«Il y a une volonté de créer une image de la Russie hostile, comme pendant la guerre froide»

Le secrétaire américain de la Défense Ash Karter à la conférence de l'OTAN à Bruxelles Source: Reuters
Le secrétaire américain de la Défense Ash Karter à la conférence de l'OTAN à Bruxelles

Tout observateur lucide ne peut pas imaginer que la Russie serait tentée par une agression, estime Bruno Drweski, professeur à l’INALCO, concernant la possibilité d’une nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident.

RT France : Le premier ministre russe Dmitri Medvedev met en garde contre une nouvelle guerre froide. A votre avis, cette menace est-elle réelle ?

Bruno Drweski : Il y a une réelle possibilité, je dirais même qu’il y a un danger de guerre chaude parce que les oppositions sont frontales. L’idée d’une nouvelle guerre froide se heurtera sans doute au fait que le bloc occidental n’est plus aussi uni qu’il pouvait l’être lors de la guerre froide et plus particulièrement à l’intérieur de l’Europe, où il y a des divergences. Par ailleurs, la Russie a quand même un certain nombre d’alliés dans le monde, et ils sont importants. La configuration est donc évidemment toute à fait différente. Mais, on ne peut pas exclure que des forces voient un intérêt à ces tensions internationales et qu’elles pourraient souhaiter un affrontement frontal, diplomatique, militaire par guerre interposée, sans même exclure les possibles derives vers une guerre mondiale. Il est finalement parfois difficile de contrôler le movement une fois qu’il a été lancé.

RT France : Quelles sont ces forces qui poussent à la confrontation entre la Russie et l’Occident ?

B.D. : Je pense que c’est quand même très largement l’état de crise qui règne aux Etats-Unis. Crise morale, crise politique, mais aussi crise économique, sans oublier les préoccupations quant à la position du dollar. Dans cette situation, je pense qu’il y a des forces à Washington qui pensent que la dérive vers des tensions internationales peuvent en quelque sorte mobiliser les sociétés et éviter qu’on pose des questions sur les faiblesses du système actuel, faiblesses qui sont en fait évidentes.

Il y a des forces à Washington qui pensent que la dérive vers des tensions internationales peuvent mobiliser les sociétés et éviter qu’on pose les questions sur les faiblesses du système actuel

RT France : Le commandement américain en Europe a publié une mise à jour de sa stratégie militaire qui évoque une «menace russe». CNN explique en même temps que les forces de l’OTAN utilisent d’anciens entrepôts en Norvège pour installer leurs équipements militaires, en cas d’agression russe. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

B.D. : A mon avis c’est le développement de ce qu’on peut appeler une campagne de propagande. Parce que je pense que tout observateur lucide ne peut quand même pas imaginer que la Russie serait tentée par une agression, et ce pour toute sorte de raisons. Mais je pense qu’il est évident, et le comportement de la Russie au cours de ces dernières années nous l’a démontré, qu’on a plutôt eu affaire à un gouvernement responsable et non pas à un gouvernement de têtes brulées, comme on veut nous le faire croire. Evidemment, ces démarches de l’OTAN montrent bien qu’il y a une volonté de créer une image de la Russie hostile, comme pendant la guerre froide. Et cette image s’est d’ailleurs aussi avérée fausse, d’une certaine façon, puisque «l’agressivité soviétique» a été démontée par les Soviétiques eux-mêmes. C’est bien la preuve qu’ils n’étaient pas si agressifs que ça.

Toute observateur lucide ne peut quand même pas imaginer que la Russie serait tentée par une agression

RT France : Pensez-vous que l’OTAN va entrer en confrontation ouverte avec la Russie ?

B.D. : C’est impossible à dire, cela dépend des jeux internes, des rapports de forces internes, dans tout ce qui est occidental au sens large du terme, c’est-à-dire aux Etats-Unis, mais aussi, dans les pays de l’Union européenne. Et cela dépendra également du rapport de forces à l’intérieur de ce qu’on peut appeler «l’élite américaine», qui est loin d’être monolithique sur la politique à suivre. Je pense que les Etats-Unis se retrouvent dans une situation qui s’est souvent produite dans l’histoire, lorsque des empires très puissantes sont en perte de vitesse. Ils ont alors deux choix : soit ils acceptent de diminuer leur influence et de négocier une sortie honorable au sein d’une espèce de multipolarité - ce pourrait être le cas aujourd’hui. Soit au contraire, ils se cabrent et se lancent dans des opérations militaires radicales. Je pense donc que les Etats-Unis sont aujourd’hui devant ce choix : choisiront-ils la multipolarité, en acceptant d’une certaine façon de cesser d’être l’unique hyperpuissance qu’ils ambitionnaient d’être, ou se cabreront-ils, comme ce fut par exemple le cas des élites allemandes dans les années 1920, et joueront-ils le tout pour le tout au risque d’enflammer la planète. Les deux sont possibles. Je ne peux pas dire ce qu’il va arriver. Cela dépend des rapports de forces internes au sein du système dominant, les Etats-Unis, et des résistances que leur opposeront ou ne leur opposeront pas les pays européens.

Les Etats-Unis interviennent en Syrie avec leur objectif traditionnel qui est le renversement du gouvernement syrien sous prétexte de lutter contre Daesh

RT France : Qu’en est-il de la coopération entre la Russie et la coalition internationale dans leur lutte contre Daesh en Syrie ? Cette collaboration se poursuivra-t-elle malgré les tensions qui existent actuellement ?    

B.D. : On peut l’espérer. Mais même si cette collaboration n’est pas encore allée très loin, il ne faut pas non plus se faire d’illusions. Evidemment, cette collaboration est importante et la question de Daesh est centrale : Daesh va-t-elle être utilisée comme un prétexte pour que les puissances occidentales, mais surtout les Etats-Unis, interviennent en Syrie avec leur objectif traditionnel qui est de renverser le gouvernement syrien sous prétexte de lutter contre Daesh ou, au contraire, est-ce que Daesh sera vraiment le point de jonction d’intérêts convergents ? La façon dont on va répondre au problème syrien sera un indice de l’orientation que vont prendre les Etats-Unis et leur allié turc qui, d’une certaine façon, a été toujours été toléré par Washington malgré ses initiatives qu’on peut qualifier d’intempestives.

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