Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

«Burkini», laïcité et confusion(s)

© FETHI BELAID Source: AFP

Les discussions sur l'interdiction du port du burkini sur certaines plages en France nous amènent à un problème bien plus profond, celui du concept de la laïcité. L'économiste Jacques Sapir présente son analyse.

Le débat actuel sur le «burkini» relance celui sur la laïcité. Le soutien apporté par le Premier ministre, Manuel Valls, aux maires ayant décidé d’interdire ce «vêtement» sur les plages n’y est évidemment pas pour rien. Ce n’est pourtant pas une mauvaise chose. Mais, la notion de laïcité est elle-même mal comprise. De là découlent une série de confusions qui ne font qu’obscurcir le débat. Et, les interventions intempestives d’une partie de la «gauche» qui nous tient un discours du genre «il est interdit d’interdire» ne font que rajouter à cette confusion. D’où, la nécessité de rappeler un certain nombre de faits et de principes pour permettre une discussion au fond.

La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le «peuple» comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse.

La laïcité n’est pas un principe de droit mais un principe politique.

Il faut comprendre que ce qui fonde la laïcité c’est la nécessité de dégager l’espace public de thèmes sur lesquels aucune discussion raisonnable, c’est-à-dire fondée sur la raison, ne peut avoir lieu. C’est l’une des leçons chèrement apprise par la France (et une partie de l’Europe) lors des guerres de religion du XVIe siècle. La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le «peuple» comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse. C’est bien pour cela que la laïcité apparaît comme le pendant de la souveraineté. La souveraineté, en faisant entrer la question du pouvoir dans le monde profane, impose le principe de laïcité. La souveraineté impose que les divisions qui traversent le «peuple», qu’elles soient sociales, économiques ou autres, puissent à la fin contribuer, par l’établissement de compromis qui sont la base des institutions, à la constitution d’un bien commun et d’une chose publique (ou Res Publica) qui sont des produits, des résultats, et non des préalables mis en surplomb de la société. Tel est l’enseignement d’auteurs comme Bodin, Hobbes et Spinoza. C’est bien pour cela que le concept de laïcité est compris par un catholique fervent comme Bodin.

Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. Tant que cette distinction n’existe pas, on ne saurait parler de laïcité. De ce point de vue, la laïcité est héritière de la pensée du nominalisme et des débats entre clercs de la fin du XIe siècle au XIVe siècle, débats eux-mêmes nourris de la religion chrétienne et des apports de la philosophie antique. Mais la distinction entre ces sphères est mouvante, historiquement déterminée. Cela impose de reformuler constamment les matérialisations de ce principe.

Certaines de ces matérialisations peuvent être contenues dans la loi. On parle beaucoup (et trop) de la loi de 1905 sur la séparation de l’église et de l’Etat, mais cette loi n’est pas à proprement parler une loi de laïcité. C’est une loi édictée dans un contexte particulier, qui vise à une forme de pacification de la question religieuse. De ce point de vue, les rappels, comme ceux de Jean-François Bayart, à la loi de 1905 sont inopérants car ils identifient et cantonnent la laïcité à des règles juridiques alors que la laïcité est un principe politique qui peut, selon les sociétés, prendre des formes juridiques différentes.

La question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même

La laïcité n’est pas la tolérance ni la liberté des cultes

Une autre forme de confusion vient de l’assimilation de la laïcité, principe politique, avec une valeur individuelle, comme l’est la tolérance. Que cette dernière soit nécessaire à la vie en société, on n'en disconvient pas. Mais, la question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même. On est tolérant comme on est généreux, qualités importantes, mais non principes.

Un principe politique organise un espace, et se matérialise en règles spécifiques, c’est-à-dire en contraintes. Certaines de ses règles peuvent être des règles de liberté (la liberté de culte par exemple) mais d’autres sont des interdictions. Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui le principe de laïcité vient justement de l’incapacité de nombreuses personnes à se représenter la société autrement qu’à travers le rapport qu’elles ont directement avec cette dite société. D’où, bien évidemment, l’idéologie «il est interdit d’interdire», qui ne fait que donner une forme de slogan à l’individualisme le plus crasse. Or, dans le même temps que les sociétés capitalistes modernes «produisent» l’individualisme (au sens vulgaire du terme) de la manière la plus brutale, elles imposent – à travers la réalité de la densité sociale – la nécessité de penser la société à travers une vision holiste. On peut alors comprendre les tendances actuelles à réduire la laïcité à la tolérance, mais il convient de ne pas tomber dans ce piège.

La question de la séparation entre sphère publique et sphère privée

Cette question est centrale pour comprendre les formulations de ce principe politique qu’est la laïcité car les habitudes collectives, les techniques modernes (comme internet), refaçonnent en permanence cette séparation. Ce n’est bien souvent pas, ou mal, perçu par les personnes. Ainsi, Facebook est en réalité partie de la sphère publique comme tout une série de jugements le confirme. De même des habitudes de loisir, minoritaires au début du XXe siècle et aujourd’hui largement répandues, la tendance à la personnalisation effrénée des «politiques», ont tendu à faire bouger les lignes de séparation.

Cette même séparation ne saurait être stricte. D’une part en raison de la contribution de nos valeurs individuelles à notre vie en société, et d’autre part en raison des habitudes, coutumes, et comportements, qui constituent de ce point de vue le soubassement historique de TOUTE société, mais aussi les bases de leurs différences. Et cela explique en partie la spécificité «française» du débat, mais aussi la sensibilité légitime de la société française à la question du «burkini».

