«Fantastiquement corrompu» : devinez qui décide ?

Le Premier ministre britannique David Cameron et le président américain Barack Obama.© Ben Gurr Source: Reuters
Le Premier ministre britannique David Cameron et le président américain Barack Obama.

Dans une conversation récente le Premier ministre britannique David Cameron a qualifié le Nigéria et l'Afghanistan de pays «fantastiquement corrompus». L'hôpital se moquerait-il de la charité ? La juriste Roslyn Fuller pèse le pour et le contre.

Le récent sommet anti-corruption organisé par David Cameron à Londres a suscité un débat sur la nature de la corruption, mais n'a pas abouti à des solutions viables.

La loi, c’est comme une toile d'araignée...

Tout a commencé avec cette petite conversation un peu maladroite et filmée, dans laquelle un fonctionnaire élu (ce pourrait être David Cameron) – qui est lui-même impliqué dans certains investissements étrangers douteux – aurait promis à son monarque (ce pourrait être la reine Elizabeth II) que les pays «fantastiquement corrompus» que sont le Nigeria et l'Afghanistan seraient servis à la conférence, sous les yeux de l’archevêque de Canterbury.

C’était un scénario bizarre à plusieurs niveaux. Il y avait le soupçon que David Cameron méritait de recevoir une caresse sur la tête pour avoir garanti la participation de pays gravement corrompus, en opposition à ceux qui sont simplement modérément corrompus, mêlé à la conviction déprimante que peu importe le rang que vous occupez dans la hiérarchie britannique, vous ne dépasserez apparemment pas la frontière du lieu où vous devez vous tenir, votre boisson à la main, en essayant de parler. 

Mais l'aspect le plus exaspérant de la vidéo était certainement l'image coloniale et perturbante de Britanniques très riches s’exclamant dans un petit rire : où en sont arrivés ces «indigènes» ? au moment où les hors-d’œuvres sont servis sous le tintement de leurs lustres.

Mettez un filtre sépia, changez le code vestimentaire et vous pourriez croire que ce sont des bonshommes de l’époque victorienne qui s’apprêtent à s'asseoir pour découper une carte de l'Afrique.

Par souci d'équité, l'archevêque a essayé de prendre la défense du Nigeria, assurant ses compatriotes de haut rang que l’actuel président nigérian, Muhammadu Buhari, est «non corrompu». Ce qui signifie pour lui une quasi-résurrection alors qu’il était auparavant, sans exagérer, le dictateur du Nigeria.

Mais d’une manière générale, l'impression que laissent ces images, c’est que Cameron et les autres ont tendance à percevoir la corruption comme quelque chose qui ne concerne que les autres. Un homme véritablement civilisé ne serait jamais attrapé en train de faire quelque chose d’aussi louche que de remettre de l'argent dans une enveloppe brune, et pas uniquement parce qu’on ne trouve jamais d’enveloppe suffisamment grande.

Heureusement, cette attitude hypocrite n'a pas échappé aux commentaires, avec d'excellents articles d'opinion sur les Panama papers, l'incapacité des gouvernements occidentaux à agir en fonction des informations fournies par les dénonciateurs financiers et la prolifération des paradis fiscaux américains et européens, rédigés par quelques-uns des meilleurs journalistes qui restent en Grande-Bretagne.

Les incidents où des négociateurs particulièrement durs des pays en voie de développement ont été personnellement victimes de harcèlement en conformité avec les souhaits des pays développés ne sont pas inconnus

Ils ne sont toutefois pas parvenus à commenter la corruption tout à fait légale qui a cours entre les nations et qui, en vertu du contexte, vaut la peine d’être mentionnée. Les pays plus aisés fournissent régulièrement de l’aide aux autres pays, de l'aide militaire et annulent la dette de quiconque ne va pas spécialement mieux, jusqu'à ce qu'ils «parviennent à un consensus» sur le sujet du jour, quel que soit ce sujet. Pour n’en donner qu'un exemple mineur : lorsque l'Australie a soudainement décidé qu'elle voulait un siège non permanent au Conseil de sécurité de l'ONU en 2013-2014 afin de pouvoir influencer les décisions sur le Timor oriental, l'Afghanistan et l'Indonésie, elle a simplement restructuré son programme d'aide de façon à donner davantage aux pays africains afin d'obtenir leurs votes. Un siège lui a été dûment accordé. Les nations riches, des Etats-Unis au Japon, ont l'habitude d’ouvrir largement leur porte-monnaie quand ils ont besoin que les pays en voie de développement fassent quelque chose pour eux.

Dans le cas du Japon, il s’agit souvent de la participation à la Commission baleinière internationale, alors que les Etats-Unis ont une prédilection pour des endroits à bombarder. Les incidents où des négociateurs particulièrement durs des pays en voie de développement ont été personnellement victimes de harcèlement en conformité avec les souhaits des pays développés ne sont pas inconnus. Cela signifie que tout en demandant aux personnes comme le président Buhari de mettre un terme à la corruption dans leur propre pays, les dirigeants des pays développés se réservent en même temps le droit d’acheter l'ensemble du pays pour régler des questions internationales, s’il leur semble utile de le faire. C’est là qu’est l'hypocrisie. Les forts s’en sortent, mais les faibles sont piégés.

Donc, il y a l'achat pur et simple de voix au plan international et il y a la corruption assez flagrante et superficielle dans certains pays comme le Nigeria, où – je l’ai appris d’une source sûre – la culpabilité pour les accidents de la circulation repose uniquement sur la liasse de billets que vous pouvez donner dans un délai très court.

Ces deux systèmes, qu’ont-ils en commun ? De graves disparités économiques.

