John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Crise en Libye : La dégénérescence du système international

Un missile explose près de la capitale libyenne Tripoli, le 11 Décembre 2011© Ismail Zitouny Source: Reuters
Un missile explose près de la capitale libyenne Tripoli, le 11 Décembre 2011

Terrorisme, chaos, migrations... Tel est le résultat de la «catastrophe libyenne» de 2011. Néanmoins, d'après le chercheur John Laughland, cette crise nous a fourni bien d'autres enseignements importants. Analyse.

La révélation par le journal Le Monde que la France mène des opérations secrètes en Libye contre l'Etat islamique prouve la vérité du dicton «Qui sème le vent, récolte la tempête». L'implantation des islamistes en Libye avec lesquels la France essaie d'en découdre est le résultat direct du renversement du colonel Khadafi par l'intervention otanienne (et notamment franco-britannique) en 2011. Depuis cette intervention non seulement la Libye est devenue un vivier de terrorisme islamiste, mais elle a également été le point de passage d'une très grosse part des migrants qui déferlent sur le continent européen. 

Malheureusement la catastrophe libyenne nous fournit bien d'autres enseignements encore. En voici trois.

Les affirmations selon lesquelles la Libye de Khadafi s'apprêtait à, ou était en train de, perpétrer un génocide étaient de purs mensonges

1. La dégénérescence du système international.

Depuis la fin de la guerre froide, le nombre de résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies agissant selon le chapitre 7 de la Charte a explosé. Chaque année depuis 1991, le Conseil de sécurité vote autant de résolutions qu'il en a voté pendant toute la période de son existence entre 1945 et 1991. L'intervention libyenne, ne l'oublions jamais, a été cautionnée par un vote au Conseil de sécurité, tout comme l'intervention en Côte d'Ivoire qui lui est contemporaine.

Ces deux interventions étaient donc légales sur le plan formel. Sur le plan réel, en revanche, elles montrent à quel point le concept de «menace contre la paix et la sécurité internationales», la pierre angulaire du système onusien, a été dégradé. Il était absurde d'affirmer que les remous intérieurs de la Libye ou de la Côte d'Ivoire représentaient une telle menace. Ni l'un, ni l'autre Etat ne menaçait aucun voisin. En l'occurence, les affirmations selon laquelle la Libye de Khadafi s'apprêtait à, ou était en train de, perpétrer un génocide étaient de purs mensonges comme l'avait très bien montré le jeune réalisateur, Julien Teil, déjà à l'époque.

Le concept de «menace contre la paix et la sécurité internationales» est au cœur de la Charte de l'ONU. Celle-ci a été créée pour empêcher un Etat d'attaquer un autre Etat comme l'Allemagne nazie a attaqué la Pologne en 1939. Elle ne donne aucun droit à l'ingérence ; au contraire, elle l'interdit explicitement (Article 2.7). Détourner ce concept pour en abuser à d'autres fins, par exemple en disant qu'un conflit interne représente une telle menace, pour s'accorder un droit d'ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat, c'est faire fi de la Charte en en déformant la lettre.

Il est évident que ce prétendu droit [d'ingérence] est souvent détourné à des fins bassement politiques

2. La corruption de la doctrine du droit d'ingérence. 

En droit international, l'ingérence n'est pas un droit. Elle est au contraire un délit, condamné par la Charte des Nations Unies comme par de nombreuses résolutions de l'Assemblée générale. Dans le cas d'une ingérence militaire, elle constitue un crime contre la paix - le crime pour lequel les dirigeants allemands et japonais ont été condamnés à mort à Nuremberg en 1946 et à Tokyo en 1948. Aucun texte international n'a changé cette situation, qui est sans ambiguïté. 

Depuis la fin de la guerre froide et l'affaiblissement de la Russie sur la scène internationale, de nombreux dirigeants occidentaux ont affirmé l'existence d'un tel droit. Ils s'en sont réclamés pour l'attaque contre la Yougoslavie en 1999. Or, indépendamment de l'aspect mensonger des affirmations faites alors à propos de la politique menée par Belgrade au Kosovo, ou par Tripoli à Benghazi, il est évident que ce prétendu droit est souvent détourné à des fins bassement politiques.

