Viktor Orban est-il vraiment «anti-européen» ?

Viktor Orban est-il vraiment «anti-européen» ? Source: Reuters
Viktor Orban au sommet européen du 28 juin

Sa lutte anti-migrants en a fait une figure, principalement aux yeux des eurosceptiques d'Europe de l'Ouest, de l'opposition à l'UE. S'il cultive cette image, Viktor Orban n'en demeure pas moins un partisan de l'intégration européenne pour son pays.

Ses opposants n'hésitent pas à qualifier le Premier ministre hongrois Viktor Orban d'«anti-européen». En cause : ses prises de position assumées et répétées contre l'accueil de migrants dans l'Union européenne (UE) et son refus d'accueillir le quota de réfugiés qu'impose pourtant le plan de la Commission européenne de 2015 à la Hongrie. Ce qui pourrait n'être qu'un simple désaccord politique, par l'importance qu'a pris la question des migrants dans le débat européen depuis trois ans, a fini par revêtir des airs de véritable opposition.

Loin de renier cette image sulfureuse, Viktor Orban s'en est accommodé et est parvenu, notamment à travers le groupe de Visegrad, à s'imposer comme le meneur d'une véritable fronde, n'hésitant pas à pratiquer la politique de la chaise vide. Dernier exemple en date : alors que la crise migratoire place l'UE face à l'une des plus graves crises de son histoire, le Premier ministre hongrois a annoncé que son pays, ainsi que la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, ne participeraient pas au mini-sommet sur l'immigration du 24 juin dernier.

Viktor Orban semble crédible dans ce rôle, comme en témoignent les éloges dont il fait l'objet, tant de la part du chancelier autrichien Sebastian Kurz que de celle du nationaliste néerlandais Geert Wilders. Le 4 juin, Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur italien et leader de la Ligue, annonçait s'être entretenu avec le Premier ministre hongrois et témoignait son enthousiasme de se savoir soutenu par un dirigeant étranger dans sa lutte contre la politique migratoire de l'UE. Plus récemment, Marine Le Pen déclarait qu'elle espérait que le groupe de Visegrad ferait «plier» le couple franco-allemand sur le sujet.

Au-delà de la question migratoire, Viktor Orban est devenu par la force des choses le héraut des opposants à l'UE. Après sa réélection en avril dernier, le Premier ministre hongrois avait reçu les plus chaleureux compliments de Nigel Farage. Le champion du Brexit avait alors déclaré : «Il est, pour l'UE, un cauchemar encore plus terrible que moi !» Sensible à l'extrapolation qu'opèrent ses soutiens à l'étranger, Viktor Orban n'hésite d'ailleurs pas à cultiver un discours à contre-courant des principes fondateurs de l'UE. Le 11 mai dernier, il théorisait ainsi, dans un discours largement relayé dans la presse européenne, l'échec des démocraties libérales et la nécessité d'une Europe des nations.

L'attachement de la droite hongroise à l'UE

Pour autant, s'il cultive une certaine ambiguïté à destination des eurosceptiques étrangers, le Premier ministre hongrois n'agite pas la menace d'un «Hongrexit» dans son propre pays. Le sentiment des Hongrois à l'égard de l'UE, qu'ils furent 83,8% à vouloir rejoindre lors du référendum d'adhésion organisé en 2003, est bien différent de celui des Européens de l'Ouest. Si Viktor Orban peut être caricaturé en «anti-européen» à Bruxelles, tant par ses soutiens que par ses détracteurs, il occupe dans son propre pays une position sensiblement différente.

Son parti, le Fidesz, est une organisation politique classée au centre-droit dont les idées sont très semblables à celles des autres mouvements conservateurs de la «Mitteleuropa» : en réaction à la dictature communiste, la droite hongroise s'est tournée, sitôt l'URSS effondrée, vers l'Europe et vers la démocratie-chrétienne – deux références auxquelles le Fidesz demeure fidèle. Au plus fort de la crise entre Budapest et Bruxelles, alors que la Hongrie venait d'être déboutée d'un recours en justice contre les quotas migratoires, Viktor Orban, loin d'en dénoncer les fondements, se montrait on ne peut plus clair quant à son attachement aux règles de fonctionnement de l'UE : «La Hongrie doit respecter les traités et reconnaître les décisions de la Cour».

