Conflits intercommunautaires ou guerre de territoire : comment expliquer les événements de Dijon ?

Conflits intercommunautaires ou guerre de territoire : comment expliquer les événements de Dijon ?© PHILIPPE DESMAZES Source: AFP
INTERVIEW
Camionnette incendiée dans le quartier de Grésilles à Dijon, le 15 juin 2020 (image d'illustration).

Si les récents affrontements de Dijon ont pu choquer par leur ampleur, ils sont loin d'être les premiers de la sorte en France. Que trouve-t-on derrière ces "guerres urbaines" et quelle est cette communauté tchétchène révélée par ces événements ?

«Guerre urbaine», «violences intercommunautaires» : les affrontements d'une rare violence qui se sont déroulés à Dijon ces derniers jours ont défrayé la chronique et fait réagir l'ensemble de la classe politique française.  

Ces incidents relèvent-ils de simples rixes vengeresses entre groupes ethniques ou d'une réelle menace criminelle, organisée, en quête de contrôle de territoires ? Tel un éclair dans la nuit, ces heurts ont-ils mis en lumière l'espace d'un instant des problèmes sécuritaires structurels en France et inhérents aux décisions des différents gouvernements successifs ?
 

Communauté tchétchène en France : intégrée, soudée et religieuse

Les violences dans la capitale de la Bourgogne ont notamment mis sous les projecteurs la communauté tchétchène. Peu connue du grand public, cette communauté semble également passer sous les radars des institutions françaises tant politiques que sécuritaires.

Hermétique, solidaire, organisée de manière clanique et parfois pointée du doigt pour les liens de certains de ses membres avec la criminalité organisée ou le djihadisme, la communauté tchétchène en France a bien souvent mauvaise réputation. 

En France, les Tchétchènes «sont une trentaine de milliers répertoriés, peut-être un peu plus, et dans l'ensemble, c'est une infime minorité, par rapport aux autres, d'origine tunisienne, marocaine, [algérienne] ou turque», expliquait pour France 2 en mai 2018 le directeur d'études à l'EHESS et spécialiste de l'Islam, Farhad Khosrokhavar. Les Tchétchènes de France sont notamment très présents en Alsace, avec 15 000 membres dans la région de Strasbourg (Bas-Rhin), mais ils sont aussi implantés en région parisienne et dans le sud de la France. La plupart d'entre eux ont fui les combats sanglants dans les années 1990 et 2000 entre les indépendantistes tchétchènes et l'armée russe.

«Contrairement à d'autres communautés, les Tchétchènes font dans leur majorité énormément d'efforts pour s'intégrer» et se régulariser d'un point de vue administratif, précise une étude de 2006 intitulée Le crime organisé tchétchène, nouvelle menace pour l'Europe, réalisée par le commissaire divisionnaire et directeur à la police judiciaire fédérale belge, François Farcy. Et de poursuivre : «Beaucoup s'inscrivent à des formations linguistiques pour apprendre la langue du pays d'accueil, cherchent du travail et recréent une activité culturelle et associative en exil.» «Un nombre relativement important de membres de la diaspora tchétchène est constitué d'érudits, d'hommes d’affaires, d'ingénieurs ou de membres de professions libérales dans leur pays», ajoute également l'étude.

Par ailleurs, l'islam sunnite est la religion dominante en Tchétchénie, pratiquée majoritairement de manière modérée. Toutefois, les services de renseignement français ont démantelé ces dernières années plusieurs filières de combattants tchétchènes, prêts à rejoindre Daesh. «La DGSI [direction générale de la Sécurité intérieure] estime à peu près entre 7 et 8% le nombre d'individus d'origine tchétchène qui sont impliqués depuis 2014 dans ces filières syro-irakiennes», rapportait pour France 2 en mai 2018 Jean-Charles Brisard, président du centre d'analyse du terrorisme. Et de continuer : «Donc il y a des foyers un peu partout, à Strasbourg, à Nice, dans d'autres villes françaises.»

Avant Dijon, d'autres raids vengeurs de membres de la communauté tchétchène

Les affrontements qui se sont déroulés à Dijon ne relèvent pas d'un événement isolé en France. D'autres incidents similaires, pour ne citer que les exemples les plus récents, se sont déjà déroulés notamment dans l'est de la France, où la majorité de la communauté tchétchène française réside.


On peut notamment décrire un incident analogue il y a presque dix ans : le 11 septembre 2011, les représailles d'une querelle qui avait éclaté la veille avaient conduit à une guérilla urbaine de plus de quatre heures impliquant une cinquantaine de Tchétchènes et une centaine de jeunes dans le quartier populaire de Bourtzwiller à Mulhouse (Haut-Rin). Ces affrontements, qui avaient fait une dizaine de blessés, avaient nécessité l'intervention d'une centaine de policiers aidés de chiens qui ont répliqué par des tirs de gaz lacrymogènes et de flash-balls aux jets de cocktail Molotov, de pierres et aux tirs d'armes à feu. Cinq véhicules de police avaient par ailleurs été dégradés et deux voitures appartenant à des particuliers avaient été brûlées.

