Universitaire spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan est l'auteur de nombreux livres. Il anime un blog consacré à l'actualité et à la géopolitique de l'Afrique. Il dirige la revue par internet L'Afrique réelle www.bernard-lugan.com

L’Algérie est «dos au mur»

La raffinerie d'In Amenas en Algérie en 2013© Louafi Larbi
La raffinerie d'In Amenas en Algérie en 2013

La chute des prix de pétrole promet à l'Algérie un avenir compliqué. Le gouvernement invoque des exemples du passé, déclare que le pays saura faire face... Mais, «l'erreur d'analyse est totale» d'après le spécialiste de l'Afrique Bernard Lugan.

Au début du mois de janvier 2016, la Banque centrale d’Algérie a annoncé qu’en 2015, les réserves de change qui garantissent les importations du pays avaient connu une contraction de 32 milliards de dollars, ne laissant ainsi plus au pays que 20 mois d’importations. Si le baril de pétrole ne remontait pas d’une manière significative, au mois d’août 2017, l’Algérie ne pourrait donc plus importer de quoi nourrir, habiller et soigner sa population.

La situation de 2016 est plus grave que celle de 1986, à l'époque de la grande crise économique, politique et sociale qui avait alors failli emporter le pays

Face à cette problématique, le gouvernement fait remarquer que par le passé l'Algérie a déjà connu ce genre de situation, notamment en 1986, mais qu'elle a toujours réussi à se redresser. L'erreur d’analyse est totale pour trois principales raisons :

1- Entre 1986 et 2015, la population algérienne ayant doublé, il y a deux fois plus d'hommes, de femmes et d'enfants à nourrir, à soigner, à vêtir etc. Or, comme la croissance démographique est incontrôlable, les besoins alimentaires et énergétiques vont donc être croissants.

2-En 1986, les importations annuelles n'étaient que de 6 milliards de dollars contre, officiellement, 60 milliards -et peut-être 80 ou même 90 milliards- aujourd'hui.

3-En 1986, les subventions ne représentaient que 10% du PIB contre plus de 30% aujourd'hui.

La situation de 2016 est donc plus grave que celle de 1986, à l'époque de la grande crise économique, politique et sociale qui avait alors failli emporter le pays.

Même si les prix du baril repartaient à la hausse, l'Algérie ne reconstituerait pas pour autant son "bas de laine"

Les éléments qui autorisent une telle constatation sont connus:

1-Comme en 1986, nous sommes face à un effondrement des prix du pétrole et, comme en 1986 toutes les ressources de l'Etat proviennent du secteur des hydrocarbures. En trente ans, rien n'a été fait pour diversifier l'économie, les leçons du passé n'ont pas été retenues.

2- Le plus grave est qu'en 1986, les réserves pétrolières algériennes étaient encore immenses, or, ce n'est plus le cas aujourd'hui puisque les nappes sont en voie d'épuisement. Cette nouveauté fait que, même si les prix du baril repartaient à la hausse, l'Algérie ne reconstituerait pas pour autant son «bas de laine». En clair, l'Algérie ne pourra plus vivre sur ses recettes pétrolières en raison de la baisse de ses capacités de production. Voilà qui explique pourquoi, dos au mur, acculé à l'échec par soixante années d'incurie, le régime met tous ses espoirs dans le gaz de schiste.

Comment l’Algérie en est-elle arrivée à cette situation alors qu’entre 2000 et 2015, la vente des hydrocarbures lui a rapporté 800 milliards de dollars? Ces rentrées n’ont pas été transformées en capital productif. Notamment parce que,durant la même période les flux sortants ont atteint 700 milliards de dollars, se répartissant ainsi :

-Importations diverses : 456 milliards de dollars de 2000 à 2015 incluant 160 milliards de dollars en biens de consommation dont 80 en denrées alimentaires, plus 45 milliards de dollars en véhicules, 100 milliards de dollars en produits semi-finis et divers et 3,5 milliards de dollars pour l’agriculture, soit au total  604,5 milliards de dollars.

-Créances : 39 milliards de dollars (dette extérieure).

-Exportation de bénéfices des sociétés pétrolières étrangères : 55 milliards de dollars.

La première mesure urgente sera de tailler drastiquement dans les subventions

A ce total de 698,5 milliards de dollars, s’ajoutent plus de 100 milliards de dollars qui furent dépensés « à la discrétion des gouvernements », délicat euphémisme servant à habiller l’opacité de leur destination (source El Watan 31 janvier 2016). 

Or, comme le prix du pétrole baisse, mais pas les dépenses budgétaires, l’Algérie va donc devoir réaliser dans l’urgence trois grandes réformes qu’elle aurait dû entreprendre depuis une décennie, en profitant de la hausse des cours du pétrole :

-La première mesure urgente sera de tailler drastiquement dans les subventions qui permettent à la frange la plus démunie de la population de simplement survivre.

-La seconde va être la privatisation. Cette mesure sera également impopulaire car celles de ces dernières années furent des échecs cinglants ayant abouti à la dilapidation d’entreprises publiques bradées à des intérêts privés.

-La troisième mesure sera le contingentement des importations et cela, dans tous les domaines, alimentation, santé, habilement, équipement etc.. En 2016, les importations de véhicules seront ainsi réduites de 50% et des quotas vont s’appliquer au ciment, à l’acier ou aux médicaments. Outre le risque de pénurie, ces mesures annoncent le retour du marché noir.

Comme l’a récemment déclaré Sid-Ahmed Ghozali, ancien ministre et président-directeur général de la Sonatrach de 1966 à 1979: « Je crains un effondrement. Il est inéluctable (…) Après 53 ans d’indépendance, notre société vit par la grâce d’une richesse épuisable et unique, de surcroît non créée par nous (…) l’Algérie est l’un des rares pays, sinon le seul, à se retrouver dans cette si grande et si dangereuse précarité : 99% de nos importations, y compris le blé de notre pain quotidien, sont payées par les revenus des hydrocarbures ! (…) Qui est responsable de cet état de choses ? Un pouvoir vautré dans l’économie de la rente » (el Watan, 28 septembre 2015).

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