Beauvau de la sécurité : avant tout un jeu de calendrier pour «gagner du temps jusqu'à 2022» ?

Beauvau de la sécurité : avant tout un jeu de calendrier pour «gagner du temps jusqu'à 2022» ?© CHRISTOPHE ARCHAMBAULT Source: AFP
Le ministère de l'Intérieur, place Beauvau, Paris, novembre 2018 (image d'illustration).

Si l'enjeu de dessiner les contours d'une police du futur en la dotant de moyens budgétaires croissants au cours de la décennie est bien sur la table, des voix policières s'élèvent qui craignent de simples effets d'annonce de nature dilatoire.

Le Beauvau de la sécurité voulu par Emmanuel Macron ne commencera officiellement que dans quelques jours, mais les syndicats policiers et des représentants de la gendarmerie ont ouvert le bal le 25 janvier avec une visioconférence pilotée par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin qui, tel monsieur Loyal, leur a présenté le programme des groupes de travail pour les prochains mois.

Deux objectifs avaient été fixés par le président de la République : d'une part améliorer les conditions d'exercice des deux forces de sécurité du ministère (policiers nationaux et gendarmes) et d'autre part consolider les liens avec les Français, présentés comme distendus à la suite d'affaires très médiatisées depuis l'émergence de la crise sociale des Gilets jaunes jusqu'aux plus récents usages présumés illégitimes de la force, comme dans l'affaire Zecler.

L'initiative d'un «Beauvau de la sécurité» a pu faire hausser quelques sourcils au sein des syndicats de police qui avaient déjà vu plusieurs initiatives fleurir au cours des derniers mois du côté du ministère et qui concernaient leurs adhérents au premier chef : des séminaires sur le maintien de l'ordre qui ont mené à la rédaction du nouveau schéma national publié en septembre 2020, des réunions pour un hypothétique livre blanc de la sécurité intérieure, finalement publié en novembre. Mais surtout, ils avaient vu certaines de leurs idées figurer dans la proposition de loi relative à la sécurité globale en octobre.

Qu'avaient donc besoin les adhérents des organisations majoritaires policières d'un «Beauvau de la sécurité» ? Cette réflexion ayant été lancée en plein contexte médiatique d'exposition des violences policières et dans la dernière partie du mandat de l'actuel gouvernement, certains policiers, qui s'en sont ouverts à RT France, ont le sentiment qu'il était trop tard pour agir dans ce quinquennat et qu'une réforme décidée dans ce contexte ne serait pas favorable aux fonctionnaires.

Castaner a totalement planté le gouvernement, tout comme Daniel Vaillant avait planté Lionel Jospin entre 2000 et 2002

Finalement, le Beauvau de la sécurité est censé déboucher sur une loi de programmation de la sécurité intérieure à la fin de l'année 2021. Il s'agit de la troisième «LOPSI» après LOPSI-1 en 2003, puis LOPPSI-2 en 2009. Celle-ci devrait se nommer LPOSI-3. Elle doit sécuriser les objectifs budgétaires des forces de sécurité intérieure et faire vivre les propositions du livre blanc jusqu'à l'horizon 2030 (avec une revoyure quinquennale), notamment sur les sujets de la formation, de l'encadrement, des inspections administratives et des moyens.

Des réunions toutes les deux semaines jusqu'à la mi-mai

Revêtant une forme similaire au «grand débat», les réunions de travail, rassemblant les syndicats de police, les représentants de la gendarmerie, les élus, des agents de Bercy, des contributions de la société civile (notamment des avocats) et des apports internationaux, sont programmées toutes les deux semaines jusqu'à la mi-mai. 

Le dispositif a donc été présenté aux partenaires sociaux le 25 janvier par visioconférence pour des raisons de prophylaxie sanitaire.

Selon une source policière syndicale, contactée par RT France, la réunion du 25 janvier consistait simplement en une présentation du programme.

Le 1er février, une rencontre est prévue en présence physique avec le Premier ministre Jean Castex et une dizaine de représentants de la police nationale ainsi qu'une dizaine de représentants de la gendarmerie, si toutefois les conditions sanitaires le permettent.

Ensuite, une table ronde sur le rapport entre la police et la population est prévue le 8 février, avec la présence annoncée de la Cnil et du Défenseur des droits ; «en revanche, je n'ai pas entendu parler d'Omar Sy», raille une source policière auprès de RT France, en référence à une rumeur qui évoquait, au cours du mois de janvier, la présence du comédien au Beauvau de la sécurité au mois de janvier.