En remontant le fil de l'actualité, d'autres évènements impliquant la communauté tchétchène peuvent être égrenés : en 2020, courant juin, le quartier sensible des Liserons, à l'est de Nice (Alpes-Maritimes), est devenu le théâtre de violents affrontements impliquant d'un côté, des habitants de la communauté tchétchène et, de l'autre, des jeunes majoritairement originaires du Maghreb et du Cap-Vert. Le 14 juin au soir, trois ressortissants tchétchènes, âgés de 27, 32 et 35 ans, ont été blessés par balles, d'après Le Parisien, nécessitant l'intervention du Raid afin de sécuriser ce secteur sensible comptant environ 2 500 habitants. Le quartier, où sont implantés des trafics de stupéfiants et d'armes, avait déjà connu une soudaine flambée de violences au cours de la semaine. Deux frères tchétchènes avaient été molestés à coups de barre de fer après une altercation et hospitalisés le 10 juin, avant qu'une fusillade ne cible des membres de cette même communauté le lendemain.

En mai, la ville de Rouen avait également fait les frais d'une expédition punitive, cette fois infructueuse, de plusieurs membres de la communauté tchétchène, d'après Le Figaro. En effet, des dizaines d'individus s'étaient rendus sur place, dans l'intention «d'affronter les ravisseurs présumés d’un jeune de la communauté», sans toutefois parvenir à les trouver.

Dans la nuit du 24 au 25 avril 2020, une cinquantaine d'hommes tchétchènes armés de barres de fer ont fait irruption sur un terrain football lors d'un match entre migrants africains à Barberey-Saint-Sulpice, près de Troyes (Aubes). Venus venger un enfant de la communauté tchétchène qui s'était fait congédier du terrain de football dans des circonstances encore floues, la cinquantaine d'individus avaient alors blessé quatre personnes : deux agents de sécurité et deux migrants. Trois individus ont pour l'heure été placés en garde-à-vue.

Le 24 juin 2018, suite à l'agression d'une figure locale de la communauté tchétchène par des habitants du quartier populaire de Hautepierre à Strasbourg, un groupe de jeunes tchétchènes avait décidé de le venger. Lors d'une expédition punitive dans le quartier tard dans la nuit, ils avaient passé à tabac toute personne se trouvant sur leur passage, blessant à coups de marteau à la tête ou de tournevis dans les cuisses leurs cibles.

Outre les «expéditions punitives», certains membres de la communauté tchétchène s'étaient faits connaître pour des attentats ou tentatives d'attentats sur le sol français, qui, eux, avaient été commis sous couvert de motivations religieuses.

Le 12 mai 2018, Khamzat Azimov, un Français de 20 ans né en Tchétchénie et fiché «S» depuis 2016, armé d'un couteau, avait tué une personne et blessé quatre autres, dont deux grièvement, dans le quartier de l'Opéra à Paris (IIe). Son attaque avait été revendiquée par Daesh.

Le 18 avril 2017, Clément Baur a été interpellé à Marseille (Bouches-du-Rhône) en possession d'armes et d'explosifs, à la veille du premier tour de l'élection présidentielle de 2017. Ce Français, qui parlait russe et tchétchène, s'était converti à l'Islam au contact de membres de la communauté tchétchène des Alpes-Maritimes et se faisait passer pour un caucasien. Une vidéo d'allégeance ou de revendication destinée à des membres de Daesh avait été interceptée le 12 avril de la même année par les autorités judiciaires belges et la police judiciaire fédérale de Liège. Cette vidéo laissait supposer «l'imminence d’une action».

Enfin en 2015, à Albi (Tarn) et Toulouse (Haute-Garonne), six hommes originaires de Tchétchénie avaient été interpellés, mis en examen puis incarcérés pour leur appartenance présumée à une filière de combattants djihadistes, suspectés de vouloir rejoindre la zone irako-syrienne.

Conflit interethnique ou guerre de territoire ?

De quoi relèvent concrètement ces affrontements intercommunautaires comme ceux de Dijon, souvent décrits comme interethniques notamment par de nombreuses personnalités politiques de droite ?

«En réalité ce sont des guerres criminelles pour le contrôle de territoires de ventes de drogues. Ces histoires ethniques ne sont qu'un prétexte pour amuser la galerie. Le vrai motif profond, c'est qu'ils [les jeunes individus des communautés tchétchène et maghrébine] s'entretuent pour contrôler des territoires sur lesquels vendre de la drogue», a estimé pour RT France le directeur d'études au Conservatoire national des arts & métiers (CNAM) et criminologue, Xavier Raufer.

