LONG FORMAT : Donald Trump, l’anti Hillary

Donald Trump joue un beau rôle d'outsider dans la campagne pour l'accession au Bureau Ovale. Source: Reuters
Donald Trump joue un beau rôle d'outsider dans la campagne pour l'accession au Bureau Ovale.

Alors que la première étape de la primaire républicaine se déroulera dans l’Iowa le 1er février, Donald Trump fait la course en tête. Une situation tout simplement inimaginable il y a encore quelques mois. Mais que traduit cette popularité ?

Qu’elle est loin la perspective d’un duel Hillary Clinton-Jeb Bush. Effacées, les premières enquêtes d’opinions qui donnaient le frère de l’ancien président grand favori des républicains. Les Etats-Unis peuvent s’avérer être une nation surprenante. Surprenant, il l’est, le trublion qui vient gâcher la fête. Au sein de l’establishment, qu’il soit politique ou médiatique, personne n’a vu arriver Donald Trump. Pourtant, il caracole en tête des sondages. Son avantage ? Celui de vouloir bousculer la classe dirigeante. Son succès est la traduction d’un désir des Américains de couper avec leurs élites. De vouloir du changement.

Trump, le fantasque… pas si fou que cela

Il est l’un des personnages politiques les plus fascinants des dernières décennies outre-Atlantique. Tant par son exubérance que par la popularité qui l’accompagne. Mais juger Donald Trump uniquement par le prisme de sa vulgarité serait une grossière erreur.

Le magnat de l’immobilier

Né en 1946 dans le Queens, ce New-Yorkais pure souche profite très vite de l'entreprise familiale. Son paternel exerce ses talents dans l’immobilier. Son entreprise construit déjà des appartements pour la classe moyenne. Celle-là même que Donald Trump courtisera bien des années plus tard. Sous la tutelle de son père, il connaît ses premiers succès en affaires au début des années 1970. Durant des décennies, il s'affairera à construire un empire basé sur des constructions tape à l’oeil et qui portent souvent son nom.

La Trump World Tower. Un des plus grands ensembles habitables au monde.© Wikipedia
La Trump World Tower. Un des plus grands ensembles habitables au monde.

Citons par exemple la Trump Tower de New-York ou la Trump World Tower, l'un des plus grands immeubles d’habitation du monde. Son côté fantasque se retrouvait déjà du temps ou l’immobilier occupait ses journées. Il a, par exemple, tenté d’acquérir le Palais du Parlement de Bucarest, le plus grand bâtiment en pierre du globe, pour en faire… un casino géant ! Si son empire a connu des hauts et des bas, il l’a préservé au prix d’un sens des affaires que même ses adversaires lui reconnaissent. Aujourd’hui, il est à la tête d’une fortune d’environ 4,5 milliards de dollars.

La politique à toutes les sauces

L’engagement politique de Donald Trump l’a fait naviguer de gauche à droite. De sensibilité démocrate au départ, il apporte ensuite son soutien au président Ronald Reagan. En 1987, il s’engage en faveur des républicains. L’historien et lauréat du Prix Pulitzer, Jon Meacham, évoque une anecdote plutôt surprenante dans sa biographie de George Bush père : Destinée et Pouvoir : L’odysée américaine de George Herbert Walker Bush. Selon lui, lors de la présidentielle de 1988, Donald Trump aurait tenté de convaincre le 41ème président des Etats-Unis de conduire sa campagne à ses côtés et d’en faire son candidat à la vice-présidence. Jon Meacham raconte que George Bush aurait trouvé l’idée «étrange et incroyable». Pour Donald Trump, c’est un autre son de cloche. C’est l’ancien président qui lui aurait demandé de le rejoindre. La vérité est ailleurs.

Après une parenthèse au Parti de la réforme des Etats-Unis d’Amérique, Donald Trump se signale à nouveau comme détracteur de la présidence de George W. Bush. Il s’oppose notamment à la guerre en Irak en 2003. Quatre ans plus tard, lors d’une interview à CNN, il qualifie la décision du président américain en ces termes : «Tout n’a été que mensonge à Washington. Les armes de destruction massive étaient un mensonge total, juste un moyen d’attaquer l’Irak. Bush pensait que tout serait facile. Tout s’est passé exactement à l’inverse». Sur Saddam Hussein, le futur candidat à la Maison Blanche fait preuve de pragmatisme : «Que l’on aime ou pas Saddam Hussein, il détestait les terroristes. Il tuait les terroristes. Ils sont venus dans ce pays qu’il contrôlait et dominait. Aujourd’hui, c’est un nid à extrémistes.»

