Médias inaccessibles, journalistes en prison : Alger invoque la loi sur les «financements étrangers»

Médias inaccessibles, journalistes en prison : Alger invoque la loi sur les «financements étrangers»© AFP Source: AFP
Des policiers algériens montent la garde devant la prison d'El Harrach, dans la banlieue d'Alger, le 13 juin 2019. (Image d'illustration)

Trois sites d'information en ligne ont récemment été désactivés et deux journalistes sont actuellement emprisonnés en Algérie. Pour justifier ces décisions, les autorités algériennes invoquent des financements étrangers et de la diffamation.

En Algérie, trois sites d'information en ligne sont actuellement inaccessibles sur le territoire national, à moins de s'y connecter via un VPN. Après deux sites du groupe Interface Médias, Maghreb Emergent et Radio M, le site d'information Interlignes est devenu inactif en Algérie le 19 avril, comme en atteste cette capture d'écran prise le 21 avril depuis Alger. 

Médias inaccessibles, journalistes en prison : Alger invoque la loi sur les «financements étrangers»© Capture d'écran

«Il s’agit d’une nouvelle mesure de censure», s'insurge Bouzid Ichalalene, son directeur de publication, interrogé par RT France. Interlignes a déjà vécu fin juillet 2019 une coupure similaire qui s'est prolongée jusqu'à décembre. Bouzid Ichalalene assure n'avoir reçu aucune explication sur ces coupures intempestives ni sur le rétablissement du site en décembre.

Des médias couvrant le hirak

En outre, au moins deux journalistes algériens sont actuellement derrière les barreaux. Il s'agit de Khaled Drareni, journaliste indépendant, fondateur du site Casbah Tribune et correspondant de Reporters sans frontières (RSF) en Algérie, accusé «incitation à un attroupement non armé» et «atteinte à l'intégrité nationale». Ce journaliste ainsi que les trois médias devenus inaccessibles ces derniers jours couvrent activement le hirak, le mouvement de protestation contre le pouvoir en place qui manifeste depuis le 22 février 2019 entraînant de nombreux bouleversements en Algérie, dont la démission d'Abdelaziz Bouteflika en avril 2019, au pouvoir pendant 20 ans. L'élection du 12 décembre 2019 ayant porté au pouvoir, dès le premier tour, l'actuel président algérien Abdelmadjid Tebboune n'a pas calmé la rue pour autant.

Sofiane Merakchi, correspondant de la chaîne libanaise Al Mayadeen, est également détenu en Algérie. Arrêté fin septembre, il a pour sa part été condamné à huit mois de prison. Il était accusé de «recel de matériel» et de «fourniture des images des manifestations du vendredi 20 septembre [2019] à la chaîne Al Jazeera et d’autres médias étrangers».

Les autorités algériennes invoquent la loi et entendent punir «la diffamation»

Le 12 avril, le ministre algérien de la Communication, Ammar Belhimer, avait accusé des médias nationaux – dont Radio M, explicitement citée – de bénéficier de financements étrangers, ce qui est interdit par la loi du pays. «Dans l’attente d’une remise à plat des textes législatifs et réglementaires régissant le secteur de la presse», le ministre de la Communication appelait tous les acteurs de la presse nationale au «respect rigoureux des lois en vigueur dans la phase de transition actuelle». L’article 29 de la loi sur l’Information souligne que «l’aide matérielle directe et indirecte de toute partie étrangère est interdite», notait le ministre. Le même article oblige tous les médias écrits et audiovisuels à «déclarer ou à justifier l’origine des fonds constituants leur capital social et ceux nécessaires à leur gestion, conformément à la législation en vigueur», poursuivait le ministre. 

Cette radio a été lancée grâce à une addition de fonds issus éventuellement d’une collecte publique organisée dans le cadre d’une opération de crowdfunding et de dons en provenance de l’étranger

Ammar Belhimer prévenait en conséquence que le non-respect de ces différentes dispositions exposerait «nécessairement leurs auteurs éventuels aux sanctions prévues par les textes ad hoc», précisant que «Radio M [était] dans cette catégorie». «Cette radio a été lancée grâce à une addition de fonds issus éventuellement d’une collecte publique organisée dans le cadre d’une opération de crowdfunding et de dons en provenance de l’étranger, par le canal d’organismes se donnant pour vocation affichée de renforcer les processus dits de "modernisation" et de "démocratisation"», soulignait le ministre de la Communication. «Il s’agit, comme on le comprend bien, d’un élément du soft power étranger, du bras armé culturel et médiatique de diplomaties étrangères qui interviennent dans ces processus appelés de "démocratisation" dans les pays du sud en encourageant des acteurs triés sur le volet et considérés comme étant des agents d’influence réels ou potentiels à encourager et à soutenir», conclut le ministre.

Journalistiquement, il n'y a rien à reprocher à notre travail. C'est juste de la méchanceté, de la censure gratuite

Au lendemain de ces déclarations ministérielles, Radio M s'est insurgée le 13 avril contre ces propos qualifiés de «diffamatoires» et a invoqué l’article 50 de la constitution algérienne qui stipule que «la liberté de la presse écrite, audiovisuelle et en ligne est garantie et ne doit être restreinte par aucune forme de censure préalable». «Radio M est une web Radio née modestement en 2013 avec les fonds propres de Interface Médias SPA et qui s’est lentement développée depuis sept ans grâce à l’engagement de ses travailleurs et de ses actionnaires», peut-on lire dans ce communiqué dans lequel l'éditeur du site détaille le modèle économique de son entreprise d'information. Bouzid Ichalalene assure également que son site Interlignes tire son financement à 100% de la publicité en ligne en Algérie. 

