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Jacques Nikonoff est professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8. Il est également porte-parole du Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP).

Du tripartisme vers un nouveau bipartisme

Marine Le Pen (FN) et Xavier Bertrand (LR)© Pascal Rossignol Source: Reuters
Marine Le Pen (FN) et Xavier Bertrand (LR)

Le nouveau bipartisme en France entre les «républicains» et le FN est vivement souhaité par le Parti socialiste. Mais en quoi serait-ce profitable ? Les explications de Jacques Nikonoff.

Dans ma précédente chronique j’ai rappelé comment François Hollande, en digne continuateur de François Mitterrand, avait poursuivi l’opération de promotion du Front national (FN).

Sa stratégie et celle du Parti socialiste (PS) est désormais en place, c’est celle de la tenaille, le FN en étant la clé de voute. La poursuite de la promotion de ce dernier doit permettre d’atteindre deux objectifs : d’une part «dépasser» le PS en créant un système de rassemblement de tout ce qui est à la gauche du PS, d’autre part acclimater le public à des convergences fréquentes entre la droite et la gauche pour, en 2017, passer à un nouveau bipartisme entre les «républicains» et le FN.

Il faut à François Hollande à tous prix éviter d’être «jospinisé»

La première mâchoire de la tenaille vise à rassembler la gauche pour permettre à François Hollande de figurer au 2e tour de la présidentielle de 2017. Il lui faut à tous prix éviter d’être «jospinisé» (Lionel Jospin, Premier ministre socialiste et candidat à la présidence de la République, avait été éliminé dès le 1er tour en 2002), laissant au 2e Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen face à face. De nombreuses déclarations de dirigeants socialistes précisent cette orientation. Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, veut «créer un grand parti de gauche réformateur dans notre pays», et se prononce «pour un élargissement de la majorité vers tous ceux qui veulent réformer» (L’Humanité, 15 décembre 2015). Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État aux relations avec le Parlement affirme : «il faut que le Parti socialiste puisse éventuellement se dépasser, ça veut dire qu’il faut rassembler plus largement, qu’il faut intégrer» (LCI, 9 décembre 2015). Pour Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, il faut préparer «le dépassement du PS» par un «nouveau mouvement» qui ne sera «pas un nouveau parti» mais une «fédération de partis, de mouvements associatifs» faisant largement participer les citoyens. Des débats seront organisés de fin décembre à fin janvier pour nourrir le texte fondateur de ce mouvement.

Lire aussi : «Ce n’est pas la gauche qui s’est droitisée, c’est la gauche qui devient réaliste»

Le journal L’Humanité (15 décembre 2015) a compris qu’il y avait «une assurance donnée aux écologistes, défaits par le scrutin régional, de se refaire une santé aux législatives, pour déminer toute candidature à gauche qui pourrait exclure l’actuel président du second tour. François Hollande, qualifié contre le FN ensuite, serait largement favori pour rempiler à l’Élysée». Ce raisonnement est juste, mais L’Humanité oublie de dire que les mêmes assurances sont en train d’être données aux dirigeants communistes en échange de leur appel à voter Hollande dès le 1er tour. La seule inconnue est le comportement de Monsieur Mélenchon, qui avait obtenu 11% à la présidentielle de 2012, et crédité encore aujourd’hui de 10% dans les sondages. Pour être candidat, il faudrait qu’il ait quelque chose à dire de très fort et de fondamentalement différent des positions de Monsieur Hollande, principalement sur l’Union européenne et l’euro, pour justifier sa présence qui risque de coûter l’élection de François Hollande. Mais la probabilité que Jean-Luc Mélenchon se convertisse à la démondialisation est quasi-nulle.

Heureuse de leur cadeau, Madame Le Pen est tout à fait d’accord avec les socialistes

La deuxième mâchoire de la tenaille vise à créer un nouveau bipartisme, enterrant définitivement l’ancien clivage gauche-droite vidé depuis longtemps de toute substance, entre d’un côté les «républicains» (nouveau bloc entre le PS et ses satellites, et LR/UDI/MoDem), et d’un autre côté le FN. Pour illustrer ce tournant stratégique en cours, les déclarations de dirigeants du PS se sont multipliées dès le lendemain du second tour des élections régionales. Julien Dray, ancien vice-président du Conseil régional, prône une «grande coalition» rassemblant «toute la gauche, tous les républicains, tous les démocrates» pour faire barrage au FN. Pierre Moscovici, Commissaire européen, ancien ministre socialiste de l’Économie et des Finances affirme que «Si la situation politique l’exigeait, une coalition large ne doit pas selon moi être exclue par principe en France. S’il devait advenir, ce que je ne souhaite pas, que Marine Le Pen soit au second tour, alors le président élu pourrait être amené à faire ce qui n’a pas été fait en 2002, ni même totalement en 2012 : rassembler tous ceux qui se seront prononcés pour lui. Tout cela se décidera en 2017. Mais des changements d’attitude entre formations politiques peuvent se produire dès maintenant : pourquoi s’interdire de reconnaître des valeurs communes ou de travailler ensemble sur des projets d’intérêt commun ? On ne peut pas éternellement reproduire les mêmes réflexes politiques, qui sont ceux d’un affrontement en partie artificiel.» (Les Échos, 16 décembre 2015). Pour Manuel Valls «il y a deux conceptions de la France, celle de la République, exigeante, qui veut protéger et rassembler la France. Et celle du Front national qui n’offre rien à ceux qui souffrent» (TF1, 8 décembre 2015).

Bien évidemment, heureuse de ce cadeau, Madame Le Pen est tout à fait d’accord avec les socialistes. Pour elle, en effet, «un bipartisme va désormais organiser la vie politique», mais elle parle des «mondialistes contre les patriotes. Cette distinction sera le grand enjeu, le grand choix politique de la présidentielle» (Antenne 2, 13 décembre 2015).

La stratégie socialiste semble donner de premiers résultats, puisque Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre de Jacques Chirac et sénateur Les Républicains affirme : «Je pense que nous devons travailler avec le gouvernement, car le Front national est un adversaire commun et que nous l’avons battu ensemble dans les élections. Il faut le battre ensemble par l’action et donc il y a des actions communes que nous devons engager» (BFMTV, 14 décembre 2015). Il ajoute : «Si l’on veut éviter que le FN soit la clé de l’élection de 2017, il faut engager de manière prioritaire une action contre le chômage, première source du vote FN, l’opposition devrait soutenir le gouvernement sur un projet ambitieux. Pour cela Manuel Valls devrait associer l’opposition à l’élaboration des mesures destinées à faire reculer le chômage.» (Le Monde, 17 décembre 2015).

La mécanique est lancée…

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