Comment l’Iran a appris à ne plus s’inquiéter et à vivre avec la guerre

Comment l’Iran a appris à ne plus s’inquiéter et à vivre avec la guerre Source: Gettyimages.ru
La délégation iranienne avec Mohammad Baqer Qalibaf en tête lors des pourparlers en Suisse le 21 juin 2026
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La nouvelle attitude de Téhéran amène à penser que les anciennes règles des conflits régionaux sont en train de s’effondrer, estime Farhad Ibragimov, professeur à l’Université russe de l’Amitié des peuples.

Au cours de l’année écoulée, le conflit irano-israélien a connu une transformation significative dans sa nature. Ce qui apparaissait auparavant comme une série de crises isolées prend de plus en plus l’allure d’une confrontation directe et prolongée. Dans ce contexte, l’opération True Promise 5, annoncée par Téhéran au mois de juin, témoigne d’une nouvelle réalité et prouve l’inefficacité des anciens mécanismes de dissuasion.

Cette nouvelle escalade a été déclenchée par les frappes israéliennes massives au Liban. Pour l’Iran, le Liban est non seulement un élément important de l’équilibre régional, mais aussi un rouage de son système d’influence. Pour Israël, le problème ne réside pas dans le Liban lui-même, mais plutôt dans le fait qu’il s’inscrit dans un système d’influence iranien plus vaste. Influence que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et son équipe veulent endiguer à tout prix.

L’opération True Promise 5 lancée par l’Iran doit être replacée dans ce contexte. Elle constituait une réponse non seulement aux frappes sur le Liban, mais aussi à un processus plus large d’érosion des anciennes règles du jeu. L’Iran démontre qu’il ne se considère plus comme lié par l’ancienne logique de prudence qui impliquait une riposte différée, limitée et mesurée.

Au cours de l’année écoulée, Téhéran s’est adapté à une escalade continue. Si autrefois une frappe sur le territoire iranien aurait été perçue comme le passage à une réalité entièrement nouvelle, cette réalité n’étonne plus personne aujourd’hui. Sanctions, sabotages, assassinats, attaques contre les infrastructures et pressions sur les installations militaires et industrielles sont devenus monnaie courante. Malgré ses nombreux problèmes internes, l’Iran a appris à vivre en état d’alerte permanent.

Cela fait partie du problème stratégique d’Israël. La stratégie consiste à croire que chaque nouvelle frappe devrait être un choc pour l’Iran, le paralyser et l’empêcher d’adopter une position plus intransigeante. Or, cet effet de choc s’estompe progressivement. Les frappes peuvent certes causer des dégâts, susciter des problèmes et provoquer des destructions, mais elles ne modifient plus le comportement de Téhéran.

De plus, la politique de pression israélienne s’est largement retournée contre ses auteurs. Au lieu de dissuader l’Iran, elle a accéléré le développement d’une nouvelle forme de résilience psychologique. L’Iran se montre moins patient et disposé à réagir plus rapidement et plus directement. Cela ne signifie pas que les actions de l’Iran sont totalement débridées, mais plutôt que la stratégie précédente de réponse prudente et différée cède la place à un nouveau modèle de conduite.

Les conséquences régionales de cette transformation se sont avérées bien plus vastes que la simple confrontation irano-israélienne. Dès qu’il est devenu évident qu’Israël entendait poursuivre ses attaques contre le Liban, Téhéran a de facto retardé le processus diplomatique et renoncé à son engagement initial de progresser vers la signature, prévue le 19 juin, d’un protocole d’accord en Suisse. Parallèlement, l’Iran a annoncé la fermeture du détroit d’Ormuz en réponse aux attaques israéliennes contre le Liban et le détroit est instantanément devenu un instrument de pression non seulement sur Israël, mais aussi sur les États-Unis, qui se trouvent dans une position délicate, car toute escalade des tensions autour de lui affecte directement la sécurité énergétique, les marchés mondiaux et la stabilité de l’ensemble de l’architecture régionale.

