Le Nobel de littérature à Bob Dylan : «Ce n'est pas un prix Nobel de la chanson»

© Mario Anzuoni Source: Reuters

Bob Dylan est un chanteur avant d’être un poète, alors que cette recompense aurait pu profiter à d’autres écrivains professionnels qui sont sur la liste et qui attendent, estime l'avocat et vice-président du Pen Club français Emmanuel Pierrat.

RT France : Que pensez-vous du dernier prix Nobel de littérature ? Est-il mérité ?

Ce n'est pas un prix Nobel de la chanson, c’est un prix Nobel de littérature

Emmanuel Pierrat (E. P.) : L’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan me semble très étonnante pour deux raisons. Je n’ai rien contre les qualités de Bob Dylan - qui fait ce qu’il veut, qui est un américain et qui chante beaucoup pour les Américains, mais qui était seulement chanteur avant d’être poète. Même si on peut respecter les chansons et l’écriture des chansons, je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'un prix Nobel de la chanson, c’est un prix Nobel de littérature. Et ça me dérange surtout dans la mesure où il y a une longue liste d’écrivains très importants, aussi bien d’ailleurs aux Etats-Unis, qu’en Europe, en Russie, à peu près partout dans le monde, qui mériteraient très largement d’être couronnés. Il ne faut pas oublier aussi qu’un prix Nobel, c’est une reconnaissance, mais c’est aussi un chèque. C’est de l’argent, près de 900 000 euros. Ça représente beaucoup d’argent et je ne suis pas sûr que Bob Dylan soit celui qu’en a le plus besoin. Je pense que le couronner est un peu étrange et un peu hors du cadre du prix Nobel de littérature. Par ailleurs, attribuer une somme importante à Bob Dylan... sauf s’il la reverse à une œuvre caritative, s’il la reverse au profit des victimes de catastrophes, pourquoi pas. Mais je n’ai pas entendu de déclaration allant dans ce sens. Beaucoup d’écrivains, dans le monde, ont dû faire face à de grandes difficultés au cours de leur carrière et cela leur aurait été très utile. Ce sont deux bonnes raisons pour ne pas considérer que c’est un grand prix Nobel.

RT France : Le jour même de l'annonce du prix, un autre lauréat, Dario Fo, est décédé...

E. P. : C’est un grand dramaturge italien dont j’étais l’ami et l’avocat, il s’engageait dans la défense des droits, dans beaucoup de choses, à un moment où la situation était compliquée en Italie. J’ai appris sa mort dans la nuit, juste avant la remise du prix Nobel de littérature et je me suis dit que peut-être que, à midi, le prix Nobel de littérature tomberait entre les mains d'un écrivain de la même envergure... Et c’est Bob Dylan. Ça me paraît très décalé. Je le dis sans aucune animosité contre Bob Dylan.               

Beaucoup d’écrivains d’un très grand talent, des écrivains russes et d’autres langues qui n'écrivent pas en anglais n'ont pas beaucoup de chance d’être lus par les jurés, les membres du comité et donc d’être considérés

RT France :Voyez-vous une logique aux dernières décisions du comité, particulièrement pour la littérature ?

E. P. : Ce sont des compromis politiques. Et c’est assez particulier, parce que les lecteurs sont Norvégiens. Il s'agit de Suédois pour la commission Nobel, mais il y a aussi des Norvégiens. Et pour la littérature, on a normalement un prix qui doit être traduit en suédois et en norvégien. Ce qui veut dire que beaucoup d’écrivains d’un très grand talent, je pense aux écrivains russes, français et d’autres langues, qui n'écrivent pas en anglais n'ont pas beaucoup de chance d’être lus pas les jurés, les membres du comité et donc d’être considérés.

Ces dernières années, il y a eu de très bons écrivains reconnus, mais des écrivains, pour beaucoup, qui écrivent en anglais ou qui sont traduits. Prenons l'exemple des écrivains nigérians que j’aime bien : il y a eu des prix Nobel importants attribués à des écrivains nigérians. Le Nigéria étant un pays anglophone, tous les écrivains ont abandonné l’idée d’écrire dans leur langue natale, ils écrivent en anglais. Il y a donc cette particularité, et quand le comité va chercher un prix Nobel dans une autre langue, c’est souvent pour des raisons politiques et non pas littéraires.

RT France : Est-ce le cas du lauréat précédent, la Biélorusse Svetlana Alexievitch ?

E. P. : Oui. Elle n'est pas sans talent, pas inintéressante, mais je pense qu'elle a été récompensée pour des raisons politiques plus que littéraires. On peut aussi couronner un écrivain pour des raisons politiques, si c’est un bon écrivain. Ce ne serait pas mon premier choix dans le monde russophone. 

Le prix Nobel de la paix est déjà politique, je ne suis pas sûr que le prix Nobel de littérature doive l'être aussi.

Je suis toujours gêné quand le prix Nobel de littérature est attribué parce qu’on a écrit sur Tchernobyl ou sur les soldats envoyés en Afghanistan. Ce n’est pas une raison suffisante pour donner un prix Nobel de littérature, c’est pour le prix Nobel de la paix, mais c’est autre chose. Il y a peu de littérature pour moi dans son livre.

Il y a une tentative peut-être un peu populiste d’essayer de trouver un Américain connu

Plusieurs de ses livres sont en réalité des livres avec un parti pris, une vision de l’histoire qui est la sienne, mais racontée par la bouche d’autres. Dans ce cas-là, le prix Nobel doit être attribué à tous ceux qui ont joué un rôle dans l’histoire.

RT France : Certains disent que récompenser Bob Dylan serait un coup médiatique. Etes-vous d'accord ? 

E. P. : Avec Bob Dylan et ses chansons, je pense qu’il y a une tentative peut-être un peu populiste d’essayer de trouver un Américain connu, dont tout le monde connaît le nom car il est ainsi plus facile de communiquer. On ne va pas chercher un écrivain inconnu... Mais, malheureusement, ce n’est pas le travail du comité Nobel qui doit aller chercher un écrivain et couronner un vrai talent comme Le Clézio ou Claude Simon qui sont de vrais écrivains et qui sont parfois dans l’ombre sur la scène internationale.

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