Donald Trump et Mitt Romney en 2012. Source: Reuters
Donald Trump et Mitt Romney en 2012.

Il se réinscrit au Parti républicain en 2012 et décide de soutenir Mitt Romney, après avoir envisagé de se présenter lui-même à la primaire. En bref, il recule pour mieux sauter.

La bête noire de la presse

Nous sommes le 16 juin 2015. Donald Trump annonce sa candidature en termes pompeux : «Je suis officiellement candidat à la présidence des Etats-Unis et nous allons rendre à notre pays sa grandeur». En France, la nouvelle ne fait pas grand bruit. La plupart des médias n’y consacrent qu’une brève. Aux Etats-Unis, elle arrache plus de sourires que de réel intérêt.

Mais très vite, sa popularité grandissante (les sondages le placent régulièrement en tête des intentions de vote chez les républicains, parfois même assez largement) attire les regards.

Les courbes qui bousculent les pronostics. © Capture d'écran du site : www.huffingtonpost.com
Les courbes qui bousculent les pronostics.

Le dédain est grand dans la presse occidentale. Au mois de juillet 2015, la version américaine du Huffington Post annonce qu’elle couvrira désormais la campagne de Trump dans ses pages «divertissement».

Il faut dire que le candidat n’y va pas de main morte. En quelques mois, il s’est moqué d’un journaliste handicapé qui l’avait égratigné :

Auteur: RT France

Il a proposé d’interdire les musulmans d'entrée sur le territoire américain tant que la menace terroriste pèserait sur l’Oncle Sam :

Auteur: RT France

Il a critiqué une célèbre journaliste de Fox News, l’accusant d’avoir été agressive avec lui à cause de ses menstruations ; quitte à s’attirer encore un peu plus les foudres d’une partie de la presse qui le qualifie déjà de misogyne :

Auteur: RT France

Sans parler de ses propos polémiques sur les immigrés illégaux mexicains. Ces faits d’arme lui ont valu l’hostilité de la majeure partie des journalistes occidentaux. Le Philadelphia Daily News n’a pas hésité à le comparer à Adolf Hitler par le biais d’un jeu de mot douteux, s’appuyant sur la paronymie entre «führer» et «fureur».

Un éditorial de l’Union Leader, le plus grand quotidien du New Hampshire a qualifié sa campagne «d’insulte à l’intelligence des électeurs». Quant au Guardian, il s’est délecté d'une vidéo montrant un aigle attaquant Donald Trump dans son bureau.

Auteur: Sam Kalidi

Il est intéressant de constater que les sommets côtoyés par le fantasque milliardaire dans les sondages ne font que peu dévier l'opinion de la presse dans son ensemble. Donald Trump y est souvent caricaturé. L’homme cumulerait les tares : sexiste, grandiloquent, idiot. Certains ne s'embarrassent pas de subtilité.

Le Trump "sexiste"© Capture d'écran du site : www.theweek.com
Le Trump "sexiste"

Le Trump "grandiloquent" © Capture d'écran du site : www.theweek.com
Le Trump "grandiloquent"

Le Trump "idiot"© Capture d'écran du site : www.theweek.com
Le Trump "idiot"

Cependant, en traitant le cas Trump de cette manière, il est facile de passer à côté de l’essentiel. Sa popularité grandit dans un terreau très fertile. Celui d’une Amérique profonde qui a peur de l’avenir.

Trop riche pour être acheté

Plutôt que de parler à nouveau de tout ce qui provoque le rejet de sa personnalité, pourquoi ne pas s’intéresser à ce qui suscite l’adhésion ? Donald Trump a bâti sur des bases solides. Celles d’une classe moyenne blanche qui se sent menacée de disparition. Sur le plateau de l'émission télévisée Ce soir ou jamais, l’historienne et spécialiste des Etats-Unis Françoise Coste, définissait l’hypothétique électorat de Trump de la façon suivante : «C’est une Amérique qui sait qu’elle est en train de mourir. Celle qui est nostalgique des années 1950, celle qui est chrétienne, celle qui est blanche. Une Amérique souvent ouvrière qui a souffert de la crise. Une Amérique des petits blancs. C’est leurs tripes qui parlent». En ce sens, il peut être comparé à Marine Le Pen. Ce que les médias américains ne se sont d’ailleurs pas privés de faire.