Si vous prenez la cargaison de 3 tonnes de cocaïne, les bénéfices des demi-grossistes pour 3 000 kilos de cocaïne, s'élèvent de 70 à 100 millions d'euros. Ils ne s'entretuent pas pour rien. Ils savent très bien ce qu'ils font

«Ces guerres criminelles ne sont pas propres aux Tchétchènes. Il y a dans toutes les communautés et nationalités un milieu criminel», pondère toutefois le criminologue. Et de poursuivre : «Comme tous les Siciliens ne sont pas des mafieux, tous les Tchétchènes ne sont pas des bandits, mais il y a dans cette communauté, et celle de France ne fait pas exception, une minorité criminelle.»

La communauté tchétchène est ainsi en conflit avec des bandes relevant d'autres communautés : «C'est-à-dire que les bandes sont recrutées à l'intérieur d'une même communauté. On a donc des bandes qui s'affrontent pour le marché de la drogue notamment», explique encore Xavier Raufer, qui ajoute concernant les Tchétchènes que «les générations des 30-40 ans, qui ont eu l'expérience de la guérilla [lors des deux guerres de Tchétchénie], sont assez redoutables».

Lorsqu'on contrôle un territoire, on peut y organiser des marchés aux voleurs, y prostituer des filles, y vendre de la drogue, y désosser des voitures pour revendre des pièces détachées, etc.

Concernant les minorités criminelles de chaque communauté, dont celle tchétchène, le directeur d'études au CNAM a insisté sur les motivations de contrôle du territoire à des fins de trafics en tous genre, notamment de drogues, en prenant l'exemple du trafic de cocaïne.

«Récemment, une cargaison de trois tonnes de cocaïne a été saisie par la douane» fin février en Italie dans le cadre d'une opération de police internationale, selon la procureure de Marseille Dominique Laurens, rapporte Xavier Raufer. «Les prix de la cocaïne se forment à 3 niveaux différents : le gros, lorsqu'on achète en Amérique du Sud ; le demi-gros quand on en achète en France pour 50, 100 ou 200 kilos pour vendre dans une cité ou un lieu donné ; et le détail, dont le prix en France pour un demi-gramme de cocaïne dans une boite de nuit est de 40 euros», décrit-il avec précision.

«Si vous prenez la cargaison de 3 tonnes de cocaïne, les bénéfices des demi-grossistes pour 3 000 kilos de cocaïne, s'élèvent de 70 à 100 millions d'euros. Ils ne s'entretuent pas pour rien. Ils savent très bien ce qu'ils font», nous confie Xavier Raufer. 

Par ailleurs, «tous les gangs sont multicartes. Ils ne font pas qu’une seule activité criminelle. Lorsqu'on contrôle un territoire, on peut y organiser des marchés aux voleurs, y prostituer des filles, y vendre de la drogue, y désosser des voitures pour revendre des pièces détachées, etc.», précise-t-il enfin.

L'Etat porte-t-il une responsabilité des violences entre communautés ?

Le directeur d'études au CNAM a ensuite analysé pour RT France les principales failles de l'Etat français qui, selon lui, sont en partie responsables des conflits intercommunautaires pour le contrôle de territoires.

Xavier Raufer pointe d'abord du doigt la politique de la ville, mise en place à partir des années 1980 suite aux émeutes urbaines qui se sont déroulées dans le quartier des Minguettes dans le sud de Lyon (Rhône) en juillet 1981. Le ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales la définit comme portant «deux ambitions fortes : la réduction des écarts de développement entre les quartiers défavorisés et leurs unités urbaines et l’amélioration des conditions de vie de leurs habitants, en luttant notamment contre toute forme de discrimination».

Cette politique-là est l'échec le plus faramineux de toute la cinquième République

«Cette politique-là est l'échec le plus faramineux de toute la cinquième République», estime le criminologue. Et d'ajouter : «La preuve avec les récents événements à Dijon. Il s'agit de territoires où la fameuse politique de la ville devait être appliquée alors que des gens s'entretuent avec des armes de guerre depuis maintenant 6 jours.»

Déplorant l'échec de la politique de la ville a avoir su combattre les inégalités tant socio-économiques que géographiques dans les quartiers défavorisés, le directeur d'études au CNAM cible ensuite les manquements des services de renseignements et des institutions sécuritaires françaises.

«Développer plus d'infrastructures sécuritaires et augmenter les effectifs des forces de l'ordre ne servira à rien s'il n'y a pas en amont un élément tout à fait décisif qui manque en France. La France, actuellement, n'a toujours pas de services de renseignements criminels», expose-t-il. 

Et de conclure : «Quand on n'a pas de service de renseignement spécialisé sur les affaires criminelles, on ne peut pas prévenir. Comme dans le domaine de la médecine, le préventif est plus utile, efficace et moins cher que le curatif. Il vaut mieux apprendre à un gamin à ne pas fumer plutôt que d'avoir à lui retirer un cancer du poumon 20 ans après.»

Alexandre JOB

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