Turquie : «L'OTAN n'est plus la zone de stabilité qu'on nous a vendue», selon Xavier Moreau

Au-delà des événements au jour le jour, Xavier Moreau donne à RT France, en spécialiste de géopolitique, sa lecture des événements en Turquie. Le putsch pourrait signaler un revirement de la politique étrangère turque et un affaiblissement de l'OTAN.

RT France : Comment interprétez-vous la tentative de coup d'Etat en Turquie?

Xavier Moreau : Le premier communiqué du département d'Etat des Etats-Unis a qualifié le putsch du terme positif de «turkish uprising», c'est-à-dire de soulèvement ou encore de «révolte populaire turque», plutôt que de «coup d'Etat». Mais il s'agit bien d'un coup d'Etat et un coup d'Etat dans la région ne peut pas se faire sans que les Américains le sachent. A minima, on peut dire qu'ils se sont abstenus de prévenir le président turc Recep Tayyip Erdogan. Pourquoi ? Parce que la Turquie a infléchi sa politique étrangère au point qu'elle n'est plus conforme aux exigences américaines.

Je m'explique : les Etats-Unis font faire leurs guerres par les autres, par «proxy», c'est-à-dire par des intermédiaires qui font le boulot. Or les Américains ont échoué à former suffisamment de troupes au sol avec les «rebelles modérés» en Syrie. Ils manquent donc cruellement d'infanterie pour concrétiser au sol les frappes aériennes de soutien de l'OTAN, tandis que les troupes de l'armée régulière syrienne de Bachar el-Assad, elles, bénéficient de l'appui de l'aviation russe. Alors les Etats-Unis sont allés réactiver les nationalistes Kurdes du PKK et les Peshmergas pour tenter de constituer ces unités de combats terrestres sans lesquelles la victoire n'est pas possible. Et c'est une des raisons du divorce entre l'OTAN et les Etats-Unis d'une part, et la Turquie de l'autre. Recep Tayyip Erdogan ne peut en effet pas permettre la création d'un Kurdistan aux frontières de la Turquie et laisser les Occidentaux donner une base puissante aux combattants kurdes.

Le point de non-retour pour Erdogan, c'est la destruction du Soukhoï russe par l'aviation turque

Jusque-là, le président turc avait bien manœuvré, tel un équilibriste faisant la balance entre l'Occident et la Russie. Il a ainsi joué de l'un et de l'autre et avait tout intérêt à ce que la situation dure. Mais à partir du moment où l'aviation turque a abattu le chasseur bombardier russe au-dessus de la Syrie le 24 novembre 2015, Erdogan a perdu cet équilibre. Il était à la fois acculé par ses partenaires occidentaux de l'OTAN qui ont instrumentalisé l'accident et, dans le même temps, il ne pouvait plus en appeler à la Russie. La destruction du Soukhoï a cassé toute une diplomatie turque plutôt habile jusque là.

Les Etats-Unis ont voulu un président turc plus docile

On a vu ça ailleurs et par le passé, en Géorgie par exemple, où le président Edouard Chevardnadze, bien que menant une politique favorable aux Etats-Unis, a été poussé vers la porte en 2004, et où les Etats-Unis ont mis un de leurs hommes, Mikheil Saakachvili, d'ailleurs aujourd'hui gouverneur d'Odessa en Ukraine après avoir acquis la nationalité ukrainienne... Et en parlant de l'Ukraine, le président démocratiquement élu Viktor Ianoukovitch, malgré une politique plutôt conciliante envers l'Occident, a aussi été renversé au profit de Petro Poroshenko, lors de la révolution dite du Maidan en 2014.

RT France : Doit-on prévoir un apaisement des relations entre la Russie et la Turquie?