Le Fidesz est en outre bien implanté sur la scène politique européenne et jouit d'une visibilité non négligeable si on la rapporte au poids relatif de la Hongrie dans l'UE. Aux côtés des Républicains ou de la CDU d'Angela Merkel, il fournit le sixième plus gros contingent de députés européens au sein du Parti populaire européen. Autre exemple éloquent de l'intérêt réel de Viktor Orban pour l'UE : la trajectoire de son bras droit, Tibor Navracsics. Après avoir été vice-Premier ministre, chef du Fidesz et ministre des Affaires étrangères, cet ex-chef de cabinet de Viktor Orban a finalement été nommé Commissaire européen en 2014. 

La politique économique de l'UE ravit Budapest

Au-delà du tropisme européen du Fidesz et de Viktor Orban lui-même, les liens structurels qui unissent Budapest et Bruxelles sont suffisamment étroits pour que les positions eurosceptiques du gouvernement hongrois apparaissent à bien des égards comme des postures médiatiques. Dans les faits, le gouvernement de Viktor Orban ne reprend aucunement à son compte les critiques qui peuvent être adressées par les eurosceptiques d'Europe de l'Ouest à l'encontre de l'UE, notamment sur le plan économique.

En prévision des futures implications pour le budget européen de la sortie du Royaume-Uni en 2019, le ministre hongrois de la Chancellerie Janos Lazar déclarait ainsi, en janvier dernier, devant la Commission, que cette dernière devait faire une proposition de budget «plus courageuse» que celle du budget précédent (2014-2020). Alors que le poids des contributions des Etats membres au budget de l'UE est l'un des arguments phares des eurosceptiques, le gouvernement hongrois assume une position opposée. «Nous aimerions être des contributeurs nets», a affirmé Janos Lazar, voulant placer la Hongrie au rang des pays contribuant davantage qu'ils ne bénéficient des aides européennes.

Du point de vue économique, l'intégration européenne est un avantage certain pour la Hongrie et dont Viktor Orban a pleinement conscience. A titre d'exemple, en sa qualité d'exportatrice nette de produits agroalimentaires, elle plaide depuis plusieurs années aux côtés de la France pour une réforme de la Politique agricole commune (PAC). Un groupe de travail bilatéral entre les ministères hongrois et français de l'agriculture se réunit régulièrement pour faire avancer ce dossier à Bruxelles.

Autre domaine dans lequel l'UE offre des opportunités bien senties à la Hongrie : celui de l'industrie. Au point que les avantages comparatifs du marché unique pour Budapest irritent jusqu'à certains dirigeants, comptant parmi les Européens libéraux les plus convaincus. «Quand on détricote l'Europe, quand on utilise les fonds [européens] pour faire du dumping social et fiscal, on prend les contributeurs nets un peu pour des imbéciles : la solidarité se justifie parce que nous avons des valeurs et des projets communs. Ce n'est pas un self-service», s'était agacé Emmanuel Macron en février dernier à l'occasion d'un premier sommet européen consacré à la question budgétaire post-Brexit.

C'est d'ailleurs depuis le Brexit que Viktor Orban redouble de vigueur dans ses critiques contre la politique migratoire européenne. Devenue un risque réel, la menace d'une rupture avec l'UE a de quoi faire peur aux autres Etats membres, alors même que chacun sait bien à Bruxelles que la Hongrie ne compte nullement renoncer à l'UE. Et paradoxalement, peut-être est-ce là le plus gênant pour les opposants de Viktor Orban : c'est parce qu'ils le savent déterminé à peser à l'intérieur de l'UE qu'ils s'inquiètent des répercussions que ses prises de position pourraient avoir sur d'autres mouvements eurosceptiques. Ceux-ci pourraient bien, inspirés par le modèle hongrois, renoncer à leurs velléités de sortie de l'UE, qui les marginalisaient relativement, pour prôner un infléchissement du dedans. C'est ce que semble avoir commencé à faire avec succès la Ligue en Italie et peut-être la route que s'apprête à emprunter le Rassemblement national en France.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter