Comme le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov le souligne avec justesse, les États-Unis ne respectent pas les intérêts de la Russie. Selon Karine Bechet, le constat étant posé, la Russie doit en tirer les conséquences et sortir du mirage d’Anchorage.
Avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence américaine, les élites russes ont espéré un changement de ligne politique aux États-Unis, la fin de l’interventionnisme guerrier à travers le monde et un recentrage de l’Administration américaine sur les intérêts nationaux, ce qui était d’ailleurs le programme sur lequel Trump a été élu.
Mais comme chacun le sait, les programmes de campagnes électorales ne sont pas faits pour être appliqués, ils sont faits pour permettre de remporter l’élection... et sont ensuite rapidement rangés au fond d’un tiroir pour être oubliés.
Les États-Unis ne font pas exception à la règle, c’est le principe électoral qui l’impose. Malheureusement. On peut s’en plaindre, le regretter, mais l’oublier serait une erreur stratégique. Tout document publié devient un acte de langage et en tant que tel, il ne traduit pas forcément la volonté profonde du locuteur. Il s’inscrit dans une stratégie politico-communicationnelle, participe de la construction de l’image du locuteur et doit aider à atteindre le but réel qui, lui, reste en général dans l’ombre. Politique oblige.
À l’heure du tout communicationnel, nous avons tendance à l’oublier et à oublier que la communication n’est qu’un instrument de la politique, certes très poussé aujourd’hui, mais que sa capacité à recréer une nouvelle réalité ne dépend que de la volonté des destinataires de cette communication à y croire. La fable du Corbeau et du renard est d’une actualité brûlante.
Beaucoup ont voulu croire en Trump, en un changement significatif de la politique américaine. « Anchorage » a vécu ce que vivent les mirages, il est temps de revenir dans la réalité, dans le politique, de sortir de la prison virtuelle.
Dans sa dernière interview, donnée à un média russe, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov tire un bilan sans concessions de la politique américaine, montrant justement toute la distance qui existe entre les paroles et les actes. Le constat est sans appel : les États-Unis, même sous Trump, ne tiennent pas compte des intérêts de la Russie, ils restent dans une logique de domination totale et d’appropriation par la force des ressources dont ils ont besoin, ne reculant devant rien, ni devant un changement de régime politique ni devant une guerre.
Comme l’affirme Lavrov : la Russie était prête à négocier en Alaska une sortie diplomatique de la guerre atlantiste en Ukraine contre elle, mais désormais les Américains hésitent.
Ils hésitent d’autant plus sur fond d’enlisement en Iran. Les élections de mi-mandat arrivent aux États-Unis et ceux-ci vont avoir besoin de faire oublier leurs erreurs, échecs, promesses oubliées. Ils vont à nouveau avoir besoin de la guerre en Ukraine, d’un bon vieil ennemi : la Russie. Surtout qu’à la différence de l’Iran, la Russie est un ennemi confortable. Elle a des réponses mesurées et est prête à négocier. Ce qui est interprété par l’Occident atlantiste non pas comme de la sagesse pour éviter une Troisième Guerre mondiale, mais comme de la faiblesse et donc un encouragement à aller toujours plus loin. Par ailleurs, comme l’a déclaré le directeur de la CIA, les États-Unis continuent à aider l’Ukraine, même sur fond de conflit contre l’Iran.
Les États-Unis ne respectent pas les intérêts de la Russie.
Oui. C’est un fait.
Mais pourquoi devraient-ils les respecter ?
L’intérêt national, tout comme les conditions de sécurité, cela s’impose, se conquiert, se défend. En aucun cas, on ne peut les négocier avec succès. Et l’histoire, même récente, le prouve allègrement.
Les États-Unis sont toujours dans une logique de domination. La dimension énergétique est ici secondaire, l’argent et les ressources sont le nerf de la guerre, ils doivent permettre la domination. Grâce à cette « paix par la force », qui est une guerre globale ne voulant pas dire son nom, par pudeur, par réalisme : personne ne les soutiendrait, s’ils disaient leur nom. Ce sont donc des « pacifistes conquérants ».
Et la domination imposée par ces élites atlantistes ne tolère aucune exception, la Hongrie et la Slovaquie le savent à leur niveau. L’Iran tente de le combattre. La Russie pose le diagnostic. Cette domination reste une forme de totalitarisme, accompagnée d’un néo-colonialisme généralisé. Totalitarisme, car elle englobe toutes les dimensions : non seulement, l’autoritarisme dans la gouvernance, mais impose également un changement de la nature humaine. Et un néo-colonialisme, puisque les territoires extérieurs au Centre de décision sont sommés de servir les intérêts de ce Centre.
Dans ce paradigme, comment les États-Unis pourraient-ils tenir compte des intérêts de la Russie ? Cela n’entre tout simplement pas dans le schéma de la mondialisation, toujours portée par les États-Unis, et finalement par Trump, qu’il le veuille ou non, cela n’a pas finalement que peu d’importance. Ce sont les actes qui comptent et ils parlent d’eux-mêmes.
Le temps de l’illusion arrive à sa fin, s’y accrocher deviendrait dangereux. Nous rêvons tous d’un monde meilleur, mais il est fondamental de se souvenir de la frontière entre le rêve et la réalité. Comme l’écrivait Cioran dans Histoire et utopie : « Nos rêves d’un monde meilleur se fondent sur une impossibilité théorique. Quoi d’étonnant qu’il faille, pour les justifier, recourir à des paradoxes solides ? ».
Le paradoxe a été poussé à ses limites raisonnables. Ayant posé la réalité politique en termes justes, la Russie doit en tirer les conséquences. Ce n’est pas le diagnostic, qui soigne le patient, mais le traitement adapté et établi en fonction d’un juste diagnostic.
Ce « monde meilleur » dans lequel les intérêts légitimes et souverains de la Russie seraient respectés doit être construit, imposé. Et il ne le sera pas par ceux qui travaillent à la domination et à l’exclusivité des intérêts atlantistes dans le monde.
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