Des comprimés d’iode pour deux millions de personnes face au risque nucléaire : est-ce suffisant ?

Des comprimés d’iode pour deux millions de personnes face au risque nucléaire : est-ce suffisant ?© Robert Pratta Source: Reuters
Centrale nucléaire du Bugey près de Lyon, en avril 2011.

Deux millions de comprimés d'iode seront alloués à la population voisine des centrales suivant l'extension de 10 à 20 km du rayon du Plan particulier d’intervention (PPI) en cas d’alerte nucléaire. Une mesure jugée insuffisante par certains.

Le gouvernement prévoit de distribuer massivement des comprimés protégeant de l'iode radioactive en cas d'accident nucléaire à plus de deux millions de Français vivant à proximité des centrales. «Il s’agit de mieux préparer les services publics et les citoyens eux-mêmes à réagir en cas d’accident», prévient autorité de sûreté nucléaire (ASN), contactée par RT France.

Mais les associations opposées à l'énergie atomique estiment la mesure insatisfaisante. «Un accident, par nature restera toujours ingérable», dénonce Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire. 

Le gouvernement a décidé d'étendre le périmètre du Plan particulier d’intervention (PPI), qui permet de protéger la population face aux risques d'accidents nucléaires à l’échelle locale. Actuellement limité à 10 kilomètres autour des centrales, il sera désormais déployé dans un rayon de 20 kilomètres. Selon l'ASN, 2,2 millions de personnes seront concernées, contre 400 000 foyers jusqu'ici. En outre, une campagne d’information sur le risque nucléaire va être mise en place et un bon pour retirer les comprimés à la pharmacie sera remis aux riverains. La prise de ces comprimés sature la thyroïde en iode stable, qui empêche ainsi l'iode radioactive de s'y fixer et d’accroître le risque de cancer. 

Un accident, par nature restera toujours ingérable

Il n'y a pas en soi d'accroissement de risque d'accident nucléaire, mais une précaution élargie. L'extension du périmètre avait été souhaitée dès 2016 par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, qui souhaitait harmoniser le PPI avec les pays alentours. 

Pourquoi 20 km et pas 30, 50 ou 100 ?

Comment cette distance a-t-elle été retenue ?  La communication de l'ASN, interrogée par RT France, évoque les «leçons» tirées de «l'accident de Fukushima, les actions menées dans les 20 km autour de la centrale», et leur convergence avec des recommandations faites par l'ASN et les autorités de sûreté européennes dans les années 2013 et 2014».

Mais comment peut-on imaginer que seuls 20 km vont être impactés en cas d'accident nucléaire majeur? Une hypothèse réfutée par Charlotte Mijeon, qui évoque «une étude menée par l'institut biosphère de Genève ayant modélisé les retombées en cas d'accident à la centrale du Bugey». «Selon l’état des vents, on a un panache qui peut aller sur toute la région Rhône-Alpes voire traverser la France d’est en ouest et même atteindre les cotes du Maghreb !», avertit-elle. «Je ne dis pas que le panache n'est pas allé plus loin à Fukushima, mais les principales actions, comme l'évacuation ou la mise à l'abri, ont été menées dans ce périmètre à Fukushima», affirme l'ASN interrogée sur cette question de distance.

Cette distance de 20 km n'a pas pas toujours été la norme à Fukushima, puisque des évacuations sont intervenues jusqu'à 60 km autour de l'accident. Mais ces restrictions ont été levées pour les habitants, à partir du moment où le gouvernement japonais a relevé à 20 millisieverts par an l'exposition radioactive acceptable, alors qu'avant l'accident, elle ne devait pas dépasser un millisievert, comme l'a noté RFI en avril 2019. 

L'épicerie fine autour des comprimés

Alors pourquoi ne pas distribuer l'iode à l'ensemble de la population française ? «Il faudrait que ces comprimés soient disponibles pour tous en pharmacie ou dans des lieux accessibles au public», juge Charlotte Mijeon. Mais cette hypothèse semble faire sourire l'ASN : «On n’équipe pas 60 millions de personnes, ça ne peut pas exister. C’est illusoire de penser que tout le monde aura son comprimé d’iode chez lui : il faut une certaine proximité avec le risque.» Les comprimés seront donc réservés aux riverains résidant «près d’un objet qui est une centrale, qui a une certaine réalité». Toutefois des réserves d'iode sont prévues au-delà des 20 km : encore faudra-t-il les distribuer à tous dans l'urgence en cas d'accident.

Nous préconisons donc d'élargir encore le périmètre

D'autres pays pourtant n'ont pas trouvé l'idée si excentrique. La Suisse, par exemple, a étendu son périmètre à 50 km autour des centrales. Tout comme la Belgique, dont tout le territoire est considéré à risque en cas d'accident. Quant à la Norvège, son autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection recommande à toute la population d’avoir de l’iode à domicile pour protéger la thyroïde, même si elle ne possède que deux réacteurs. Alors, pourquoi pas en France ? 

