La honteuse déformation de l’héritage de Mohamed Ali

Source: Reuters

Barack Obama et Bill Clinton détournent-ils la vérité historique pour s'associer au nom et à l'héritage du boxeur américain ? Le journaliste John Wight rappelle les faits.

C’était prévisible mais lamentable : son corps n’était pas encore froid que l’agitation a commencé parmi les désireux d’être associé à l’héritage de Mohamed Ali.

Un boxeur qui, en son temps, a pratiqué le plus primitif et le plus brutal des sports avec une grâce et une poésie dignes des beaux-arts, un homme qui en dehors du ring défiait l'oppression raciale qui était une réalité dans le pays de la liberté : Mohamed Ali était l'antithèse même d'une hypocrisie dont l’avalanche a été déclenchée par sa mort, venant des grands et des bons d’un pays qui le conspuait il fut un temps.

Nous parlons des gens tels que l'ancien président américain Bill Clinton, qui, suite à l’annonce de la mort d'Ali à l’issue d’une courte bataille avec la maladie respiratoire, a déclaré : «Il a pris des décisions et il a vécu leurs conséquences. Il n'a jamais cessé d'être Américain, même en devenant citoyen du monde».

L'une des «décisions» prises par Ali était celle de défendre la cause des noirs vivant dans les bidonvilles de vastes quartiers défavorisés de l'Amérique – cette tranche de population que la politique d'incarcération de masse de Clinton a décimée (la loi Violent Crime Control et le Law Enforcement Act de 1994).

Trois décennies plus tard, le résultat de ce projet de loi sur la criminalité aux Etats-Unis est une population carcérale de plus de deux millions de personnes, population composée de manière disproportionnée par des membres des minorités du pays, et en particulier par la communauté noire.

Les militants d'un groupe de campagne populaire s’en sont pris à Hillary Clinton lors de sa campagne présidentielle, exigeant des excuses pour son soutien à la politique d'incarcération de masse de son mari à l’époque où elle était Première Dame.

Le fait que l'ancien président [Clinton] prononce un éloge funèbre lors des funérailles d’Ali dans sa ville natale de Louisville est une déformation grotesque de l'héritage du défunt homme

Ali était bien conscient de l'injustice raciale qui se trouve au cœur du système judiciaire américain, où les noirs pauvres sont entreposés dans le vaste réseau de prisons du pays en raison des problèmes sociaux, symptômes de la grande inégalité et de la pauvreté qui dévastent leurs communautés, alors que leur situation ne s’est pas améliorée depuis l’époque du mouvement pour les droits civils des années 1960.

Lors d’une interview télévisée avant son combat contre Al 'Blue' Lewis en Irlande en 1972, Ali a récité un poème qu'il avait écrit en hommage aux hommes impliqués dans les émeutes d’Attica, en 1971, quand des centaines de détenus incarcérés au Centre correctionnel d'Attica, dans l'État de New York, se sont insurgés contre les conditions inhumaines et le traitement inhumain de la part des gardiens. L’émeute a duré quatre jours et s’est terminée par un massacre lorsque le gouverneur de New York, Nelson Rockefeller, a ordonné à la police de l’Etat d'utiliser la force afin de reprendre le contrôle de la prison.

Si on pense à cette histoire – le rôle de Clinton dans l'incarcération massive des noirs pauvres et la position d’Ali par rapport à ceux qui sont condamnés à une vie de pauvreté, l'aliénation et le crime qui s’ensuivent, dans un pays où la race et la classe sont les deux faces d'une même médaille –, le fait que l'ancien président prononce un éloge funèbre lors des funérailles d’Ali dans sa ville natale de Louisville (Etat de Kentucky) est une parodie et une déformation grotesque de l'héritage du défunt homme.

L'héritage d'Ali est défini par la position qu'il a pris contre la guerre au Vietnam, quand en 1967, il a refusé de rejoindre les forces armées américaines

Un autre qui a déformé l'héritage d'Ali à l’annonce de sa mort est le président actuel, Barack Obama, qui, dans une déclaration écrite le décrivant comme «un homme qui a combattu pour ce qui était juste... se remettait debout quand c’était difficile, parlait quand d'autres n’auraient pas parlé. Son combat en dehors du ring lui aurait coûté son titre et son statut social. Ainsi il se serait fait des ennemis par ci et par là, s’est fait injurié, et a failli être emprisonné. Mais Ali a tenu bon. Et sa victoire nous a aidé à nous habituer à l'Amérique que nous connaissons».

En lisant cet élogieux hommage du président, il est impossible de ne pas penser au sort de Chelsea Manning, qui a fait comme Mohamed Ali dans le cas de la guerre américaine au Vietnam en prenant une position morale contre la guerre américaine en Irak, autre guerre impérialiste déclenchée à partir d'un lot de mensonges et qui fait souffrir des millions [d’individus].

Ça pue l'hypocrisie quand on y pense : alors que le président salue Ali comme un héros, Manning doit actuellement faire 35 ans de prison.

Bill Clinton et Barack Obama devraient baisser la tête de honte pour avoir osé essayer de s’associer à Mohamed Ali et son héritage après sa mort

L'héritage d'Ali est défini par la position qu'il a pris contre la guerre au Vietnam, quand, en 1967, il a refusé de rejoindre les forces armées américaines par conscription et a été stigmatisé par tout l'establishment politique et médiatique du pays. Le titre de champion poids lourd et sa licence de boxe lui ont été retiré, et il a fait face à une condamnation. Pourtant, malgré cela, il n'a jamais tressailli ou fait un pas en arrière, lançant le célèbre : «Pourquoi devraient-ils me demander d’enfiler un uniforme et d’aller à 16 000 kilomètres de chez moi pour larguer des bombes et des balles sur des personnes colorées au Vietnam, tandis que les ainsi nommés gens nègres dans Louisville sont traités comme des chiens et privés des droits de l’homme les plus basiques ?»

Manning, lors de son activité comme agent de renseignement de l'armée américaine, a divulgué des documents et des séquences vidéo - le plus tristement connu révélant les crimes de guerre commis par les forces américaines contre le peuple irakien. Justifiant ses actions, Manning a expliqué : «L'aspect le plus inquiétant de la vidéo pour moi... était cette incroyable soif de sang que les tireurs de l’unité aérienne semblaient avoir. Ils déshumanisaient ceux avec qui ils se battaient et semblaient n’attribuer aucune valeur à la vie humaine, ils les appelaient des "salauds morts", et se félicitaient les uns les autres de leur capacité de tuer en grand nombre».

Bill Clinton et Barack Obama devraient baisser la tête de honte pour avoir osé essayer de s’associer à Mohamed Ali et son héritage après sa mort. C’est une insulte à tout ce que cet homme défendait, à tout ce en quoi il croyait.

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