Ukraine : Lincoln n’a pas qualifié les Confédérés de « terroristes »

La milice de la République autoproclamée de Donetsk. (REUTERS/Maxim Shemetov)Source: Reuters
La milice de la République autoproclamée de Donetsk. (REUTERS/Maxim Shemetov)

Les analogies historiques peuvent être inexactes mais les Américains auraient besoin de jeter un coup d’œil sur leur propre guerre civile pour la comparer avec ce qui se passe en Ukraine en ce moment.

Aujourd’hui, les Etats-Unis soutiennent une aventure meurtrière et criminelle qui n’a rien à voir avec l’unification du pays.

C’est l’avis du professeur Stephen Cohen, auteur et spécialiste américain réputé de la Russie, qui était conseiller de George H.W. Bush à la fin des années 1980. Il a parlé à RT des erreurs des administrations américaines successives en ce qui concerne leur politique envers la Russie, de la crise la plus grave de ces dernières décennies qu’elles ont provoquée et de la détérioration du discours politique aux Etats-Unis qui empêche de changer les choses à Washington.

Stephen Frand Cohen
Stephen Frand Cohen


Le professeur s’est interrogé sur la façon dont les événements en Ukraine sont relatés aux Etats-Unis, en qualifiant la répression militaire du gouvernement ukrainien de « campagne imprudente, téméraire, meurtrière et inhumaine que Kiev effectue contre les présupposées provinces rebelles ».


« Lincoln n’a jamais qualifié les Confédérés de "terroristes" », a souligné Stephen Cohen. « Quelle que soit la gravité de la guerre civile, il les a toujours considérés comme des concitoyens et qu’il voulait voir réintégrer l’Union. Pourquoi Kiev qualifie ses propres citoyens de terroristes ? Ce sont des rebelles. Ce sont des opposants. Ils ont un agenda politique. Pourquoi est-ce que Kiev refuse de leur envoyer une délégation pour négocier avec eux ? ».


« Leurs exigences sont raisonnables. Ils veulent élire leurs propres gouverneurs – nous élisons nos gouverneurs. Ils veulent savoir où partent leurs impôts – on dit "pas de contributions sans représentation" – et nous savons ce que c’est », explique Stephen Cohen. Il y a des extrémistes parmi eux, mais il y a aussi des gens qui veulent tout simplement vivre dans une Ukraine qui appartienne à tous. Et au lieu de cela, l’armée de Kiev avec le soutien total des Etats-Unis mène le combat ».

Un habitant de Slaviansk devant sa maison détruite par des bombardements. (REUTERS)Source: Reuters
Un habitant de Slaviansk devant sa maison détruite par des bombardements. (REUTERS)


« Le Kremlin, un allié indispensable que Washington rejette »


Ce que les Etats-Unis font avec l’Ukraine maintenant leur aliène sans doute leur meilleur allié potentiel à l’heure actuelle, estime-t-il.


« Je suis persuadé que le partenaire principal pour la sécurité nationale des Etats-Unis dans toutes les régions allant de l’Iran à la Syrie, l’Afghanistan et au-delà, c’est le Kremlin, occupé actuellement par Poutine. Et la manière dont les Etats-Unis ont traité Poutine, je la qualifierai de trahison de l’intérêt national américain ».


La Russie a aidé l’administration Obama à sauver les apparences en Syrie, où on poussait le président à bombarder le pays à cause des armes chimiques. Cela a aidé à nouer des contacts avec les nouvelles autorités iraniennes pour entamer les premières négociations sérieuses depuis des décennies.


« Obama avait finalement à sa portée – compte tenu de l’échec en politique extérieure de sa présidence – deux réalisations qui auraient satisfait à l’intérêt national américain. Et elles se sont envolées en corrélation avec la façon dont Obama a repoussé Poutine. Il l’a repoussé si loin, qu’à cause de l’Ukraine nous [les Etats-Unis] pourrions être au bord d'une guerre contre la Russie » .

 Le président russe Vladimir Poutine et son homologue américain Barack Obama. (REUTERS)Source: Reuters
Le président russe Vladimir Poutine et son homologue américain Barack Obama. (REUTERS)


Cohen accuse les Etats-Unis, particulièrement l’administration de Clinton, d’avoir entraîné le monde sur le sentier qui a conduit à la confrontation actuelle entre l’Occident et la Russie.


« C’est la poursuite de la politique américaine d’expansion de l’OTAN aux frontières de la Russie – quelles qu’en soient les raisons. Tout a commencé avec Clinton, s’est poursuivi sous W. Bush et a été intensifié par Obama. Nous en subissons maintenant le contrecoup ».


