En Algérie, le parcours du combattant des réfugiés subsahariens homosexuels (REPORTAGE)

En Algérie, le parcours du combattant des réfugiés subsahariens homosexuels (REPORTAGE)© RT France.
Image d'illustration.

Sur la route de l'exil vers l'Europe, l'Algérie accueille bon gré mal gré des milliers de réfugiés subsahariens. Parmi les réfugiés se trouvent des homosexuels persécutés dans leur pays. Nous sommes allés à leur rencontre à Alger.

 «On n’est jamais mieux que chez soi», sourit Max en cachant au mieux la nostalgie qui brille dans ses yeux. Il a dû quitter le Cameroun dans la précipitation. A Alger depuis juin 2017, il attend de pouvoir se réinstaller quelque part en Occident. L’Europe ou l’Amérique, il ne sait pas encore où il va atterrir.

Une personne qui subit des persécutions dans son pays d'origine à cause de son orientation sexuelle est pleinement éligible au statut de réfugié. Max est doublement discriminé. L'Algérie ne dispose pas de cadre juridique régissant le droit d’asile et l'homosexualité est interdite dans ce pays et punie d'emprisonnement. Il ne s'agit donc pas pour lui de s'éterniser à Alger. 

L'Algérie ne dispose pas de cadre juridique régissant le droit d’asile et l'homosexualité est interdite dans ce pays

Le jeune homme a dû fuir le Cameroun car y être gay, «n’est pas possible». Diplômé en communication d'entreprise à Douala, Max sait faire passer ses idées. Charismatique et dégourdi, il connaît Alger comme sa poche et parle un peu le dialecte algérien. Il donne du «kho» (mon frère en arabe) à tous ceux qu'il rencontre. Dans les rues de la capitale, il serre plusieurs mains en l’espace de quelques minutes : «Je connais beaucoup de monde ici.»

Comme il n’a pas le droit de travailler, Max fait du bénévolat dans des associations. Grand, costaud, il joue au foot et au basket dans des terrains municipaux et se fait beaucoup d’amis. Il a une véritable passion pour les jeux vidéos, au point de participer à des tournois dans des salles jeux. La vie classique d’un jeune homme de 24 ans. Enfin presque. «Je suis gay depuis l'âge de 19 ans. Au Cameroun, les gens ne peuvent même pas imaginer l'homosexualité. Pour eux, c'est une abomination, une maladie mentale. Ils considèrent que tu es possédé et qu'il faut t’exorciser », explique-t-il, non sans oublier de préciser : «Pourtant, la société camerounaise est très ouverte sur beaucoup d’autres questions comme la religion, la mixité, la sexualité hétéro, mais l’homosexualité, c’est impensable.»

Max a entretenu une relation avec un voisin : un jour, leur relation a été découverte par leur entourage. Ce fut une onde de choc dans sa famille et dans tout le quartier. «J’ai vécu la pire humiliation de ma vie», explique-t-il. Sa voix, pleine d’assurance habituellement, vacille. Il préfère ne pas en parler. Lynché, il fuit sans demander son reste et prend la route. Bus, taxi, marche. D'abord le Nigeria puis le Niger puis le Sahara algérien. Il dit avoir marché d'Adrar à Alger. Plus de 1 300 kilomètres séparent cette ville du désert de la capitale algérienne.

En Algérie, le parcours du combattant des réfugiés subsahariens homosexuels (REPORTAGE)© RT France.
Alger, septembre 2018, image d'illustration.

 

Sur la route, Max découvre à ses dépends l’humanité dans ce qu’elle a de plus atroce. Il raconte : «J’en ai vu de toutes les couleurs : trafic humain, trafic de carburant, d'or, d'armes, racket, violence gratuite, viols en tournantes. J’ai vu, impuissant, une femme se faire violer en public. Les passeurs obligent les femmes à avoir des rapports sexuels. Elles n’ont pas le choix. Elles sont en plein milieu du désert et ne savent même pas quelle direction prendre. Là bas, tu es dos au mur. C'est l'enfer. Les passeurs font de toi ce qu’ils veulent.»

Après deux mois et demi de périple éprouvant, il gagne Alger. Rapidement, il se tourne vers des ONG et des organismes de protection internationale à qui il raconte son parcours. Il est suivi par une psychologue deux fois par mois. Mais ces organismes disposent de très peu de moyens pour venir concrètement en aide aux réfugiés. Max perçoit une aide de 90 000 dinars (450 euros) pour se loger toute l'année et 4 500 dinars (27 euros) par mois pour se nourrir. «C’est de l’argent de poche, dit Max. Il est impossible de se suffire de ces sommes pour vivre en Algérie où le coût de la vie est élevé.»

