Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)

Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)© Sia Kambou Source: AFP
Le président du Sénégal, Macky Sall, assiste à l'ouverture du sommet UE-UA à Abidjan, le 29 novembre 2017.

Le premier tour de l’élection présidentielle sénégalaise se tient ce 24 février. Si le président sénégalais, candidat à sa succession, se targue d'un bilan positif, les défis tant sur les plans politique et économique demeurent encore nombreux...

Plus de 6,5 millions de Sénégalais sont appelés aux urnes ce 24 février pour choisir leur prochain président. Une course à la magistrature suprême dans laquelle, Macky Sall, chef de l'Etat candidat à sa propre succession, a pris une sérieuse longueur d’avance. Selon des derniers sondages, non officiels – une loi de 1986 en proscrivant la publication – il récolterait au premier tour aux alentours de 40% des voix et sortirait largement vainqueur du second tour avec un score de 60%. Pour ses partisans, ces prédictions, même officieuses, sont le signe tangible d'une bonne gestion des affaires du pays. Pour autant, le bilan du mandat de Macky Sall est loin de faire l'unanimité comme en témoigne les débats qui agitent la classe politique et la rue sénégalaise, plus divisées que jamais. 

Malgré une croissance économique robuste, les inégalités sociales demeurent

A la tête du pays depuis avril 2012 et un second tour victorieux face au président sortant, Abdoulaye Wade, dont il fut Premier ministre, l’actuel président sénégalais revendique, sans surprise, un bilan «globalement positif». Le locataire du Palais de la République met souvent en avant les nombreux projet d'infrastructures entamés sous sa présidence dans le cadre du Plan Sénégal émergent (PSE).

Ce plan dont l’objectif affiché est de permettre au Sénégal de rentrer dans le cercle des pays émergents en 2035 à la faveur d’une croissance soutenue est censé permettre une transformation structurelle de l’économie et une amélioration des conditions de vie de la population. Nouvel aéroport international, nouveau train express régional ou encore nouveaux pôles urbains : l’exécutif sénégalais, Macky Sall en tête, communique à foison sur les nombreux projets livrés ou en cours de livraison afin de justifier la pertinence de la politique qu’il a conduite.

Les performances économiques enregistrées ces dernières années contrastent fortement avec l’évolution des niveaux de bien-être des populations

Si le gouvernement se targue d’avoir permis au pays de réaliser un taux de croissance annuel moyen tournant autour des 7% pour la période 2014-2018 et d’avoir baissé le déficit budgétaire (3,7 % du PIB en 2017 contre 4,2 % en 2016), ses détracteurs mettent en exergue la persistance des inégalités économiques et sociales. Un argument appuyé par des récentes statistiques officielles d'organisations internationales. 

Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)© SEYLLOU Source: AFP
Inauguration du premier Train express régional du Sénégal (Ter) à la Gare de Dakar (Sénégal), le 14 janvier 2019.

Ainsi, comme le note le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), «les performances économiques enregistrées ces dernières années contrastent fortement avec l’évolution des niveaux de bien-être des populations». Selon ce même rapport, le Sénégal pointait en 2016 à la 162e (sur 188 pays étudiés) du classement sur l’Indice de développement humain. En 2012, le pays de la Teranga trônait pourtant à la 154e place (187 pays étudiés). Quant au taux de pauvreté, il demeure élevé, notamment en milieu rural où il dépasse souvent plus de 50%. Les nombreuses grèves qui ont secoué le pays ces dernières années témoignent de cette situation difficile sur le plan social. Education, santé, justice, plusieurs secteurs de l’administration ont en effet été le théâtre de mouvements de protestation dont la revalorisation salariale figurait en première place des revendications. 

Si l’Etat n’y a pas donné de suite favorable, il a revanche décidé en mai 2018 d’augmenter le salaire minimum de 44,8% à la suite d’un accord entre les syndicats et le patronat sénégalais. Cette revalorisation est certes importante, mais elle reste à relativiser. Le dernier coup de pouce donné au salaire minimum remonte en effet à... 1996. Le 1er juin 2018, le smic horaire garanti a donc été porté à 302,890 francs CFA (environ 46 centimes d’euros) au lieu de 209,10 FCFA (32 cents). Quant au salaire minimum agricole garanti horaire, il est passé à 213,92 francs CFA alors qu’il était auparavant à 182,96 FCFA.