Dans le cas libyen, les arrières pensées de la prétendue intervention «humanitaire» ont été avouées par l'un des auteurs de l'intervention lui-même, le ministre des Affaires étrangères d'alors et aujourd'hui candidat à la présidence de la République, Alain Juppé. Le 21 octobre 2011, le lendemain de l'assassinat brutal et filmé du dirigeant libyen, Alain Juppé a dit ceci sur Europe 1 : «L'opération militaire est terminée. L'ensemble du territoire libyen est sous le contrôle du Conseil national de transition et, sous réserve de quelques mesures transitoires, l'opération de l'Otan est arrivée à son terme. L’objectif qui était le nôtre, c’est-à-dire accompagner les forces du Conseil national de transition dans la libération de leur territoire, est maintenant atteint. Notre but était de le forcer [Kadhafi] à abandonner le pouvoir». (C'est moi qui souligne.) 

Le but n'était donc pas de protéger des civils, comme cela avait été dit et répété, mais de renverser le régime. Pendant les combats, d'ailleurs, aucune intervention n'a été entreprise contre les rebelles d'alors qui bombardaient aveuglement la ville de Syrte en septembre 2011. Selon le Telegraph, les rebelles étaient bien conscients qu'ils bombardaient des civils : ils disaient que ceux-ci avaient «choisi de mourir». Mais la réaction occidentale à cet aveu d'un crime de guerre était le silence : les civils de Syrte, visiblement, ne méritaient pas la protection de l'Otan car ils mouraient sous les obus de ses alliés.

L'importance de BHL va bien au-delà de son absurde personne

3. Bernard-Henri Lévy, ministre des Affaires étrangères à vie.

Malgré l'alternance politique entre la droite sous Nicolas Sarkozy et la gauche sous François Hollande, le grand bouffon de l'intelligentsia française, Bernard-Henri Lévy, continue à exercer une influence sans pareille sur la politique extérieure de la France. 

Celui qui, en 2011, avait plaidé pour une intervention en Libye pour renverser le régime de Khadafi était aussi un des chantres les plus radicaux sur la place Maïdan, à Kiev, en 2014. C'est BHL qui a présenté Petro Poroshenko à François Hollande à l'Elysée en mars 2014, avant qu'il ne soit élu président de l'Ukraine, tout comme il avait présenté Mahmoud Jibril, chef du Conseil national de transition, à Nicolas Sarkozy en mars 2011.

Ensuite, ayant fait de nombreux appels pour une ingérence en Syrie en vue de renverser le régime de Bachar Al-Assad, BHL a depuis la proclamation de l'Etat islamique prôné la même politique du «ni-ni» (ni Bachar, ni Daesh) que celle adoptée par le gouvernement français. Faut-il rappeler que BHL était aussi le principal architecte en France du soutien occidental accordé aux islamistes de Bosnie qui, sous la présidence d'Alija Izetbegovic en 1992, avaient sciemment déclenché une guerre de sécession qui fera 100 000 morts?

L'importance de BHL va bien au-delà de son absurde personne. On peut lui reprocher son hypocrisie et sa vacuité intellectuelle, mais s'il fallait résumer la critique en une seule phrase elle serait celle-ci : cette politique est d'inspiration révolutionnaire. Révolutionnaires, l'ancien maoïste BHL, et les ministres qui exécutent ses conseils, ratent rarement une occasion de prôner des solutions violentes à des conflits politiques. Révolutionnaires, ils agissent selon le présupposé que l'humanité toute entière tend inéluctablement vers un seul modèle, en l'occurrence celui du libéralisme cosmopolite. Les Etats, avec leurs divergences légitimes et leurs différends inévitables, n'ont aucune place dans ce schéma. Révolutionnaires, ils sont impitoyables à l'égard de ceux qui refusent les prétendues lois de l'histoire et qui s'y opposent. Révolutionnaires, ils sèment partout le chaos là où jadis régnait l'ordre, car le désordre et le flux en politique correspondent à la vision métaphysique de ces alchimistes et qui est exprimée par le slogan «solve et coagula» (dissous et coagule). Comme écrivait Engels : «La désagrégation de l'humanité en une masse d'atomes isolés implique la destruction de tous les intérêts nationaux et particuliers. Elle est la dernière et nécessaire étape vers l'association libre et spontanée de l'homme.»

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