Slavoj Zizek : «Donald Trump joue avec le feu»

Slavoj Zizek : «Donald Trump joue avec le feu»© Ruptly
Slavoj Zizek

Le philosophe slovène Slavoj Zizek espère que l'élection de Donald Trump déclenchera une restructuration de l’espace politique et previent que l'isolationnisme serait une catastrophe pour l’Amérique.

RT : Vous avez dit beaucoup de choses peu flatteuses sur le président élu des Etats-Unis, Donald Trump. Pourtant vous avez dit aussi que vous auriez voté pour lui.

Slavoj Zizek (S. Z.) : Si je lui donne la préférence, ce n’est pas grâce à ce qu'il promeut. Ce qui me fait peur, c’est que la société ici, [en Amérique], est d’accord avec l’état des choses actuel. Les gens semblent s’habituer à l’idée que les choses ne changent pas, que la situation reste la même. Dans cette élection, les démocrates étaient un pur parti de l’establishment, du consensus au pouvoir.

Même si Donald Trump me dégoûte, j’espère que le fait qu’il a été élu va déclencher une restructuration de l’espace politique dans son intégralité, où de nouvelles options vont apparaître, comme un mouvement gauchiste authentique autour de Bernie Sanders et d’autres.

Je pense qu'une victoire d'Hillary Clinton n'aurait pas été suffisante pour éviter la catastrophe. Non. La vraie catastrophe, c’est le statu quo, quand il semble que tout est normal, mais que nous avançons lentement vers la catastrophe.

Nous avons besoin d’un réveil.

La façon dont les pays capitalistes se sont développés ne fonctionne plus

RT : Comment se fait-il que la machine américaine a échoué à «fabriquer le consentement» ?

S. Z. : Il y a plusieurs raisons, mais la plus intéressante, c’est le fait que les stratèges démocrates se sont totalement ratés dans leur analyse de la façon dont les gens s’identifient à Donald Trump. Le plupart de ceux qui ont suivi l’élection peuvent se rappeler que les médias libéraux de gauche annonçaient le déclin de Donald Trump, quand il disait quelque chose d’inadéquat ou faisait une erreur. Ils pensaient que c’était fini pour lui, qu’il avait commis un «suicide»…  Mais non ! Au contraire, cela l’a aidé, car les gens ordinaires ne s’identifiaient pas à un Trump idéal. Ils l'ont perçu comme quelqu’un comme nous, précisément à cause de sa vulgarité, de ses erreurs etc. C’est de cette façon que fonctionne l’identification politique. C’est une grande leçon.

RT : Certaines idées de Donald Trump sont considérées comme dangereuses ou xénophobes. Cela n’était donc pas pas suffisant pour faire d'Hillary Clinton un meilleur choix pour l’Amérique ?

S. Z. : Je ne considère pas que toutes les idées de Donald Trump sont radicalement mauvaises. Je suis terrifié par son racisme, certaines de ses idées économiques… Mais j’espère que ce choc mènera à un réveil. Les gens disent que Trump est fou, qu’il peut déclencher une guerre nucléaire. Pour moi, Hillary Clinton est même davantage partisane de la Guerre froide. Je ne pense donc pas qu’on doit se focaliser sur la personnalité de Donald Trump. La question, c’est comment les différents cercles autour de lui vont l'influencer.

La prospérité des Etats-Unis fonctionne comme un minotaure global qui aspire l’argent du monde entier

RT : Donald Trump… Brexit… Poussée des mouvements d’extrême-droite en Europe… S’agit-il d'éléments qui appartiennent à un même phénomène ?

S. Z. : Cela fait partie de la crise générale du système démocratique occidental. Je suis pessimiste quant à ce sujet. La façon dont les pays capitalistes se sont développés ne fonctionne plus. Les gens sont confus, perplexes, obsédés par l’angoisse, insatisfaits. Cela donne lieu aux mouvements de droite, aux régimes plus autoritaires, mais en même temps cela pave le chemin pour une gauche plus authentique. Ce n’est pas un phénomène qui a lieu dans certains pays, il a lieu partout en Europe : en France, en Allemagne, dans les pays scandinaves etc. Tous les repères politiques sont chamboulés et c’est pour cette raison qu’il faut garder son sang-froid.

RT : Donald Trump a fait comprendre que les Etats-Unis pourraient reconsidérer leurs relations avec l’OTAN et leurs alliés en Europe. Quelles conséquences pourrait avoir ce changement de cap en politique internationale ?

S. Z. : Je ne le prends pas au sérieux, mais dans ce cas Donald Trump joue avec le feu. Les économistes, comme Yanis Varoufakis, démontrent clairement à quel point les Etats-Unis profitent à l’international de la fonction de monnaie globale du dollar, de l’attrait des investissements. A long terme, l’isolationnisme serait une catastrophe pour l’Amérique, même économiquement. La prospérité des Etats-Unis fonctionne comme un minotaure global qui aspire l’argent du monde entier.

Les Etats-Unis reçoivent sous formes différentes, comme par exemple des investissements bancaires, un milliard de dollars par jour provenant des autres pays. Et si tout cela est perturbé, les Etats-Unis seront vite réduits au statut d'un pays de second plan, à une puissance régionale.

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