Néanmoins, cette augmentation ne concerne pas l’ensemble des travailleurs sénégalais, dont la grande majorité travaille dans le secteur informel. Dans un rapport publié en 2013, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie du Sénégal notait d'aileurs que le secteur informel représentait 90% de l’emploi non agricole, soit plus de 4,5 millions de personnes. 

Cette paupérisation contraint de nombreux Sénégalais à faire le dangereux choix de l'exil. Alors qu'ils font face à d'importantes difficultés au cours de leur traversée en Libye, nombre d'entre eux choisissent désormais le nord du Sénégal qui connaît depuis ces derniers mois une «recrudescence du nombre de départs». Les candidats à l'immigration tentent de gagner les îles espagnoles des Canaries situées à une centaine de kilomètres des côtes marocaines. Plus de 1 200 migrants y sont arrivés entre le 1er janvier et le 14 novembre 2018, selon les données du ministère espagnol de l'Intérieur. Ce chiffre est le plus élevé en neuf ans.

Deux poids lourds écartés de la course

Aux côtés de la lutte contre la pauvreté s'ajoute un autre défi pour le pays : celui de la consolidation de la démocratie. Si le Sénégal fait figure de modèle démocratique dans la région – depuis son indépendance le pays a vécu deux alternances et n'a jamais connu de coup d'Etat – le climat politique s'est progressivement détérioré ces dernières années. Dernier épisode en date : l'invalidation par le conseil constitutionnel en janvier 2019 des dossiers de candidatures de Karim Wade, fils et ministre de l’ancien président Abdoulaye Wade (2000-2012), et de Khalifa Sall, ex-maire de Dakar et dissident du Parti socialiste, deux importants opposants au président sortant. 

Karim Wade a été condamné en 2015 à six années de prison pour «enrichissement illicite» tandis que Khalifa Sall a écopé en mars 2018 d’une peine de cinq ans de prison pour «escroquerie aux deniers publics», «faux et usage de faux dans des documents administratifs» et pour «complicité en faux en écriture de commerce». 

Acharnement contre un adversaire politique

Deux procédures judiciaires dénoncées par des organisations internationales régionales et plusieurs ONG de défense des droits de l’Homme. Dans le cas de la procédure judiciaire à l'encontre de Khalifa Sall, un rapport d'Amnesty International, publié le 22 février 2018, fustige même un «acharnement contre un adversaire politique» et qualifie de «politique» l'affaire de «la caisse d'avance» de la ville de Dakar.

Face à cette fin de non recevoir du conseil constitutionnel, le parti socialiste sénégalais – fragilisé par l’absence de personnalités fortes telles que Khalifa Sall – et le Parti démocratique sénégalais (PDS) – opposé à l'option d'un plan B pour remplacer Karim Wade – ont décidé de boycotter l’élection présidentielle. Un appel auquel s’est logiquement associé l’ex-dirigeant sénégalais, Abdoulaye Wade, dont l’influence reste grande dans le pays. 

Par ailleurs, la nouvelle loi électorale, adoptée à l'Assemblée nationale en avril 2018, n'a pas participé à calmer les esprits. Elle stipule désormais que tout candidat souhaitant concourir à l'élection présidentielle doit impérativement présenter un nombre de parrainages égal au moins à 0,8 % du nombre total d'électeurs, soit environ 52 000, répartis dans au moins sept régions différentes du pays. 

Jusqu'alors, le recours au parrainage n’était imposé qu’aux candidats indépendants. En outre, seulement 12 000 signatures de citoyens-électeurs étaient requises. Si le pouvoir assure que ces dispositions évitent la multiplication des «candidatures fantaisistes», pour une grande partie de l'opposition, il s'agit ni plus ni moins d'un verrouillage du scrutin au profit de Macky Sall. Cinq candidats ont réussi à franchir l'étape du parrainage : soit le plus petit nombre depuis 1988, année où seulement quatre hommes politiques s'étaient présentés devant le peuple sénégalais. 