Si le gouvernement veut des idées pour réformer la police, il y en a plein les placards des deux chambres parlementaires

D'autres sources s'inquiètent particulièrement de la présence de caméras pour ces tables rondes qui seront diffusées sur les réseaux sociaux, à l'instar de certaines commissions d'enquêtes parlementaires. Un syndicaliste explique : «Certains collègues, parfois, préfèrent faire leur petite cuisine sans que personne ne puisse les voir : ni leurs adhérents, ni leurs concurrents... juste eux et le ministère, en bilatéral.»

Les premières réunions porteront des thématiques propres aux forces de sécurité comme la formation et l'encadrement. Puis le 22 mars, viendra la question de l'autorité judiciaire, peut-être en présence du Garde des sceaux. Les thèmes suivants seront le maintien de l'ordre, la sulfureuse captation vidéo qui a enflammé le débat parlementaire relatif à la Sécurité globale (une proposition de loi dont le rapporteur LREM Jean-Michel Fauvergue participera au Beauvau), le contrôle interne (avec une réforme des corps d'inspection en vue), puis les activités de soutien des forces : les personnels techniques, scientifiques et administratifs. Le tout sera saupoudré de visites sur le terrain, notamment dans des commissariats et des casernes.

En somme, les fameux «sept péchés capitaux», pointés par Gérald Darmanin (ainsi que le rapport à l'autorité judiciaire demandé par les syndicats) seront abordés au cours de ce Beauvau de la sécurité. Il est à noter que les syndicats Alliance et l'Unsa-Police, qui avaient annoncé à grand renfort médiatique qu'ils ne participeraient pas au Beauvau, seront finalement présents après avoir obtenu gain de cause dans les dossiers de la réponse pénale et de la gratuité des transports pour les policiers... une négociation que RT France avait suivie au mois de décembre.

Après cette concertation de quatre mois, le gouvernement planchera sur sa loi de programmation à l'orée de l'été, qu'il rendra publique à l'automne.

Mais le gouvernement, visiblement désireux de reprendre la main sur le régalien sécuritaire, aura-t-il le temps de mener à bien cette mission fixée par le président de la République ? Certaines voix en doutent, même au sein de la police nationale. Le secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), David Le Bars, a notamment montré quelque impatience auprès de nos confrères de FranceInfo en prévenant : «J'attends aussi que le débat ne soit pas interminable pour qu'on arrive finalement à l'été à nous dire qu'on ne réforme pas parce qu'on rentre dans un calendrier électoral. J'attends des débats mais aussi des décisions et de l'action.» 

Xavier Breton, député Les Républicains de l'Ain a également déploré sur RT France le 25 janvier au micro de Magali Forestier : «On invente des Grenelles de ceci, des Beauvau de cela, mais pendant ce temps, les mois passent [...] Le gouvernement aurait dû faire ces réformes en début de mandat.»

L'ancien commandant de police, Jean-Pierre Colombiès, a pour sa part dénoncé à RT France : «C'est de l'enfumage ! Si le gouvernement veut des idées pour réformer la police, il y en a plein les placards des deux chambres parlementaires qui travaillent sur ces sujets en commission depuis des années. Les travaux existent, il suffit de s'en servir.»

Un syndicaliste anonyme qui a vu passer plus de dix ministres de l'Intérieur a estimé auprès de RT France que le gouvernement actuel avait perdu trop de temps au cours de ce mandat pour réformer efficacement sa sécurité intérieure : «On en est au troisième ministre de l'Intérieur de Macron et le point noir, c'est surtout Christophe Castaner : que de temps perdu ! Il a totalement planté le gouvernement, tout comme Daniel Vaillant avait planté Lionel Jospin entre 2000 et 2002.»

L'association policière UPNI s'est quant à elle interrogée sur Twitter : «A quoi sert le Beauvau de la sécurité ?» Et d'y répondre : «Calmer les velléités des femmes et des hommes de terrain confrontés à l'ensauvagement, l'inversion des valeurs, la réponse pénale inadaptée... Proposer quelques idées cadeaux et gagner du temps jusqu'à 2022.»

On peut d'ores et déjà constater que le chemin sera long pour réconcilier d'une part la base policière avec un gouvernement qui a peut-être trop manié le feu et la glace au gré des coups de communication et, d'autre part, pour retisser un lien apaisé entre les forces de sécurité et une part croissante de la population qui veut questionner la légitimité de son emploi face aux crises sociales, sanitaires, identitaires et sécuritaires. La loi de programmation de la sécurité intérieure doit dessiner les contours d'une police du futur que le candidat Macron n'avait peut-être pas placée en haut de sa liste des priorités dans ses promesses de campagne en 2017. Le calendrier tardif de cette réforme semble, en tout état de cause, en témoigner.

Antoine Boitel

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