A travers les applications de rencontre, ils tissent des liens qui peuvent se révéler lucratifs

Les réfugiés ont interdiction de travailler, ce qui les met dans une situation intenable. Alors ils se débrouillent. Beaucoup font des chantiers au noir, d’autres offrent des services moins avouables... A travers les applications de rencontre, ils tissent des liens qui peuvent se révéler lucratifs.

En plus de la précarité, il y a le racisme contre les noirs. Pour Max, c’est du quotidien. On l’appelle «kahlouch» (équivalent de nègre en arabe), on refuse de lui serrer la main. Une docteur a même refusé un jour de lui faire un prélèvement sanguin pour un test dans un hôpital. «En Algérie, beaucoup de gens pensent qu'un noir, c'est quelqu'un qui ne sait ni lire ni écrire, qui n'est pas propre et qui a des maladies», se désole Max. «Ça m’arrive souvent quand je rentre dans un taxi collectif qu'une femme fasse la moue, se bouche le nez et se parfume pour me signifier que je sens mauvais», raconte-t-il indigné.

Etre homo, c’est plus facile en Algérie que dans certains pays d’Afrique

Concernant l’homosexualité, Max est plus nuancé. Selon lui, «l'Algérie est un pays homophobe mais où l'homosexualité est tolérée car il y a beaucoup d'homosexuels ici, c’est un secret de polichinelle». Zoheir, un militant LGBT algérien rencontré à Alger nous a expliqué que l’article 338 du code pénal qui condamne à trois ans de prison les pratiques homosexuelles est issu d’une loi coloniale française qui a perduré après l’indépendance.

Même s'il assume de manière affirmée son orientation sexuelle, Max ne le crie pas sur tous les toits en Algérie : «Beaucoup de mes fréquentations ne savent pas que je suis gay et sont très surpris quand ils l'apprennent car je ne suis pas ce qu’on appelle un "gay déclaré". Certains ne veulent pas me croire quand je finis par le leur dire. Malheureusement, j'ai perdu énormément d'amis qui m'ont tourné le dos quand ils l'ont su.» Pour Max, contrairement à d’autres personnes, être gay n'est pas une identité : «C'est mon orientation sexuelle. Ça n'a rien à voir avec ma personnalité», revendique-t-il.

L'Algérie est un pays homophobe mais où l'homosexualité est tolérée car il y a beaucoup d'homosexuels ici

Cela étant, Max est très actif dans la communauté. En plus du bénévolat, il participe à des rencontres entre LGBT algériens et étrangers pour échanger sur les thématiques qui les concernent. En outre, il fréquente tous les jours les quelques autres réfugiés LGBT d’Alger. Nous avons pu assister à l’une de ces rencontres entre amis. La plupart étant désœuvrés, les réfugiés se retrouvent quotidiennement dans la minuscule maison que louent deux d’entre eux, à Aïn Taya, en banlieue est d’Alger. Une dame a accepté de leur louer une petite habitation dans sa modeste propriété composée de petites dépendances.

«Elle ne sait pas qu’on est LGBT. Elle nous demande juste d’être discrets, parce que des jeunes noirs à Alger, ça ne passe pas inaperçu», explique Max. «C’est une dame civilisée», nous dit Marco, un autre réfugié LGBT malien, visiblement amer. Au détour de l’expression de sa rancœur, il nous confie qu’il se prostitue : «Je n’aime pas les Algériens. Pour moi, ce sont juste des clients. Je les déteste, ils sont méchants.»

Réunis autour d’un café ou d’un plat africain cuisiné par leurs soins, les jeunes hommes passent leur journée à discuter, à jouer au Scrabble et à regarder leurs téléphones. «Le plus dur, c’est l’oisiveté», nous confie Willy qui était cadre dans l’événementiel au Cameroun. Fin, élégant et soigné malgré les vêtements modestes qu’il porte, Willy accuse le coup de cette subite dégradation sociale. «J’avais la belle vie là-bas», soupire-t-il. Lui aussi a dû fuir de manière précipitée son pays quand son homosexualité a été découverte. «On n’est jamais mieux que chez soi», conclut Max.

Meriem Laribi

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