Un paysage politique bousculé

Quant aux candidats qui ont été autorisés à se lancer dans l’arène électorale, ils comptent bien déjouer les pronostics d’une élection présidentielle qui semble jouée d'avance. Parmi les candidats qui prétendent succéder à Macky Sall figure Idrissa Seck. Cet ancien Premier ministre (2002-2004) d’Abdoulaye Wade, se présente à l’élection présidentielle sous la bannière de son parti politique Rewmi pour la troisième fois. Soutenu, entre autres, par Khalifa Sall et l’ancien président de l'Assemblée nationale et du Sénat, Pape Diop, il apparaît comme le seul candidat en mesure de contraindre Macky Sall à un second tour. Particulièrement critique à l’encontre de la politique économique menée ces sept dernières années, il a fait de la bonne gouvernance le premier chantier de son programme. 

Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)© Joe Penney Source: Reuters
Le candidat sénégalais à la présidentielle Idrissa Seck, salue ses partisans lors d'un rassemblement organisé à Dakar, le 5 février 2012.

Figure montante de l’opposition, Ousmane Sonko, benjamin des cinq candidats en lice (44 ans), a également le vent en poupe. Candidat du parti Les patriotes du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité, cet ancien inspecteur des impôts a été radié de la fonction publique en 2016 pour manquement à son devoir de réserve. Il avait accusé, dans un livre intitulé Pétrole et gaz au Sénégal. Chronique d’une spoliation, Macky Sall et son frère Aliou de «corruption» ainsi que de «viol de la Constitution et du code pétrolier». Depuis, son discours surla lutte contre la corruption ou encore sur la protection des intérêts économiques sénégalais opère une séduction croissante sur l'opinion. S’il est élu, il promet de renégocier l'ensemble des contrats pétroliers signés par l’Etat du Sénégal avec ses partenaires étrangers et d'engager une sortie progressive du Franc CFA qu'il estime inadapté à l'économie du pays.

Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)© SEYLLOU Source: AFP
Ousmane Sonko prononce un discours dans le district de Ngor à Dakar, le 3 février 2019.

Issa Sall est également un nouvel acteur de la vie politique sénégalaise. A la tête du Parti de l’unité et du rassemblement, il est apparu sur la scène politique à l’occasion des élections législatives de 2017. Après avoir mené une campagne très active, il est parvenu à se faire élire député. Disciple de la confrérie musulmane Tijanyya, la plus puissante d'Afrique de l'Ouest, il devra convaincre au-delà de son électorat religieux. Pour ce faire, ce directeur de l'université du Sahel, l’un des plus prestigieux établissements privés d'enseignement supérieur, met en avant sa fibre sociale. 

Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)© SEYLLOU Source: AFP
Issa Sall réunit ses partisans au stade municipal de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar, le 3 février 2019.

Après avoir cumulé les portefeuilles ministériels (les Mines et l'Industrie, la Justice, les Affaires étrangères) durant les deux mandatures d'Abdoulaye Wade, Madické Niang s'est quant à lui lancé dans la course à la présidence sans l'appui du parti dont il est issu, le Parti démocratique sénégalais. Pour autant, il espère rassembler les voix des militants opposés à la décision du premier parti d’opposition de boycotter le scrutin.

Pour rafler la majorité des votes, cet avocat de formation souligne la nécessité d'insuffler une série de réformes pour garantir une meilleure séparation des pouvoirs : «La justice en général, et le Conseil supérieur de la magistrature en particulier, seront profondément réformés afin de leur conférer une indépendance effective. Dans ce cadre, le Conseil supérieur de la magistrature ne sera plus présidé par le chef de l'Etat et le ministre de la Justice ne sera plus membre actif d'un parti politique», peut-on lire sur un document de campagne. Son image de vieux routard de la politique pourrait le desservir dans un contexte où la confiance entre dirigeants et administrés est sérieusement altérée.  

Election présidentielle au Sénégal : quel bilan pour le président sortant Macky Sall ? (DOSSIER)© SEYLLOU Source: AFP
Alors ministre sénégalais des Affaires étrangères, Madicke Niang prend la parole lors d'une conférence de presse, le 23 février 2012.

Cette nouvelle configuration favorisera-t-elle une dispersion des voix au profit de Macky Sall ? Si beaucoup d'observateurs semblent le croire, il demeure néanmoins certain que ce dernier, s'il est élu, devra répondre à la demande de plus en plus pressante d'une meilleure répartition des richesses. Si la croissance économique est bel et bien au rendez-vous, elle est encore loin de faire le bonheur de l'ensemble des Sénégalais. La quasi omniprésence de la thématique de la justice sociale au sein de cette campagne électorale en est l'une des preuves les plus explicites.

Malik Acher

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