Il y a quelques nations très riches et beaucoup de très pauvres, tout comme au Nigeria il y a quelques personnes très riches et beaucoup de gens très pauvres. Depuis plus d'un demi-siècle, les pays occidentaux ont connu beaucoup moins de disparité en termes de richesse à l’intérieur de leurs propres frontières, grâce à des systèmes sociaux bien développés et à une fiscalité progressive qui a permis à une classe moyenne solide d’exister. Cependant, le démantèlement du système social associé à la déréglementation rapide des finances et du commerce ont entraîné une augmentation des inégalités et l'augmentation de la corruption, que ce soit la confiscation civile abusive aux Etats-Unis ou l'achat d'une élection au Royaume-Uni, le paiement pour un permis de planification en Espagne ou l’aide que vous prodiguez à vos copains pour qu’ils obtiennent une avantage politique en Irlande.

Il est utopique de s’attendre à ce que plus de règles et des sanctions plus sévères résolvent le problème

«Cela dépend de qui vous connaissez et pas de ce que vous savez», comme m’a informé une fois une classe d'étudiants, en croyant vraisemblablement que ça faisait office de réponse définitive m’expliquant pourquoi faire ses devoirs ne servait à rien.

Voilà pourquoi l'approche «régulée» de la corruption ne peut pas marcher. C’est magnifique que les journalistes ne laissent pas les dirigeants occidentaux s’en sortir en définissant la corruption comme un problème africain ; il est bon de voir que les ONG se demandent si la proposition du sommet de contraindre les paradis fiscaux à communiquer des informations sur la propriété aux autres gouvernements est un moyen vraiment efficace de lutter contre la corruption. Mais il est utopique de s’attendre à ce que plus de règles et des sanctions plus sévères résolvent le problème.

Réfléchissez-y : pendant des années la Chine a mis les personnes reconnues coupables de corruption devant des pelotons d'exécution, et il semble qu’ils ne sont toujours pas à court de cibles. Tant que l'incitation économique est là, les gens vont toujours tenter leur chance (ou, selon les cas, risquer leur vie).

Si vous voulez continuer à faire ce que vous faites, niez tout simplement que c’est en fait de la corruption

Et lors de leur court spectacle erroné, Cameron et consorts n’ont pas seulement paru incarner les valeurs des élites du siècle dernier quant à leurs points de vue sur les «peuples soumis» ; ils ont également symbolisé les vues victoriennes de la richesse et des privilèges qui tend à faire de la corruption le seul choix de vie possible pour tous ceux qui sont décidés à arriver au sommet ou à y rester.

Cela souligne les remarques faites par David Cameron, il y a quelques semaines, quand il s’est défendu (devant le Parlement, pas au tribunal) contre les révélations des Panama Papers affirmant qu'il avait profité de la société d’investissement offshore de son père. Dans ses commentaires, le Premier ministre britannique a souligné que de nombreuses personnes et entreprises ont été engagées dans des accords similaires, ce qui renvoie les journalistes déjà mentionnés à la définition de la corruption : si vous voulez continuer à faire ce que vous faites, niez tout simplement que c’est en fait de la corruption.

Mais ce qui a suivi était encore plus éclairant.

David Cameron a parlé de la nécessité de différencier les «astuces visant à réduire artificiellement les impôts et celles qui visent à encourager l'investissement», insinuant lourdement que lui et son père avaient contribué à «créer de la richesse». Il a en outre souligné que les gens ne devraient pas être «découragés» de transmettre un héritage à leurs enfants, parce que «beaucoup de parents veulent aider leurs enfants quand ils achètent leur première voiture, font un dépôt pour leur première maison ou font face aux dépenses liées à la création d’une famille». Il a poursuivi en soulignant son engagement en faveur de «faibles taux d'imposition», potentiellement, on est obligé de le présumer, aussi bas que celui que son gouvernement a attribué à Google en convenant que le géant américain pourrait ne payer que 3% de ses impôts exigibles.

David Cameron ferme les yeux sur ce type de «corruption», dans laquelle lui et ses compagnons chics sont impliqués, en désignant les autres comme des boucs émissaires

En d'autres termes, le système économique qui produit des inégalités économiques aggravées et donc rend si difficile de résister à la tricherie restera en place. Beaucoup de gens peuvent vouloir aider leurs enfants apportant un dépôt pour leur maison ou en sponsorisant leurs petits-enfants, mais peu de gens ont les moyens pour le faire. Pour de nombreuses personnes de la génération 1990-2000, leur héritage deviendra le facteur le plus important de la vie – tout comme c’était le cas avant la Première Guerre mondiale en Europe et tout comme cela reste le cas dans de nombreuses régions du monde en voie de développement.

Les possibilités de patronage seront le deuxième facteur le plus important, car dans un paysage économique aussi inégal, ceux qui ne sont pas nés riches sont littéralement incapables de se débrouiller par eux-mêmes ou de réussir dans la vie honnêtement. Ils savent au plus profond d’eux-mêmes que cela dépend de qui vous connaissez et pas de ce que vous savez ; que dans un monde de services sociaux réduits et de retraites purement imaginaires, vous devez d’abord penser à vous ; et que la façon dont vous arrivez au sommet n’a pas d’importance quand la seule alternative est de vivre en bas de l’échelle sociale.

David Cameron ferme les yeux sur ce type de «corruption», dans laquelle lui et ses compagnons chics sont impliqués, en désignant les autres comme des boucs émissaires, mais le symptôme du problème, sa véritable cause, c’est leur politique économique.

Lire aussi : Nigeria : accusé de corruption, le président Muhammadu Buhari ne veut pas des excuses de Cameron

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