Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Jacques Sapir : un défaut européen

Le ministre grec des Finances Yanis VaroufakisSource: Reuters
Le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis

L’économiste Jacques Sapir explique dans son billet la banqueroute imminente de la Grèce, qui entraînera la fin de l’Union européenne, aux côtés de l’idéologie européiste.

La probabilité d’un défaut de la Grèce sur sa dette souveraine apparaît aujourd’hui plus élevée que jamais. Depuis ces deux dernières semaines, il est pour la première fois explicitement évoqué par des responsables grecs. Ceci marque un changement dans le discours officiel du gouvernement.

Un défaut imminent

En fait, si l’on regarde les remboursements à venir que la Grèce doit faire, il est clair que, sans un accord avec les pays de l’Eurogroupe, un défaut est inévitable.

Le Premier ministre grec Alexis Tsipras a déclaré de manière récurrente qu’entre les paiements qui sont dus pour les salaires et les pensions et le remboursement des intérêts ou du principal de la dette, le gouvernement choisirait les premiers et non les seconds. Il a récemment rappelé, devant une assemblée des cadres de son parti Syriza, que son gouvernement avait déjà fourni des efforts colossaux mais qu’il n’était pas question de franchir les «lignes rouges» qui avaient été établies au début de la négociation en février dernier. Même son de cloche de la part du charismatique ministre des finances Yannis Varoufakis, qui ajoute qu’il a enregistré les négociations qui se sont tenues ces derniers jours lors du sommet européen de Riga. Ce durcissement apparent du discours se comprend fort bien dès que l’on entre dans une logique de négociation. Le gouvernement grec s’est lié explicitement les mains avec les fameuses «lignes rouges», ce qui équivaut soit à user de la «coercive deficiency» comme on a déjà eu l’occasion de le dire, ou encore ceci s’apparente à l’attitude d’Ulysse se faisant attacher au mat de son navire pour entendre les sirènes alors que son équipage porte des bouchons de cire.

Mais, si le gouvernement grec fait état de progrès dans la négociation, il semble bien que du côté de l’Allemagne, on ait une vision très différente des choses. Concrètement, la position du gouvernement grec s’apparente à celle-ci : «nous avons fait le maximum, c’est à vous (les Européens) de faire votre part du travail, sinon nous irons au défaut». En fait, il semble bien que l’on ait déjà dépassé le stade du «jeu» et que l’on cherche à savoir sur qui portera le blâme du défaut. Car, il faut ici comprendre que si, techniquement, le défaut n’entraîne pas automatiquement la sortie de la zone euro, en réalité, politiquement, il s’accompagnera d’une suspension du mécanisme d’approvisionnement en liquidités des banques grecques (ELA). Dans ces conditions, le gouvernement grec n’aura pas d’autres choix que de mettre en place une monnaie parallèle, qui deviendra rapidement la Drachme. Dans les faits, un défaut provoquera très probablement une sortie de l’Euro.

Graphique 1© Russeurope.hypotheses.org
Graphique 1

Le défaut est-il inévitable ?

Il faut comprendre que cette question d’un possible, et aujourd’hui probable, défaut de la Grèce n’est importante que parce qu'une large part de la dette grecque est détenue par la BCE et les différents fonds européens, qu’il s’agisse du FESF ou du MES. Sur un total de 315,5 milliards d’euros de dette, 141,8 milliards sont détenus par le FESF, 52,9 milliards dans des prêts bilatéraux avec les pays de la zone Euro, 27 milliards sont détenus par la Banque Centrale Européenne et 25 milliards par le FMI.

Un défaut obligerait les pays qui ont contribué à ces fonds à les approvisionner à hauteur du montant de la dette répudiée. En agitant la question du défaut, le gouvernement grec signifie à ces partenaires, mais qui sont aujourd’hui aussi ses adversaires, de l’Eurogroupe que ce sont eux, et non le peuple grec, qui subira la conséquence de leur inconséquence.

Car, sur ce point, il y a eu une profonde inconséquence de la part des pays de la zone euro. Quand il est devenu clair que la dette grecque s’apparentait à une pyramide financière, ce que l’on appelle un «système Ponzi», en 2010, ces pays auraient dû accepter que la Grèce fasse défaut sur une partie de sa dette. Mais ceci fut refusé pour deux raisons.

La première était – et elle est toujours – une question de principe. La zone euro, pour l’appeler de son nom véritable l’Union Economique et Monétaire (UEM), prévoit que chaque pays est responsable, et lui seul, de ses finances publiques. On pourrait alors penser que cette responsabilité aurait pour conséquence de laisser un pays endetté faire défaut. Mais cette solution a été interdite au nom du sauvetage de l’euro. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sont tombés d’accord pour considérer qu’il était impossible de tolérer un défaut dans la zone euro. Là se trouve la première inconséquence : on construit une Union monétaire et une monnaie unique, et l’on refuse aux pays à la fois les ressources du fédéralisme et la possibilité d’un défaut. Cette inconséquence est primordiale.

Mais il y a une seconde raison. En fait, les dirigeants européens étaient tétanisés par le fait que des banques allemandes et françaises étaient largement engagées sur la dette grecque. S’ils ont refusé la possibilité d’un défaut, ce fut essentiellement pour éviter une nouvelle crise bancaire qui aurait révélée les inconséquences dans la gestion et dans la supervision de ces banques. Nous avons ici une deuxième inconséquence.

