«La France n’a fait que commettre des crimes contre le peuple syrien»

© Kenzo Tribouillard Source: Reuters

Les accords Sykes-Picot dont on a célébré les 100 ans le 16 mai seraient principalement responsables des conflits qui dévastent le Moyen-Orient aujourd’hui, estime l'analyste Bassam Tahhan, envisageant la possibilité d’un nouvel accord Sykes-Picot.

RT France : Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, lors de sa conférence de presse avec son homologue français Jean-Marc Ayrault à Moscou, a affirmé que la France était en partie responsable du chaos actuel au Proche-Orient du fait de son rôle historique dans la région. Etes-vous d’accord avec sa vision ?

Bassam Tahhan (B. T.) : Les déclarations de Lavrov accusant la France des événements qui déchirent le Proche-Orient au motif que ce sont des répercussions des accords Sykes-Picot sont parfaitement justifiées historiquement. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, à l’époque, que le monde arabe découvre ces accords secrets qui sont en fait un complot, après la révolution russe par un employé d’une ambassade d’un pays d’Europe. Dans ces accords Sykes-Picot, il y avait d’abord un démenti des promesses faites par les Français et les Anglais au monde arabe, représenté à l’époque par le chérif de La Mecque Hussein Ben Ali. On lui avait promis un grand Etat arabe ou un grand califat. Finalement, ça s’est soldé par une trahison, parce qu’en cachette, pendant la Première Guerre mondiale, les Français et les Anglais se sont mis d’accord pour se partager le Moyen-Orient. Les accords Sykes-Picot de l’époque contenaient déjà l’idée de créer une patrie nationale pour les juifs du monde entier qui deviendra par la suite l’Etat d’Israël. Quand on voit comment tout cela s’est fait, c’est honteux parce qu’on a caché ça aux Arabes.

Ce que font les Américains avec les Saoudiens aujourd’hui, en encourageant les djihadistes salafistes, c’est essayer de prendre les territoires occupés par Daesh pour en faire un nouvel Etat sunnite et procéder à un éclatement de la Syrie

RT France : Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans ces accords ?

B. T. : La grande erreur de la France, qui prétend défendre les intérêts des Chrétiens d’Orient et des minorités depuis François 1er, c’est lorsque, longtemps après la fin de son mandat en 1938, elle va céder Antioche et Alexandrette à la Turquie. L’objectif des Français était de désaxer la Turquie de l’Allemagne à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, et ainsi, la France n’a fait que diviser, faire éclater la Syrie.

Puis, il y a eu évidemment l’agrandissement du Liban, lors du premier partage, la Bekaa dépendait de la Syrie, avant d’être rattachée ensuite à ce que l’on appelait le Grand Liban. De plus, compte tenu de l’échec des Anglais dans ce dossier, cela va conduire à la création de la Jordanie en tant qu’Etat tampon face à la future patrie nationale des juifs.

Ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux, ce sont de nouveaux accords Sykes-Picot

Les accords Sykes-Picot nous ont légué les frontières actuelles entre l’Irak et la Syrie, entre la Jordanie et la Syrie, le Grand Liban, la perte pour la Syrie de toute la région du Nord qui est riche en eau, ce qui va évidemment compliquer la situation des Turcs car ce sont des Kurdes qui vont occuper de grandes portions de ces territoires syrien, arabe, musulman, chrétien, alaouite. Ces accords vont par ailleurs créer un problème au sein même de la Turquie car, en raison du fait que la France a vidé tous les territoires qu’elle a cédés de ses chrétiens, surtout des Arméniens, ces derniers vont trouver refuge à Alep et dans toute la Syrie. Evidemment il y a un drame palestinien, mais il y a aussi un drame syrien. Ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux, ce sont de nouveaux accords Sykes-Picot.

On ne comprend pas pourquoi il faut faire éclater la Syrie et le monde arabe et fermer les yeux sur le problème kurde ou arménien

RT France : Dans quel sens ?