« Quelques personnes dans les années 1990 ont prévenu de ce qui allait se passer. Maintenant c’est arrivé et personne ne veut en assumer la responsabilité », explique-t-il. « Ils ne disent pas : "Oui, nous avons eu tort, nous devons repenser cette politique". Au lieu de cela, ils disent aux gens comme moi : "Vous faites l’apologie de Poutine. Vous êtes au service du Kremlin, vous n’êtes pas un patriote ».


« Obama est lui-même isolé dans la gestion des affaires étrangères »


Cette incapacité à changer de politique est évidente au sein de l’administration actuelle, estime le professeur.


« J’ai déjeuné avec deux hommes beaucoup plus âgés que moi, qui avaient servi de nombreux présidents et qui les avaient connus personnellement. Et ils sont tombés d’accord sur le fait que ce président, plus qu’aucun autre durant leur vie, s’est isolé sur le plan de la politique étrangère ».


Un témoignage que rapporte souvent Stephen Cohen, c’est le refus d’Obama de parler avec l’ancien secrétaire d’Etat, Henry Kissinger.


« J’ai entendu dire, mais je ne sais pas si c’est vrai ou non, que le président Obama a refusé de rencontrer en privé Henry Kissinger qui voit Poutine deux fois par an. Kissinger, qui a été consulté par tant de présidents, connaît probablement mieux Poutine qu’aucun homme d’Etat américain encore vivant aujourd’hui. Peu importe ce que nous pensons du passé de Kissinger, ce dernier a déjà fait part de ses critiques sur la politique américaine actuelle envers la Russie. Obama ne voudrait pas passer une heure à lui demander : "Est-ce que nous nous sommes trompés ? Est-ce que notre perception de la situation est erronée ? »


Stephen Cohen estime qu’il n’est pas surprenant qu'un dirigeant, qui ne prend pas en compte les différentes façons de percevoir un problème, ne peut pas prendre une décision rationnelle pour y remédier.


« J’exige d’un président qu’il soit une personne qui sollicite les opinions les meilleures et les plus diverses concernant une crise qui se développe, c’est tout... Un président doit faire appel à des gens aux opinions contradictoires dont la légitimité découle de leur savoir, de leurs connaissances. Un président qui ne le fait pas va nous entraîner dans une crise comme l’ont fait Obama et Clinton ».

 Secrétaire d'Etat des Etats-Unis (1973 – 1977), Henry Kissinger. (REUTERS)Source: Reuters
Secrétaire d'Etat des Etats-Unis (1973 – 1977), Henry Kissinger. (REUTERS)


« On ne peut mettre fin à l’orthodoxie qu’avec l’aide d’une hérésie »


Malheureusement pour les Etats-Unis, la Maison Blanche n’est pas la seule à décourager les débats, il y a aussi la société américaine en général, déplore le professeur.


« Il n’y a pas de débat ni d’opposition publique sur cette question dans le pays, contrairement à ce qu’on a connu il y a 20-25 ans, lorsque nous avions de réels débats et des confrontations publiques. Je ne sais pas si les médias connaissent la vérité et n’en parlent pas ou s’ils sont simplement rattrapés par les mythes dont la Russie est affublée depuis la fin de l’Union Soviétique ».


« Depuis 20 ans, une orthodoxie s’est formée dans ce pays à propos de la Russie. Et ce n’est pas seulement une erreur, c’est téméraire. Cela nous a conduit à la crise en Ukraine… Seule une hérésie permet de briser une orthodoxie. Une partie de mes propos peuvent être qualifiés d’hérétiques, d’antipatriotiques ou faire penser à une trahison. Mais l’hérésie est une bonne chose lorsque elle est nécessaire », rappelle Stephen Cohen.


Cette situation contraste fortement avec ce qui se passe dans quelques autres démocraties qui n’étouffent pas les débats publiques sur les questions de politique extérieure et n’essaient pas de repousser les opinions dévalorisées par l’establishment politique vers les « médias marginaux ».


« L’Allemagne, une démocratie relativement nouvelle, avec un passé aussi mauvais que celui de la Russie, a pu développer une démocratie où les gens peuvent s’exprimer ouvertement et librement sans avoir peur de ne pas obtenir une promotion. Deux ou trois anciens chanceliers allemands ont blâmé l’Europe pour la crise en Ukraine et non pas la Russie ».


« Où sont nos anciens présidents ? Nous savons pourquoi le président Clinton ne s’est pas prononcé sur ce sujet, c’est parce qu’il a initié cette politique. Mais où est le président Carter ? Où sont les anciens secrétaires d’Etat qui ont poursuivi d’autres politiques ? Pourquoi ce silence ? J’ai peur que nous ayons développé une culture politique conformiste au sein de l’establishment même si les sanctions pour les contestataires restent faible dans notre pays, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’autres.

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