La séparation des sphères privées et publiques est toujours socialement contextualisée

L’un des facteurs les plus importants dans cette reconfiguration de la séparation entre sphère privée et sphère publique a été la reconnaissance (oh combien tardive) de l’égalité entre hommes et femmes. Cette reconnaissance s’inscrit, dans les sociétés d’Europe occidentale à la fois dans l’histoire longue (de «l’amour courtois» à la volonté des maris de préserver la vie de leurs épouses par des formes de contrôle des naissances dès le XVIIIe siècle) et dans l’histoire «courte», marquée par la Première Guerre mondiale et les mouvements qui ont associé la lutte pour des droits politiques, sociaux et démocratiques dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela implique qu’une attention particulière doit être consacrée à ce qui, dans des comportements, peut constituer une tentative de remise en cause de cette égalité, et en particulier par des tentatives de marquage «au corps» visant à stigmatiser une soi-disant «infériorité» des femmes.

Il en résulte que la séparation des sphères privée et publique est toujours socialement contextualisée. Ici encore, méfions nous des anachronismes qui cherchent à présenter comme invariant des formes nécessairement mouvantes ; nous ne sommes plus en 1905.

Les justifications de l’interdiction du «burkini»

Il faut alors considérer les motifs qui peuvent conduire à une interdiction de ce «vêtement» et les bases juridiques de cette dernière.

1. L’argument de la laïcité, qui est politiquement déterminant, n’est pas ici juridiquement le plus important. On comprend qu’une poignée, quelques milliers au plus, de personnes veuillent «tester» le principe de laïcité dans l’espoir, à terme, d’imposer comme «coutume» des pratiques publiques différentes entre appartenances religieuses. Mais ceci relève du projet politique et implique une réponse politique.

2. L’argument de «l’ordre public» est clairement déterminant dans le court terme, et c’est ce qui a justifié l’arrêt du tribunal administratif. A plus long terme la reconnaissance de la liberté de nos concitoyens musulmans à pratiquer leur religion passe certainement par des mesures strictes contre ces pratiques provocatrices, ainsi que le dit justement l’éditeur égyptien Aalam Wassef dans Libération. La République n’a pas à dicter le «dogme» de quelque religion que ce soit, mais elle a le devoir de mettre un terme aux provocations religieuses de certains, que ces provocations prennent des formes vestimentaires ou qu’elles prennent la forme de revendications à des séparations sur des espaces devenus publics de fait. Ici, clairement, le principe politique peut trouver une application juridique. En organisant l’invisibilité d’une religion sur un point, on autorise la pratique libre de cette dernière. De ce point de vue, parler d’un «salafisme laïque» comme le fait Bayard, relève de la plus totale irresponsabilité et d’une ignorance profonde du rapport entre principe politique et lois. Rappelons ici que la laïcité, comme tout principe d’organisation de l’espace politique, implique des interdictions comme corollaire à l’organisation d’espaces de liberté.

3. La question de l’égalité entre hommes et femmes devrait elle aussi trouver une application juridique. Rappelons que le principe en est inscrit dans le préambule de la Constitution. Dès lors tout «marquage au corps» peut être perçu comme une atteinte au principe d’égalité. C’est d’ailleurs bien comme cela que l’interprètent des personnes issues ou vivant dans des sociétés de tradition musulmane. Très clairement, sur ce point, la loi est défaillante.

Il faut rappeler que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une «religion républicaine»

Construire la paix religieuse par la souveraineté

Nous sommes aujourd’hui confrontés à la question de la paix religieuse, comme élément de la paix civile. Cette question implique que des règles soient clairement tracées pour empêcher des groupes de monter des provocations. Cette paix implique qu’en contrepartie le libre exercice des cultes soit garanti, bien entendu dans le cadre de la loi. Cette paix implique aussi une intolérance absolue par rapport au soi-disant «délit de blasphème». Tout le monde peut rire ou critiquer TOUTE religion (ou toute philosophie). Ici, il faut rappeler que tous les Français ont le même droit à la critique. Ce qui a pour conséquence, aussi, qu’en ce qui concerne une fondation séculière chargée de s’occuper de la question du financement de la Fondation pour l’Islam de France il n’est pas absurde, contrairement à ce que d’aucuns pensent, qu’elle ait pour dirigeant une grande personnalité de la République. Il serait en effet très dangereux, et cela ouvrirait la porte au communautarisme, que l’on dise qu’une fondation pour l’Islam ne peut être dirigée QUE par un musulman, une fondation pour la religion catholique QUE par un catholique, etc. Le seul critère qui soit est celui de la compétence et de l’expérience, deux points qui sont remplis par Jean-Pierre Chevènement.

Il faut rappeler, enfin, que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une «religion républicaine». C’est la vieille et funeste erreur de certains «laïcs» de la fin du XIXe siècle. La laïcité n’est pas cadre juridique et ne se réduit pas non plus à la loi de 1905. Les frontières entre sphère privée et sphère publique ont changé, à la fois du fait des évolutions de la société et du fait des mutations techniques que nous connaissons. Mais la notion de frontière, elle, demeure. La laïcité se matérialise différemment selon le contexte historique et culturel de chaque nation. La souveraineté nous impose de penser le «peuple» comme source de cette souveraineté et ce «peuple» est une construction politique, avec son histoire et ses traditions héritées de combats passés. Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution, comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance national. Plus elle se renforcera et plus la pacification de la société pourra progresser. Ce n’est que depuis que la souveraineté est ouvertement bafouée, contestée, que nous constatons cette remontée du problème religieux qui cache, en réalité, une forme de sentiment identitaire.

Source : russeurope.hypotheses.org

Du même auteur : Sisco, le «burkini» et une certaine «gauche»

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