Sur la torture, la CIA n’a pas tout dit

John Brennan, directeur de la CIA, doit avoir bien du mal à défendre son institution Source: Reuters
John Brennan, directeur de la CIA, doit avoir bien du mal à défendre son institution

De nouvelles révélations montrent que la CIA a utilisé la torture aquatique sur beaucoup plus de détenus qu’elle ne l’avait avoué.

Voilà qui ne risque pas de redorer l’image de la plus célèbre des agences de renseignement américaines. Empêtrée dans un scandale depuis la publication, il y a un an, d’un rapport accablant sur l’usage de la torture par ses agents après le 11 septembre, il semble qu’elle ait volontairement minimiser les faits.

Des chiffres sous-estimés

La CIA maintient que la torture par l’eau du «waterboarding» n’a été infligée qu’à trois détenus. Mais, des documents judiciaires ainsi qu’un rapport du Sénat ont récemment permis d’en savoir un peu plus. Il apparaît qu’au moins «13 hommes» ont été soumis au supplice de l’eau dans les installations de l’agence. Avec des techniques parfois différentes.

Pour rappel, l’effroyable torture du «waterboarding» consiste à poser un torchon sur le visage de la victime avant de lui verser de l’eau dessus, créant ainsi une sensation de noyade. Pire, afin de pousser la sadisme plus loin, le liquide était parfois quasi gelé.

Mais l’horreur ne s’arrête pas là. L’agence de renseignement a fait preuve d’une ingéniosité diabolique pour décliner les formes de tortures aquatiques. Les victimes auraient parfois été immergées dans un bain d’eau froide ou suspendues par les pieds la tête dans l’eau.

Certains détenus ont même rapporté que leurs geôliers les aspergeaient d’eau réfrigérée puis les enveloppaient dans du plastique afin de garder leur température corporelle au plus bas. Sordide.

Le rapport de la chambre haute mentionne «des enregistrements de la CIA décrivant des individus laissés nus après les tortures». Un élément qui ne figure pas dans tous les comptes-rendus sur l’affaire. Des proches du dossier ainsi qu’un interrogateur cités par le document considèrent la dissemblance entre le «waterboarding» et ce genre de pratiques comme «une distinction sans être une différence».

«Tout d’abord, la CIA se montre totalement malhonnête quand elle évoque seulement trois détenus torturés par waterboarding. De plus, elle a utilisé de plusieurs manières l’eau pour des pratiques qui ne peuvent échapper à la classification de torture» explique Laura Pitter, qui a enquêté sur le sujet pour Human Rights Watch.

Khalid Sheikh Mohammed est un bon exemple. Ex cadre d’Al Qaïda arrêté en 2003, il est l’un des trois cas de torturés par «waterboarding» admis par la CIA. Le Sénat cite un rapport de l’agence de renseignement daté de 2003 qui indique que l’homme n’a pas subi que ce type de torture. Il aurait également été victime d’autres sévices impliquant de l’eau.

Khalid Sheikh Mohammed aurait subi plusieurs actes de tortures aquatiques.© Wikipédia
Khalid Sheikh Mohammed aurait subi plusieurs actes de tortures aquatiques.

Un interrogateur de la CIA, cité par le Comité sur le renseignement du Sénat, admet que certaines techniques de tortures aquatiques produisent des effets semblables au châtiment plus classique qui consiste à attacher sa victime pour lui asperger une grande quantité d’eau à travers un torchon. Notamment la sensation de noyade.

Le major de l’Air Force et avocat militaire Michael Schwartz défend Walid Bin Attash, accusé d’être impliqué dans les attentats du 11 septembre. Selon lui, son client a été victime de bien des manières du goût de la CIA pour l’eau : «Je ne sais pas si elle ment sur le nombre de personnes torturées par waterboarding. Si j’étais autorisé à vous parler des tortures subies par mon client, vous rigoleriez la prochaine fois que le gouvernement tente de faire une distinction entre le waterboarding et les autres formes de tortures aquatiques».