Refusant le défaut, les gouvernements de la zone Euro ont mis sur pied un système complexe de refinancement de la Grèce dont les effets sur l’économie du pays se sont révélés catastrophiques. En fait, on a demandé à la Grèce de supporter une dette de plus en plus importante alors que son économie se contractait.

Cette troisième inconséquence a provoqué la crise sociale gravissime que la Grèce connaît aujourd’hui, et qui a portée Syriza au pouvoir. Dans ses conditions, le choix proposé par Tsipras et Varoufakis, soit la dette grecque est pour partie annulée et pour partie restructurée sur le modèle de ce que l’on a consenti à l’Allemagne en 1953, soit il y aura un défaut de la Grèce était clair. Ici encore, et c’est la quatrième inconséquence, les pays de l’Eurogroupe n’ont pas voulu d’une solution «à l’allemande» sur le modèle de l’accord de 1953 avec ce pays. Ils devront très probablement affronter le défaut.

Graphique 2© Russeurope.hypotheses.org
Graphique 2

Défaut grec ou défaut européen ?

Un défaut n’est pas la fin du monde. Mais, ce défaut aura incontestablement des conséquences tant économiques que politiques importantes. Il va signer l’écroulement d’une grande partie de la politique de l’Union européenne, à la fois quant à ses méthodes que quant à ses objectifs. Il pourrait entraîner le début de la fin pour l’euro.

En ce qui concerne les méthodes, la négociation avec la Grèce a été menée en dépit du bon sens ou, plus exactement en dépit du bon sens démocratique (ce qui, il faut en convenir, n’est pas tout-à-fait la même chose). On a cherché à discréditer, à menacer, voire à corrompre les négociateurs grecs. Ces négociations se tiennent d’ailleurs dans la plus grande obscurité. On ne tient pas de minutes des déclarations des uns et des autres, et on laisse à la presse le soin de réceptionner des «fuites» dont le contenu est incontrôlable en l’absence justement de ces minutes. Yannis Varoufakis l’a très bien dit sur son blog, reconnaissant qu’il enregistrait les négociations pour que l’on sache au jour le jour à quoi s’en tenir quant au comportement des uns et des autres :

«Et peut-être devrions-nous questionner les institutions européennes dans lesquelles des décisions d’une importance fondamentale sont prises, au nom des citoyens européens, mais dont les minutes ne sont ni prises ni publiées.

Le secret et une presse crédule ne sont pas de bons augures pour la démocratie européenne».

Quand on sait que Varoufakis est en réalité un défenseur du projet européen, il faut comprendre, et il faut entendre, l’ampleur et la portée de sa critique. Effectivement, c’est la démocratie européenne, non pas en tant que principe (déjà bien malade depuis 2005 et le refus de prendre en compte les référendums tant français que néerlandais) mais en tant que système de règles opérationnelles et devant assurer la responsabilité des acteurs pour leurs actes, qui est aujourd’hui absente. On sait bien que sans responsabilité il n’y a plus de démocratie. Ce que dit Varoufakis, c’est que l’Union européenne n’est plus, dans son fonctionnement quotidien, un système démocratique.

Mais, l’échec touche aussi les objectifs de l’Union européenne. Dans le cas de la Grèce, officiellement, on prétend vouloir garder le pays dans la zone euro. Mais, dans les faits, et pour des raisons diverses, on voit émerger une préférence pour l’austérité qui emporte tout sur son passage. La position de la Grèce a été soutenue par de nombreux économistes, et même le FMI a considéré que sur un certain nombre de points, le gouvernement grec avait raison. Mais rien n’y fait. Tout se passe comme si le gouvernement allemand, secondé - on doit le dire - par le gouvernement français qui se comporte, hélas, sur ce point, comme le plus complaisant vassal, comme le plus bas des laquais, voulait à tout prix imposer à TOUS les pays de la zone euro l’austérité mortifère qui est sa politique. Et on peut comprendre que des concessions à la Grèce entraîneraient immédiatement des demandes de l’Espagne. Dans ce dernier pays, Podemos, le parti issu du mouvement des Indignés, a remporté de belles victoires aux municipales ce dimanche 24 mai, ce qui fragilise d’autant plus la position du Premier ministre espagnol Mariano Rajoy. Mais ceci est vrai aussi du Portugal et de l’Italie. Des concessions à la Grèce seraient le début d’une remise en cause générale de l’austérité, ce dont le gouvernement allemand ne veut sous aucun prétexte. A la fois pour des raisons idéologiques mais aussi pour des raisons bien plus matérielles.

La banqueroute de l’Union européenne

Ce qui se profile donc à l’horizon n’est pas un défaut grec, ou plus exactement pas seulement un défaut grec. Nous assistons à la banqueroute de l’idéologie européiste tout comme de l’Union européenne. A travers le défaut grec, c’est à une mise en défaut de la politique de l’Union européenne, prise en otage par l’Allemagne, que nous assisterons. Ce défaut sera donc un défaut européen, car il signera la fin d’une certaine idée de l’Union européenne et ouvrira une crise profonde et durable en Europe. Les institutions européennes seront atteintes dans leur légitimité. Ce défaut sera la base de la révolution qui vient.

Source : russeurope.hypotheses.org

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