Pour comprendre l’engouement suscité par le magnat de l’immobilier, quoi de mieux que de poser directement la question aux personnes concernées. C’est ce qu’a fait une célèbre agence de presse américaine qui est partie à la rencontre de ceux qui pourraient se laisser tenter par un vote Trump. Et vous allez constater que ses défauts peuvent subitement se transformer en qualités, suivant la personne à laquelle vous parlez.

La presse l’accuse d’être vulgaire ? Pour Leigh Ann Crouse, 55 ans et qui vit dans l’Iowa : «C'est totalement rafraîchissant. Il n'est pas politiquement correct. Il a une colonne et il ne peut être acheté».

Donald Trump bande souvent son arc aux multiples cordes pour décocher cette flèche. Son immense fortune le mettrait à l’abri de toute compromission avec les lobbies qui pourraient vouloir l’acheter : «Souvenez-vous de ceci. Ils [les donateurs] ont le contrôle total de Jeb et d'Hillary. Je vais vous dire une chose. Personne ne mise des millions de dollars sur moi. J'utilise mon propre argent».

En décembre dernier, alors qu’il s’exprimait devant la Republican Jewish Coalition, le sulfureux candidat s’est de nouveau attiré les foudres. Il a été accusé de véhiculer des préjugés antisémites : «Je ne veux pas de votre argent, en conséquence de quoi vous ne me soutiendrez probablement pas. Parce que, bêtement, vous voulez donner de l’argent. Trump ne veut pas d’argent».

Un argument qui fait mouche chez de nombreux électeurs. Il est vrai que la famille Bush ou Hillary Clinton se sont retrouvées à maintes reprises au coeur de polémiques liées au financement de leurs campagnes. Pour Nancy Adam, une dame âgée de 60 ans originaire de Boston, Donald Trump agit «pour de bonnes raisons. Ce n'est pas pour l'argent. Ce n'est pas pour le pouvoir politique. Il a déjà tout. Il n'a rien à perdre en faisant ceci».

Et il semble que Donald Trump ait pensé à tout. Après tout, pourquoi une classe moyenne durement touchée par la crise voterait pour un milliardaire qui a proposé de baisser les salaires et de supprimer l’impôt sur les sociétés ? Tout simplement parce que seul un homme d'affaires de son calibre peut remettre l’Amérique sur les rails. C'est en tout cas ce qu'il répète à longueur de discours. Quitte à faire des promesses qui semblent intenables. Comme celle de rapatrier les moyens de production d’Apple sur le sol de l’Oncle Sam. Mais peu importe, comme souvent avec Trump, seul compte le symbole et l’espoir qu’il suscite dans les tréfonds de l’Amérique… et chez Ken Brand, âgé de 56 ans et citoyen du New Hampshire : «Ce pays a besoin d'un homme d'affaires comme lui pour nous remettre sur les rails, pour qu'on arrête d'être la risée du monde».

Et dans une certaine frange de l'électorat, son discours radical sur l’immigration ne choque pas. Du moins pas complètement. «Aussi fou que cela puisse l'être, je pense qu'il aborde quelque chose qui doit être entendu», a analysé Randy Thomas, de Bedford, lui aussi, dans le New Hampshire. «Je crois qu'il dit quelque chose que tout le monde pense qu'il faut le soulever. Si vous êtes dans un Etat de droit, il faut respecter les lois». Pourtant, Randy vit loin de la Californie. En 2014, l’Etat le plus peuplé du pays est devenu majoritairement hispanique. Dans le dernier recensement publié fin juin, il en comptait 14,99 millions contre 14,92 millions de Blancs. C’est le troisième Etat de l'Union dans ce cas, après le Nouveau-Mexique et Hawaï, qui lui est majoritairement peuplé d’Asiatiques.