D’ailleurs certains avocats se plaignent des restrictions liées au secret, censé protéger la nation. Ils pensent que la CIA s’engouffre dans cette brèche juridique pour éviter de se retrouver face aux faits.

Des témoignages glaçants

En 2009, une déclaration de Bin Attash au Comité de la Croix Rouge, décrivait les violences qu’exerçaient sur lui ses geôliers : «Durant les deux premières semaines de ma détention, on me forçait quotidiennement à m’allonger sur une feuille de plastique à même le sol. On y verser ensuite de l’eau gelée et on m’enveloppait. Plusieurs minutes. Puis, on me prenait pour m’interroger.»

L’enquête du Sénat révèle que dans un site secret de la CIA, probablement en Afghanistan, les détenus auraient été en proie à des pratiques semblables. Des faits niés par l’inspecteur général de la CIA qui estime qu’aucune noyade n’a eu lieu sur place. Pourtant, le «site de détention Cobalt» comme l’a nommé le Sénat, semble bien avoir été le théâtre d’activités suspectes. La chambre haute aurait en sa possession une photographie montrant un dispositif de «waterboard». Il serait «entouré par des sceaux et une bouteille d’une solution rose inconnue». On y verrait également un arrosoir. La CIA a été incapable d’expliquer les détails visibles sur le cliché.

Un autre ex détenu, Majid Khan, raconte comment les agents maintenaient sa tête sous l’eau durant des périodes assez longues pour qu’il croit se noyer. La même sensation qu’avec le waterboarding. Il souligne avoir été suspendu à une poutre en bois puis plongé dans un bain de glace avant de se voir jeter de l’eau froide sur le nez et la bouche. Wells Dixon, son avocat, dit prendre «avec un haut degrés de scepticisme» les déclarations de la CIA sur son programme de torture.

Rahman, le détenu décédé dans les installations de la CIA, lui aussi victime

Le jeune afghan est la seule personne connue à avoir trouvé la mort sous la garde de l’agence de renseignement. Le rapport du sénat fait part d’un linguiste de la CIA, cité dans un document d’inspection, qui se réfère aux tortures aquatiques infligées à Rahman comme «des douches». «Rahman a été replacé sous l’eau par les gardes. Il était si froid qu’il pouvait à peine prononcer son nom. L’ensemble du processus n’a pas duré plus de vingt minutes. Il était destiné à réduire sa résistance.»

L’agence de renseignement n’a demandé l’autorisation d’utiliser des moyens coercitifs impliquant l’eau au Département de la Justice qu’en 2004. Or, les premiers cas de tortures remonteraient à 2002. Et «les techniques» présentées à l’époque ne faisant aucunement mention d’immersion dans de l’eau gelée…

La CIA tente de se défendre

La CIA se défend en pointant ses… installations chauffées : «Bien qu’il soit raisonnable de remettre en question le bien-fondé de l’utilisation d’eau froide comme dans l’établissement où Gul Rahman a trouvé la mort, il convient de noter que la technique a été utilisée dans des salles chauffées pour prévenir les risques d’hypothermie.»

Dean Boyd, porte-parole de la CIA, reconnaît «un programme qui avait des faiblesses» et des «erreurs de l’agence». Pour lui, elle s’est retrouvée submergée et incapable de gérer une menace terroriste d’une ampleur inégalée. «Les problèmes les plus graves viennent du fait que l’agence était dépourvue et ne disposait pas des compétences de base nécessaires pour entreprendre un programme sans précédent de détentions et d’interrogatoires des terroristes présumés à travers le monde. Nous n’avons pas toujours été à la hauteur des normes élevées que nous nous sommes fixées et que le peuple américain attend de nous. La CIA a appris de ses erreurs et pris de nombreuses mesures correctives au fil des ans» analyse-t-il.

Pas sûr que cela soit suffisant pour convaincre.

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