La phase actuelle du conflit est dangereuse, non pas tant en raison de l’ampleur des attaques que du fait du changement de logique dans la confrontation. Alors que l’escalade était auparavant perçue comme un outil de dissuasion, elle produit désormais l’effet inverse. Chaque nouvelle attaque ne dissuade pas nécessairement l’ennemi ; au contraire, elle est à même de déclencher une riposte plus violente.

L’Iran n’agit plus comme si son objectif principal était d’éviter à tout prix un conflit direct. Il s’est adapté à la guerre et est prêt à vivre dans un état de confrontation permanente, ce qui rend la situation particulièrement dangereuse. Le conflit entre dans une phase où l’escalade ne garantit plus la dissuasion, et chaque nouvelle attaque accroît le risque d’une crise régionale plus étendue. Israël a déjà mené des centaines de frappes au Liban, montrant sa réticence à réduire l’intensité de son action militaire malgré les signaux envoyés par Washington. Et bien que le Hezbollah et Israël soient convenus d’un cessez-le-feu le 19 juin, celui-ci a été violé quelques heures plus tard.

Dans ce contexte, il convient de noter qu’Israël et le Liban étaient déjà convenus d’un cessez-le-feu au mois d’avril. Cependant, dès le départ, ses chances de pérennité étaient minimes : l’armée libanaise n’était pas pleinement partie prenante au conflit avec Israël ; le rôle principal étant joué par le Hezbollah, acteur non étatique qui n’a signé aucun accord.

De ce fait, on se retrouve dans une situation où l’accord existe au niveau diplomatique mais ne répond pas à la question militaro-politique fondamentale : qui contrôle réellement le Sud-Liban et est capable de mettre fin aux attaques ?

Israël le comprend parfaitement et part du principe que l’État libanais ne dispose pas des ressources militaires et politiques suffisantes pour contenir seul les actions du Hezbollah. L’armée libanaise existe formellement, mais ses capacités sont incomparables à celles de l’appareil militaire israélien ou à l’infrastructure des groupes armés non étatiques du pays. Par conséquent, pour Israël, tout accord avec Beyrouth est insuffisant : même si le gouvernement libanais se déclare prêt à un cessez-le-feu, il n’est pas toujours en mesure de le faire respecter sur le terrain.

C’est précisément la raison pour laquelle le Liban demeure un facteur de tension constant dans la confrontation entre l’Iran et Israël. Pour ce dernier, le Hezbollah n’est pas simplement un acteur libanais, il fait partie intégrante du système d’influence iranien plus vaste, comme indiqué précédemment. Le Liban est le seul instrument de dissuasion qui reste à l’Iran. Tant que cette situation perdurera, toute frappe contre le Liban sera perçue par Téhéran non comme des incidents isolés, mais comme une atteinte à sa position globale dans la région.

En ce sens, le front libanais empêche le conflit d’entrer dans une phase de désescalade durable. Malgré les discussions diplomatiques sur un cessez-le-feu, la situation sur le terrain est tout autre : Israël poursuit ses frappes, le Hezbollah riposte et l’Iran perçoit ces événements comme faisant partie d’une stratégie globale visant à renforcer sa présence régionale. Par conséquent, le Liban continuera de jouer un rôle déclencheur dans la confrontation irano-israélienne. Esmaïl Baghaï, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, l’a confirmé, précisant que son pays ne participerait pas à la prochaine étape des négociations avec les États-Unis sans un cessez-le-feu au Liban.

Et si certains pensent que quelques paroles acerbes du président américain Donald Trump suffisent à tout régler, ils se trompent. Trump n’apprécie peut-être pas particulièrement Netanyahou, mais ce qui importe ici, ce n’est pas tant le Premier ministre israélien que le contexte géopolitique global. Netanyahou en est pleinement conscient et agit comme bon lui semble, confiant que Trump − ou plutôt les États-Unis − seront toujours du côté d’Israël, quel que soit son dirigeant.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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