B.T. : 
Si les accords Sykes-Picot ont été la trahison des peuples de la région et notamment de la Syrie, ce que font les Américains avec les Saoudiens aujourd’hui, en encourageant les djihadistes salafistes, c’est essayer de prendre les territoires occupés par Daesh pour en faire un nouvel Etat sunnite et procéder à un éclatement de la Syrie. Mais il ne faut pas oublier qu’après les accords Sykes-Picot, le monde entier a laissé tomber beaucoup de dossiers privant des peuples, comme les Arméniens, du droit à disposer d’eux-mêmes. Dans les accords de Sèvres, les Arméniens avaient droit à une partie de territoire qui se trouve aujourd’hui en Turquie, à l’est du lac de Van, et ce traité en octroyait aussi une aux Kurdes. Donc on ne comprend pas pourquoi il faut faire éclater la Syrie et le monde arabe et fermer les yeux sur le problème kurde ou arménien. Tout ça parce que la Turquie fait partie de l’OTAN. C’est là qu’on voit que Sergueï Lavrov est un bon connaisseur de l’histoire de la région. Sa pensée et sa critique sont très subtiles car jusqu’à maintenant la France n’a fait que commettre des crimes contre le peuple syrien. Le dernier de ses crimes, c’est de s’être pressée de reconnaître une opposition fantoche qui était à la solde des Américains et de l’Occident, des aventuriers machiavéliques, comme seuls représentants du peuple syrien. C’est là où l’on voit que la France s’est trompée car elle a misé sur le mauvais cheval. Après cinq ans de combats, cette opposition n’est arrivée à rien, si ce n’est, grâce à l’Arabie saoudite, à payer des hôtels 5 étoiles en Turquie, à payer un autre gouvernement de polichinelles à Gaziantep, qui est en fait la ville d’Antep.

Entre la France et la Syrie, il y a un contentieux très lourd

Il faudra un jour que ces responsables français passent devant la Cour pénale internationale. On ne peut pas pardonner à des responsables politiques d’avoir menti. Quand par exemple Jean-Marc Ayrault ou François Hollande ont affirmé droits dans leurs bottes qu’ils ne livraient que des armes non létales, pour dire ensuite la vérité, en février dernier dans un livre d’entretiens avec le président Hollande, qui reconnaît avoir donné des armes létales. On ne peut pas pardonner à Laurent Fabius d’avoir dit qu’Al Nosra faisait «du bon boulot» au congrès de Marrakech des soi-disant amis de la Syrie. Entre la France et la Syrie, il y a un contentieux très lourd.

Il faudra un jour que ces responsables français passent devant la cour pénale internationale

RT France : Les frontières issues des accords Sykes-Picot étaient-elles justifiées ?

B. T. : Non, elles sont entièrement artificielles. On a pris une règle et on a tracé à la règle la frontière entre l’Irak, la Syrie, la Jordanie. Et puis on a discuté entre Français et Anglais de la question de Mossoul qui devait rester rattachée à la Syrie. C’est pour ça qu’on peut relier ce qui se passe aujourd’hui, quand on n’a pas la mémoire courte, à l’aspect artificiel des frontières déterminées dans les accords Sykes-Picot. Leur objectif, c’était de faire éclater la région parce que quand les Français vont bombarder Damas pour installer leur mandat, c’était une guerre pour mettre en œuvre les accords Sykes-Picot. Cet accord va créer plusieurs Etats en Syrie, l’Etat alaouite, l’Etat d’Alep, l’Etat des Druzes, c’est-à-dire fuir la notion d’Etat-nation pour créer des Etats confessionnels et préparer la création d’Israël comme l’Etat des juifs. Alors qu’on sait qu’il y a beaucoup de juifs dans le monde qui ne veulent pas d’un Etat confessionnel.

Je ne vois pas pourquoi les Kurdes de Turquie doivent subir cette colonisation turque

RT France : Un nouvel accord Sykes-Picot pourrait-il remédier au chaos actuel au Moyen-Orient ?

B. T. : Je suis contre l’éclatement de ces pays. Au contraire, il faudrait plus d’union. Mais ces pays dans leurs frontières actuelles n’existaient pas il y a 60 ans. Si vous parlez de la Syrie historique, c’est peut-être l’un des Etats les plus vieux du monde. C’est pour ça que l’idéologie du Parti populaire syrien parle du croissant fertile, croyant à un nationalisme davantage syrien qu’arabe, dont le chef, Antoun Saadé, fut décapité au Liban. Il avait appelé à se révolter contre la France. Je pense qu’il faut d’abord donner une patrie aux Kurdes, je ne vois pas pourquoi les Kurdes de Turquie doivent subir cette colonisation turque. Ils ne se disent pas Turcs, ils se disent Kurdes, ils sont près de 24 millions. La Syrie a toujours été une mosaïque d’ethnies et de cultures. Pourquoi au contraire ne pas revenir à la notion d’Etat-nation et respecter la volonté des gens qui veulent vivre ensemble.

On est face à un accord Sykes-Picot 2

J’avais dit il y a deux ans, qu’on est face à un accord Sykes-Picot 2. L’Occident veut remodeler le monde arabe. La Syrie était l’anneau faible de cet axe de résistance, c’est pour cela qu’ils se sont attaqués à la Syrie. Je crois que Vladimir Poutine, en subtil analyste du monde, l’a bien compris. C’est pour cela qu’il s’est engagé avec force. Il voyait déjà où les Occidentaux voulaient en venir. Et ces batailles, qu’on le veuille ou non, concernent l’OTAN puisque la Turquie y prend part.

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