimenter la croissance dans les pays de l’Europe du Sud. Le message pour Mme Merkel ne saurait être plus clair : céder sur la Grèce, c’est se préparer à voir tous les pays de l’Europe du Sud remettre en cause le dogme de l’austérité et chercher à s’engouffrer dans la brèche ouverte par Athènes.

On s’aperçoit ici que la politique mise en place par le compromis entre Mme Merkel et Nicolas Sarkozy au printemps 2010 a enfermé les dirigeants européistes dans une situation dont ils ne peuvent sortir que par des décisions qui se révèleront désastreuses pour eux. L’intransigeance provoquera le défaut de la Grèce et à court terme sa sortie de la zone Euro, entamant ainsi le détricotage de cette dernière. Mais, accepter la demande d’Athènes provoquera une implosion de la politique d’austérité, des demandes répétées se concentrant sur l’Allemagne, ce qui aboutira à rendre la situation insupportable pour ce pays. A refuser de voir la réalité des problèmes ces dirigeants se sont mis d’eux-mêmes dans une situation dont ils ne pourront sortir qu’à un coût, politique comme économique, considérable.

Une fin abominable ou une abomination sans fin ?

Dès lors, et parce que l’Europe – et c’est ici que l’on diverge avec les espoirs de Tsipras – ne peut pas se réformer, elle n’a d’autres choix que d’accepter une fin abominable (le défaut) ou une abomination sans fin du point de vue de la logique austéritaire, c’est à dire la remise en cause rapide de tous les traités signés depuis 1999.

On peut se demander si l’Allemagne n’a pas déjà choisi la fin abominable. La réponse à cette question ne saurait désormais tarder.

Source : russeurope.hypotheses.org/

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