«Make America great again»

Rendre sa splendeur à l'Amérique, cela passe aussi par la politique étrangère. Et Donald Trump, comme son entourage, l'a bien compris. «Nous sommes tellement faibles, nous ne sommes plus respectés», se lamente Jerry Welshoff, 56 ans. «Nous ne pouvons pas négocier. J'aimerais voir Donald Trump s'asseoir avec Poutine ou l'Iran ou le Mexique pour conclure une entente, parce que c'est ce qu'il a fait toute sa vie».

Bien qu’il soit régulièrement qualifié de militariste convaincu, les discours de Donald Trump laissent plus transparaître une volonté, non dénuée de symbole électoraliste, de choyer les vétérans que de déclencher la troisième guerre mondiale.

Auteur: RT France

Alors que pour Hillary Clinton ou la candidate républicaine et ex-patronne de Hewlett-Packard, Carly Fiorina, l’image d’une Amérique forte transite par des discours bellicistes, Donald Trump joue la carte de l’autorité d’une manière différente.

Hillary Clinton qualifie la Russie comme l’un des «principaux adversaires» des Etats-Unis. Carly Fiorina a un programme bien à elle : pas de dialogue avec Moscou, construction de nouveaux navires pour la 6ème flotte des Etats-Unis, manœuvres militaires dans les pays baltes, renforcement de la défense antimissile américaine en Pologne et expansion de la présence militaire des Etats-Unis en Europe.

Donald Trump, lui, capitalise sur un art des affaires qui se muerait en art de la diplomatie. Le candidat républicain l’assure, il mènera «un dialogue avec le président Poutine sur la Syrie et l'Ukraine». «Je suis persuadé que nous serions capables de dialoguer. Nous n'aurions pas autant de problèmes avec la Russie et d'autres pays qu'aujourd'hui», promet-il. Avant de rajouter : Pourquoi, en fait, Washington devrait empêcher Damas de lutter contre l'Etat islamique ?»

C’est bien évidemment son charisme et son aura naturelle qui devraient lui permettre d’amadouer les grands de ce monde. Plus sérieusement, la stratégie de Donald Trump est bien plus rodée que les médias mainstream voudraient nous le faire croire. Quand il rabaisse Jeb Bush sur un plateau de télévision ou qu’il fait rire l’auditoire au détriment de Rand Paul, il sait qu’il marque des points. Il sait qu’il rentre un peu plus dans son personnage de sauveur d’une Amérique old school.

Auteur: RT France

«Peut-être qu'on a besoin d'un guerrier, plutôt que d'un politicien», a soulevé Duane Ernster, 57 ans. Cela tombe bien, Donald Trump n’est pas un politicien. C’est la raison de son succès et cela sera peut-être aussi celle de son échec.

Auteur: RT France

Frank Luntz, sondeur républicain, se montre sceptique sur les chances de victoire de Donald Trump : «Bon nombre de ses partisans se laissent une porte ouverte et disent qu'il y a une chance qu'ils votent pour un autre candidat. Sa campagne n'est pas aussi sophistiquée que celle de certains de ses rivaux, qui ont plus d'expérience politique. Mais Trump ne se retirera pas».

Récemment, le milliardaire a reçu le soutien de l’icône du Tea Party, Sarah Palin. Un ralliement qui n’est pas dénué d’intérêt mais qui masque le manque de concours politique de poids.

En plus de cela, Donald Trump doit encore résoudre un équation difficile. Comment obtenir le vote des minorités alors que son dauphin dans les sondages, Ted Cruz, apparaît mieux armé pour récolter les voix de la toute puissante communauté hispanique ? C’est en substance le constat de Françoise Coste. Pour elle, l’Amérique de Trump est «minoritaire» et bien différente de celle «qui a élu Barack Obama deux fois».

Cependant, Frank Luntz maintient que Donald Trump jouera un rôle prépondérant dans la primaire républicaine : «Il y a très peu de choses que l'élite du parti, les journalistes ou ses rivaux peuvent faire pour le renverser, parce que ses partisans n'ont aucune confiance en ces groupes. Je pense que la candidature Trump est là pour rester et je pense que les républicains doivent trouver un moyen de gérer cela».

Rendez-vous le 1er février, dans un petit Etat rural nommé Iowa.

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