De Stockholm à Cannes, la Politic Fiction s’invite (encore) en Europe

Bernard Henri-Levy Source: AFP
Bernard Henri-Levy

Pour le chroniqueur Matthieu Buge, les peuples européens doivent se rendre à l’évidence : même dans la sphère du plus pur divertissement, l’embrigadement politique est désormais de mise à chaque instant.

La victoire de l’Ukraine à l’Eurovision n’aurait dû surprendre personne. De la même manière que la victoire du travesti Conchita Wurst n’avait rien d’étonnant. Il n’est pas question, ici, de critiquer la jolie prestation de Jamala ou les talents de vocaliste de Thomas Neuwirth. Mais l’Eurovision 2016 vient un peu plus démontrer que tout est devenu politique dans le grand espace euro-atlantique. La victoire de Jamala était prévisible bien avant sa prestation, dès qu’on apprit qu’elle était tatare et qu’elle allait disserter sur les déportations staliniennes – un thème curieusement historico-politique pour l’Eurovision et tombant à point nommé dans l’agenda géopolitique occidental. C’était encore plus évident lorsque l’on vit un discret changement dans les règles du jeu, les thèmes politiques étant soudain autorisés et les décisions du jury étant désormais révélées après celles des téléspectateurs.

Les palme d'or pour La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche au moment du Mariage pour tous et pour Dheepan de Jacques Audiard en pleine instrumentalisation de la crise des réfugiés en Europe sont de magnifiques exemples de récompenses pour la promotion artistique de l’idéologie officielle

L’Eurovision, tout symbolique que ce grand raout de musique de qualité moyenne puisse être, est de la petite bière en termes de manipulation politique comparée à une autre cérémonie, celle du Festival de Cannes. D’une part parce qu’un film dispose d’une pérennité dont une saucisse à barbe ne saurait bénéficier, mais surtout car il est entendu depuis longtemps que le cinéma est l'un des outils les plus performants de la propagande.  

Pour qui n’aurait pas compris que, sous l’épaisse couche de paillettes, le Festival de Cannes a (re)pris ces dernières années une tournure hautement politique, il suffit de faire un comparatif prix décerné / grande manœuvre politique du moment. Les palmes d’or pour La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche au moment du Mariage pour tous et pour Dheepan de Jacques Audiard en pleine instrumentalisation de la crise des réfugiés en Europe sont de magnifiques exemples de récompenses pour la promotion artistique de l’idéologie officielle. On est loin de l’époque où la France, pays indépendant, et les artistes, intellectuellement un peu supérieurs, osaient donner la palme d’or à des films d’un espace politique différent, comme dans le cas du soviétique Quand passent les cygognes (1958).

Cette année, Emir Kusturica a vu son dernier film, On The Milky Road, refusé d’entrer en compétition au festival. Il aurait été présenté trop tard. Ce qui est amusant quand on sait que les retards sont fréquents en festival. Un réalisateur de renommée équivalente comme Wong Kar-Wai avait réussi à envoyer son film 2046 à la fin du festival. Si Kusturica ne voit pas dans cet incident de dimension politique, on ne saurait oublier qu'il est persona non grata en Ukraine du fait de ses prises de positions. Se permettant de tenir des propos pro-Poutine (après avoir défendu le biélorusse Alexsandr Loukachenko, il allait sans doute un peu trop loin), le réalisateur serbe avait soutenu avec insistance l’attitude russe en Ukraine, expliquant que les agissements occidentaux lui rappelait un peu trop l’hypocrisie de l’OTAN pendant la guerre de Yougoslavie.

Quelques semaines plus tard, alors même que le festival de Cannes bat son plein, on apprend qu’un documentaire de Bernard-Henri Lévy sur les Peshmergas est ajouté à la programmation à la dernière minute et qu'il sera diffusé en séance spéciale .

On sait que BHL adore (se) mettre en scène mais toutes ses tentatives cinématographiques ont été détruites par la critique et boudées par le public. Après Le Jour et la nuit (1997), considéré comme l'un des plus grands navets de tous les temps, Nanar-Henri Lévy avait décidé d’abandonner la fiction pour passer au documentaire(-fiction), mais rien n’est sorti des studios BHL qui justifierait un tel passe-droit sur la Croisette.

On n’a pas encore vu le nouveau BHL (comme on dirait «le nouveau Disney»), mais son contenu n’est pas difficile à deviner – outre la présence du réalisateur, cheveux au vent et chemise Charvet impeccable dans le désert, en train de donner des conseils avisés aux combattants kurdes, voire de les coordonner

Le très influent philosophe autoproclamé qui, depuis sa participation active à la destruction de la Libye et la mise en scène de cette dernière dans Le Serment de Tobrouk, devait se sentir en mal de projecteurs et de «guerre-sans-l’aimer». Il lui a fallu quitter le Café de Flore pour caracoler dans le désert et aller renifler la poudre. Même s'il a pris ici beaucoup moins de risques médiatiques qu’avec la Libye, filmant des Kurdes combattant un Etat islamique dénoncé partout sur la planète.

On n’a pas encore vu le nouveau BHL (comme on dirait «le nouveau Disney»), et on n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise, mais son contenu ne devrait pas être difficile à imaginer – outre la présence du réalisateur, cheveux au vent et chemise Charvet impeccable dans le désert, en train de donner des conseils avisés aux combattants kurdes, voire de les coordonner. Courage du berger kurde qui a pris les armes pour son indépendance, gloire de l’Occident qui lui a fourni ces mêmes armes et louange du droit d’ingérence (occidental), aspiration absolue à la démocratie néolibérale de la part de l’intégralité de ces braves Kurdes... Et aucun mot, certainement, sur la lourde responsabilité occidentale dans le chaos du Moyen-Orient.   

Après l’attribution du prix Nobel de littérature à la très pro-occidentale Svetlana Alexeievtich en 2015, peut-on vraiment douter du fait que la culture est totalement instrumentalisée ?

Quant à l’Iran, à Bachar el-Assad et à Vladimire Poutine, si leur combat contre Daesh et leur collaboration avec les Kurdes ne sont pas tout simplement tus, ils seront sans doute présentés comme des bouchers de plus auxquels les Kurdes doivent faire face, voire comme des alliés de l’Etat islamique, pourquoi pas ?  

Mais doit-on vraiment être surpris ? Après l’attribution du prix Nobel de littérature à la très pro-occidentale Svetlana Alexeievtich en 2015, peut-on vraiment douter du fait que la culture est totalement instrumentalisée ? Il n’y a, fondamentalement, rien ni de déroutant ni de scandaleux. Cela a toujours été le cas et le sera toujours. Le problème des Européens est de croire que c’est le cas partout, sauf chez eux.  

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