Xavier Moreau : Il faut bien comprendre que ce qui est surprenant dans cette affaire, ce n'est pas le rapprochement mais plutôt l'éloignement de la Turquie et de la Russie. On oublie qu'Erdogan fait bel et bien partie du paysage musulman russe, à telle enseigne qu'il a déjà été invité par Vladimir Poutine à l'inauguration de la grande mosquée de Moscou en septembre 2015. Les relations entre la Russie et la Turquie sont certes tumultueuses, mais la constante qu'il faut voir est que les deux pays ne sont pas si éloignés. Ce sont ainsi deux puissances eurasiennes qui balancent entre Asie et Europe. Parfois contre leur gré même, je pense là aux sanctions économiques contre la Russie et au conflit en Ukraine par exemple, dont le but est d'éloigner la Russie de l'Europe.

Paix à l'intérieur, paix à l'extérieur

Je pense que la Turquie, dont l'économie est aujourd'hui chancelante et dont la politique étrangère a des résultats catastrophiques, n'a plus d'autre choix que de revenir à une politique de paix avec ses voisins. Reprenant ainsi une tradition plus kémaliste, selon la devise de Mustafa Kemal Atatürk : «Paix à l'intérieur, paix à l'extérieur.» Une nécessité qui entre en conflit avec les buts réels de l'OTAN en guerre contre la Syrie d'une part et Daesh d'autre part.

RT France : Justement, quelles sont conséquences du putsch pour l'OTAN?

Xavier Moreau : L'OTAN n'est plus une zone de stabilité. On nous a vendu l'OTAN comme un facteur de stabilité et de sécurité collective, or on se rend compte que non seulement il y a des coups d'Etat, donc une incertitude politique, on constate aussi que les intérêts nationaux de chacun des membres de l'OTAN sont irréconciliables et que l'organisation militaire entretient un «conflit gelé» en Ukraine pour séparer la péninsule européenne du continent eurasiatique, ce afin d'éloigner la Russie de l'Europe. En détruisant au passage des échanges commerciaux européens dont le volume était très important – bien plus que celui entre Russie et Etats-Unis.

La Turquie va cesser son soutien aux «rebelles» islamistes en Syrie

Je pense que la tentative de coup d'Etat ne changera pas grand chose : le revirement turc a déjà eu lieu et le soutien d'Erdogan aux islamistes avait de toute façon faibli, bon gré mal gré : les frappes de l'aviation russe ont en effet coupé les routes d'approvisionnement de Daesh et d'al-Nosra en Syrie ainsi que les filières d'exportation de pétrole du quasi-Etat terroriste. On peut donc s'attendre à ce que la Turquie prenne ses distances avec la politique des Occidentaux au Moyen-Orient.

En Europe maintenant, il y a une volonté des populations de revenir à des relations plus simples et plus calmes avec la Russie. De moins en moins de gens croient au «storytelling» des médias occidentaux selon lequel la Russie s'apprêterait à envahir un quart de l'Europe. Il n'y a que les médias qui y croient et, eux, plus personne ne les croit. Ca va devenir difficile pour les Etats-Unis de justifier une politique contre l'avis des peuples.

Personne ne veut se battre en Europe et pour se battre il faut être deux

Et concernant les Etats-Unis, la politique américaine c'est de faire se battre les autres entre eux plutôt que d'être impliqués. L'Irak les a totalement vaccinés à ce sujet, de même que la guerre du Golfe a vacciné le Royaume-Uni. On n'est pas en 1914 ou en 1938. Je pense pour ma part qu'on ira à terme vers une désescalade des tensions en Europe, même si, ombre au tableau, le conflit en Ukraine risque de s'éterniser.

Il faut bien comprendre qu'il n'y a pas de sanctions contre la Russie parce qu'il y a une guerre civile en Ukraine, mais bien au contraire qu'il y a la guerre pour qu'il y ait des sanctions. La menace russe n'existe pas, mais l'OTAN en a besoin pour cimenter sa présence en Europe en militarisant le continent. L'OTAN, bien avant d'être un instrument militaire, est un instrument de domination politique des Etats-Unis sur l'Europe – tout comme l'Union européenne.

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