John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

«La Commission européenne voit la paille dans l'œil polonais mais pas la poutre dans le sien»

Une protestation contre le gouvernement polonais à Poznan Source: Reuters
Une protestation contre le gouvernement polonais à Poznan

Une enquête sur le respect de l'état de droit en Pologne est annoncée par la Commission européenne. Cependant, comme le démontre l'analyste britannique John Laughland, ses principes de fonctionnement sont eux-mêmes très loin de l'idéal démocratique.

Décidément, la Commission européenne ne craint pas l'autodérision.  Avec son annonce, le 13 janvier, qu'elle va lancer une enquête préliminaire sur le respect de l'état de droit en Pologne, elle montre qu'elle voit la paille dans l'oeil polonais mais non pas la poutre dans le sien.

Les prétextes pour cette annonce, qui est sans précédent dans l'histoire de l'Union européenne, sont les nouvelles lois sur les médias publics et la nomination de nouveaux juges constitutionnels.  Mais, pire encore que les autres institutions européennes, la Commission européenne est elle-même l'incarnation du caractère profondément anti-démocratique de l'Union européenne.  Les fameux commissaires ne sont pas seulement des fonctionnaires non élus, la Commission jouit aussi d'un monopole absolu sur le processus législatif européen: toutes les lois européennes sont initiées par elle.  C'est un monopole qui n'existe dans aucune démocratie car, en excluant toute initiative législative populaire ou parlementaire, il est contraire au principe même de la représentation politique.  La Commission de Bruxelles a donc moins de légitimité démocratique que ses presqu'homonymes, les fameux Comités centraux des partis communistes qui jadis faisait la pluie et le beau temps en Europe de l'Est. Quand Bruxelles accuse la Varsovie d'aujourd'hui d'un manque de respect pour la démocratie, c'est la pelle qui se moque du fourgon.

En réalité, la machine bruxelloise s'intéresse peu à l'État de droit. Elle s'intéresse à son propre pouvoir

En outre, en invoquant le respect de l'Etat de droit comme prétexte pour son enquête, le commissaire Frans Timmermans - ancien ministre socialiste des affaires étrangères, et ancien collaborateur du renseignement militaire néerlandais - viole précisément le principe qu'il prétend protéger.  La base légale de son enquête serait le «cadre en vue de sauvegarder l'Etat de droit» que la Commission a adopté en mars 2014. Or, l'adoption de ce «cadre» est un cas d'école d'une violation des principes juridiques fondamentaux, car c'est un pouvoir que la Commission s'est auto-décerné, sans qu'il ne lui ait été attribué par aucune instance légalement compétente. Un pouvoir qu'un organe s'arroge est un pouvoir illégitime. 

Cette usurpation par la Commission est d'autant plus absurde qu'il existe en Europe, depuis des décennies, tout un chapelet d'autres institutions qui ont été créées pour veiller sur l'État de droit et la démocratie. Au sein de l'UE les organes compétents sont la Cour de Justice à Luxembourg et l'Agence européenne pour les Droits fondamentaux à Vienne; au sein de l'OSCE il y a le Bureau pour les Institutions démocratiques et les Droits de l'homme à Varsovie (ODIHR); et au sein du Conseil de l'Europe à Strasbourg, il y la Commission de Venise et surtout la Cour européenne des droits de l'homme.  Aucune de ses institutions ne s'est prononcée sur le cas polonais.

En réalité, la machine bruxelloise s'intéresse peu à l'État de droit.  Elle s'intéresse à son propre pouvoir.  Depuis les élections législatives l'an dernier qui ont balayé la gauche de sa scène politique, la Pologne incarne une nouvelle droitisation de l'Europe centrale et orientale.  Après le clivage nord-sud qui s'est ouvert en 2009 avec la crise de l'euro, notamment entre la Grèce et l'Allemagne, voici maintenant que l'Europe est déchirée par un nouveau clivage est-ouest - entre une Europe occidentale imprégnée de valeurs postmodernes et une Europe centrale et orientale soucieuse de renouer avec ses valeurs traditionnelles.

Comme la crise nord-sud, qui a provoqué la jacquerie éphémère de Syriza en Grèce contre l'arrogance des institutions européennes soutenues par l'Allemagne, la crise est-ouest est une rébellion de velours contre une Union européenne perçue comme trop intrusive et trop à gauche.   Le sillon tracé depuis quelques années par Victor Orban en Hongrie, qui revendique ouvertement la souveraineté et les racines chrétiennes de son pays; les dissidences récidivistes de présidents tchèques successifs sur plusieurs dossiers, et notamment sur la politique antirusse poussée par Berlin;  et le refus musclé affiché par le gouvernement slovaque comme par d'autres à la volonté allemande d'imposer des quotas de réfugiés à toute l'Europe, constituent désormais un consensus en Europe à l'Est de la ligne l'Oder/Neisse.

La construction européenne depuis la chute du rideau de fer est basée sur une vision déterministe et néo-marxiste de l'histoire, selon laquelle les nations ont inévitablement tendance à se fondre les unes dans les autres et à disparaître

Ce consensus a été décrit avec grande lucidité par le ministre polonais des affaires étrangères, Witold Waszczykowski, au journal allemand Bild le 4 janvier : «Nous voulons simplement guérir notre pays de quelques maladies afin qu'il puisse se remettre», a-t-il dit.  Cette maladie viendrait du gouvernement précédent qui aurait «suivi un certain concept politique de gauche»: 

«Comme si le monde ne devait automatiquement aller que dans un seul sens, selon un modèle marxiste - un nouveau mélange de cultures et de races, un monde de cyclistes et de végétariens, qui ne mise que sur les énergies renouvelables et combat toute forme de religion. Tout cela n'a rien à voir avec les racines polonaises traditionnelles».

A cette vision, digne d'un Vladimir Poutine, le ministre polonais opposait «ce que veut la majorité des Polonais : les traditions, la conscience de son histoire, l'amour de la patrie, la foi en Dieu, en une vie de famille normale entre un homme et une femme».

Or, cette justification des réformes en Pologne n'est rien d'autre qu'une attaque frontale contre l'idéologie qui anime la construction européenne depuis la chute du rideau de fer.  En effet, celle-ci est précisément basée sur une vision déterministe et néo-marxiste de l'histoire, selon laquelle les nations ont inévitablement tendance à se fondre les unes dans les autres et à disparaître, tout comme d'autres structures sociales traditionnelles comme la famille. 

Pour Marx comme pour la Commission de Bruxelles, c'est le marché qui doit faciliter et accélérer ce processus: Marx soutenait le libre-échange en 1848 pour faire avancer la révolution.  En 1989, cette idéologie s'est écroulée de façon spectaculaire à Berlin et en Europe de l'Est. En Europe occidentale, en revanche, où le marxisme avait prospéré pendant la Guerre froide dans la quasi totalité des universités, notamment à partir des années soixante, l'effondrement de formes de pensée directement héritées du marxisme qui sont mises en oeuvre aujourd'hui par ceux qui ont grandi dans cette ambiance-là,  se fait encore attendre.

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