Les médias concernés ayant rejeté ces accusations de financement étranger, le ministre Amar Belhimer évoquait ensuite le délit «d’offense» et de «diffamation» à l’encontre du président de la République. «On les défie de trouver quoi que ce soit sur notre site qui relève de la diffamation ou de l'insulte», lance Bouzid Ichalalene qui ne comprend pas la raison de cette coupure, même s'il en a une petite idée : un article qui n'aurait pas plu aux autorités. «Et du coup, ils sont passés directement aux solutions extrémistes de la censure», regrette-t-il. «Journalistiquement, il n'y a rien à reprocher à notre travail. C'est juste de la méchanceté, de la censure gratuite» ajoute Bouzid Ichalalene.

L'Algérie est le pays qui enregistre le plus de victimes en lien avec le coronavirus en Afrique et les autorités préfèrent s'acharner contre la presse libre

Selon le quotidien francophone Liberté, l'accusation nominative formulée par le ministre contre Maghreb Emergent et Radio M pourrait viser une tribune d'Ihsane El-Kadi publiée le 5 avril – soit quatre jours avant la désactivation de ses sites –, dans laquelle le journaliste dressait un bilan sans concession des 100 premiers jours du mandat d'Abdelmadjid Tebboune. «Le blocage de ces deux journaux est  une mesure conservatoire, en attendant la  finalisation des procédures de poursuites  judiciaires conformément aux dispositions du code pénal et du code de l’information», a annoncé le ministre de la Communication. En vertu de l’article 144 bis du code pénal, Ihsane El-Kadi, même s'il n'est pas explicitement nommé à cette heure, est passible d’une peine d’amende correctionnelle pouvant aller de 100 000 à 500 000 dinars (de 700 à 3 600 euros).

Un projet de loi contre les fake news

Selon Saïd Salhi, le vice-président de la Ligue algérienne des droits de l'Homme (LADDH), cité par l'AFP, l'offensive contre les sites en ligne en particulier s'explique par le fait qu'ils sont «plus actifs» que les médias traditionnels et qu'ils ne sont «pas tributaires de la publicité de l'Anep [l'organisme étatique qui régit la publicité publique]». Il souligne à cet égard que ces médias sont «une presse qui échappe au contrôle de l'Etat» qui, selon Saïd Salhi, «veut reprendre le contrôle d'autant qu'il existe un vide juridique concernant le presse en ligne».

Ainsi, dans le cadre d'une réforme du code pénal, le Conseil des ministres algérien a adopté le 19 avril un projet de loi qui prévoit de «criminaliser [...] notamment la diffusion de "fake news"» visant à «porter atteinte à l'ordre et à la sécurité publics», ainsi que «l'atteinte à la sûreté de l'Etat et à l'unité nationale». Reporters sans frontières a dit craindre une «instrumentalisation» de cette nouvelle disposition «pour museler la presse». «Les autorités rendent légaux des agissements qui étaient jusque-là contraires à la Constitution algérienne», estime l'ONG. Le projet de code pénal est «un autre tour de vis contre les libertés, avec pour dessein de légaliser la campagne de répression qui s'abat depuis des mois maintenant sur les militants du hirak, les journalistes et les défenseurs des droits humains, déjà poursuivis et emprisonnés arbitrairement», abonde le vice-président de la LADDH, qui réclame le retrait du texte gouvernemental. Pour Bouzid Ichalalene, c'est le même constat : «Ils veulent ajouter cet article au code pénal et pas au code de l'information, certainement pour attaquer les journalistes des sites électroniques qui ont un statut très particulier en Algérie.» 

Le porte-parole du Quai d'Orsay appelle au respect de la liberté de la presse

Répondant à une question sur ces faits, la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a appelé le 21 avril au respect de la liberté de la presse en Algérie. «La France défend le respect de la liberté de la presse et d'opinion partout dans le monde», a déclaré Agnès von der Mühll. «Elle rappelle que la liberté d'informer est un droit fondamental qui doit être protégé», a-t-elle ajouté.

Pour Bouzid Ichalalene d'Interlignes, si cette déclaration est une très «bonne chose» au niveau de la déclaration de principe, «les autorités algériennes peuvent aussi s'en servir pour appuyer leur argumentation d'ingérence étrangère à travers certains journalistes en Algérie».

«L'Algérie est le pays qui enregistre le plus de victimes en lien avec le coronavirus en Afrique et les autorités préfèrent s'acharner contre la presse libre», a déclaré à l'AFP Souhaieb Khayati, directeur de RSF pour l'Afrique du Nord.

Pour Mahrez Bouaiche, enseignant en philosophie politique à l'université de Béjaïa (nord-est), cité par l'AFP, les pratiques qui avaient cours sous le règne de l'ex-président déchu Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) restent en vigueur aujourd'hui. «C'est inquiétant et cela démontre que nous ne sommes pas dans la nouvelle Algérie» promise par son successeur Abdelmadjid Tebboune, «au moment où le peuple demande plus de liberté et de respect des droits de l'Homme».

Abdelmadjid Tebboune a été élu à la présidence en décembre dernier lors d'un scrutin rejeté par le hirak et marqué par une abstention massive de plus de 60%.

Meriem Laribi

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