Christian Salmon : «Avec cette cérémonie au Panthéon, la France se rassure»

Cérémonie d'entrée au Panthéon, Paris© Philippe WojazerSource: Reuters
Cérémonie d'entrée au Panthéon, Paris

Christian Salmon, écrivain, théoricien du story-telling, chercheur au Centre de recherches sur les arts et le langage revient sur l'entrée au Panthéon de quatre résistants. L'occasion de s'interroger sur la symbolique et la portée de cette cérémonie.

RT France : Comment comprendre cette cérémonie aujourd'hui au Panthéon? Que dit-elle de François Hollande et surtout de la France? Quel est le story-telling dans cette cérémonie?

Christian Salmon : Mais on peut se demander ce que signifie cette «panthonéisation» de l'esprit de la Résistance après une quasi «panthéonisation» de l'esprit de Charlie Hebdo. Depuis Nicolas Sarkozy, ce pays est dominé par un inconscient collectif où on voit resurgir l'impensé colonial quand il s'agit d'insulter la garde des Sceaux ou encore la Ministre de l'éducation, un pays qui se replie sur lui-même, qui refuse le projet d'intégration républicaine, adopte un projet de laïcité excluante, exclusivement dirigée contre une religion. Alors dans ce moment là, on choisit de solenniser quatre histoires individuelles qui sont des histoires de Résistance.

On peut être frappé que dans le discours de François Hollande, il  dit que Germaine Tillion aurait été aujourd'hui dans les camps de réfugiés en Irak ou en Syrie alors qu'on laisse ces réfugiés sombrer en pleine mer ou on ne fait rien pour les accuellir. On se raconte l'histoire d'une France solidaire, accueillante alors que c'est exactement le contraire que fait la politique. On chante un peu les valeurs qu'on a perdues, qu'on ne peut plus incarner dans la vie politique. C'est aussi comme si la France rejouait avec cette cérémonie des histoires qui ne sont pas réglées. Au moment où la France dans l'Europe est dans une sorte de dépendance, de soumission à la grande puissance allemande qui domine l'Europe, elle se rassure en se racontant des histoires héroïques du passé.

Au moment où la France n'est plus une référence pour d'autres pays, elle se retourne vers son passé et se raconte les origines de la cinquième République. Au final la conception de l'Etat fondé à la Libération avec le Conseil National de la Résistance n'est plus qu'une légende qu'on se raconte mais qui n'est plus incarnée. C'est presque là une espèce de névrose collective qui fait qu'on n'est plus capable de vivre le commun de la République que sous une forme nostalgique, presque zombie. Ce n'est plus que le théâtre de la souveraineté perdue et cette cérémonie au Panthéon y participe. Tout ce qui est invoqué, la fraternité, la solidarité, l'esprit de résistance, l'esprit de sacrifice, tout cela n'est vécu que sous des formes mortes

RT France : Y-a-t-il chez le président Hollande une volonté de donner un souffle historique à son pouvoir?

C. S. : On présente son discours au Panthéon comme le plus important de son mandat. C'est assez inquiétant car la chose la plus importante du quinquennat serait une espèce d'ode à la résistance vieille de plus de 70 ans. Il y a là une France tournée vers son passé, sans capacité à se réinventer, à se tourner vers l'avenir. C'est un moment un peu régressif. Je dirai que l'épisode du président normal aura duré jusqu'au 11 janvier. Depuis nous sommes passé à la phase qui est celle de sa réélection.

Depuis François Hollande est partout en représentation, et veut s'inscrire dans l'histoire et donner une espèce de relief légendaire à sa présidence. Pourtant sa présidence a été cellle du renoncement, qu'il soit culturel, économique, politique. Il joue constamment la politique au lieu de l'exercer. 

La seule façon d'incarner le collectif serait de se réfugier dans ces grandes messe républiacines. Il a un épuisement narratif, perspectif d'une gauche qui se réfugie dans les vieilles légendes. Même Le parti socialiste est devenu un «parti selfie» qui n'incarne aucun récit, qui ne projette que sa propre image. Et François Hollande est aussi un «président selfie», sans vision. Tout ce qui a été dit sur ce discours au Panthéon est une sorte de battage médiatique, mais c'est toujours la même déception. La politique et l'histoire se font aujourd'hui en Espagne avec Podemos par exemple. 

RT France : Chacun semble incarner une vertu républicaine, Germaine Tillion pour l'égalité, Geneviève De Gaulle-Anthonioz pour la fraternité, Pierre Brossolette pour la liberté et Jean Zay pour la laïcité. Ce choix entre en résonnance avec des débats actuels, après les attentats de Charlie Hebdo?

C. S. : Oui effectivement. La devise républicaine est à penser dans son intégrité. Lui rajouter quelque chose c'est en quelque sorte l'affaiblir car reconnaître que tout n'est pas dans la liberté, l'égalité, la fraternité mais qu'il faudrait lui ajouter la laïcité. Il semble qu'on a modifié cette devise: la liberté devient seulement la liberté d'expression, le droit au blasphème devient une obligation républicaine. Evidemment c'est une référence à l'après Charlie hebdo. Les principes républicains ne sont plus portés par des politiques réelles. Il y a une espèce de réduction de la République à la laïcité. Et celle-ci devient un dispositif d'injonction qui va se manisfester dans les lois sur la façon de s'habiller par exemple.

RT France : En résumé, est-ce que le passé est devenu le seul terrain d'action des hommes politiques qui voient le présent et le futur de moins en moins dépendre d'eux?

C. S. : Effectivement, plus l'Etat est insouverain, a abandonné des leviers entiers de souveraineté à des institutions internationales comme l'Union européenne, la Banque centrale, plus l'Etat est amené à jouer de façon spectrale ces signes d'autorité, de volonté forte. 

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