En outre, ces comprimés, sont reconnus comme efficaces, mais uniquement contre la dissémination de l'iode radioactif, sachant qu'un nuage nucléaire contient bien d'autres composés néfastes. Par ailleurs, selon Charlotte Mijeon, pour être utiles, ils doivent être ingérées plusieurs heures avant le passage du panache. «Si vous êtes à proximité, ou s'il y a des vents forts, il sera difficile de les prendre à temps. Donc on peut se poser des questions. Nous préconisons donc d'élargir encore le périmètre. Les mesures prises feront que l'accident sera plus ou moins grave, et il est illusoire de penser que les meilleures mesures puissent nous protéger», estime-t-elle.

La sécurité des centrales nucléaires est-elle satisfaisante ?

Du côté de l'ASN, tout serait sous contrôle, avec un suivi minutieux de chaque centrale visitée, qui doit être relancé lorsque les conditions de sécurité ne semblent pas optimales. Un bilan annuel d'environ 400 pages matérialisant les inspections, remarques et améliorations en atteste. «On suit chaque site de façon individualisée, tout cela est transparent, les avis d’incident sont mis en ligne», explique l'ASN. «Si une centrale présentait des risques imminents elle serait arrêtée», poursuit la communication de l'agence.

On suit chaque site de façon individualisée, tout cela est transparent

C'est par exemple au cours de ces contrôles que l'ASN peut constater des irrégularités, comme par exemple un problème relevé dans le domaine de la maintenance concernant la centrale du Bugey. Dans un courrier du 6 février 2019, consulté par RT France, l'agence demande «de justifier le choix fait par EDF d’affecter à certaines pièces de rechange dont les flexibles équipant les groupes électrogènes de secours, une date de péremption supérieure de 3 années par rapport à celle préconisée par le fabricant de ces pièces de rechange».

Les opposants au nucléaire se montrent plus pessimistes. «De nombreux sites nous inquiètent en France, et nous sommes encore plus inquiets au sujet de données dont nous ne disposons pas», remarque Charlotte Mijeon. La militante évoque «le phénomène de vieillissement des réacteurs», prévus à l'origine pour une durée de vie de 40 ans, sachant qu'en 2016, leur prolongation pour 10 ans a été souhaitée par le gouvernement. La mise en œuvre du «grand carénage», le projet industriel de rénovation et de modernisation visant à assurer aux centrales nucléaires françaises une durée de fonctionnement supérieure à 40 ans, est censée la garantir. Mais cela ne convainc pas la militante. «Aller au-delà c’est rogner sur les marges de sûreté. On se met à la merci d'une erreur humaine», estime-t-elle. D'autres spécialistes affirment que les 40 ans sont un minimum annoncé et que la «durée de vie initiale n'est pas une limite en soi», comme on pouvait le lire dans l'Obs de la part du le directeur général adjoint de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). 

Au-delà des réacteurs, des questions se posent sur l'état des infrastructures. Charlotte Mijeon, de l'association Sortir du nucléaire, fait part de sa préoccupation : «Des problèmes se posent sur les composés qui vieillissent, ces équipements qu’on devrait renouveler et qu’on ne change pas forcément pour des raisons de coût». Au-delà, le paradigme de la gestion de la maintenance alerte la militante : «La généralisation de la sous-traitance et le départ en retraite de nombreux techniciens bien formés et qualifiés, la tentation de se tourner vers des prestataires moins qualifiés sont des phénomènes inquiétants». 

Les exploitants doivent veiller à garder des marges suffisantes pour la sûreté

Loin de n'être qu'une angoisse militante, les mêmes sujets saillent dans les conclusions du bilan de l'ASN pour l'année 2018 : «Les exploitants sont conscients que la maîtrise du vieillissement des installations et des opérations de maintenance, ainsi que la conformité des installations à leur référentiel de sûreté, restent à améliorer». Plus alarmant encore, l'ASN conseille : «Face aux aléas, face au vieillissement des installations ou à la découverte possible d’un défaut non identifié jusqu’alors, les exploitants doivent veiller à garder des marges suffisantes pour la sûreté et ne pas chercher à les réduire dans une logique d’optimisation ou de justification du maintien en l’état». La commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires, qui a rendu ses conclusions en juillet 2018, estime elle aussi que les installations françaises ont des failles, et incrimine également la maintenance, ainsi qu'un manque de vigilance concernant la surveillance, des approximations techniques, voire des fraudes. Elle souligne aussi le problème du vieillissement. 

Pas certain que quelques comprimés d'iode soient le remède idéal pour convaincre les exploitants de veiller à l'excellence de leurs opérations de maintien de la sécurité.

Lire aussi : L’Agence internationale de l’énergie alerte sur le déclin du nucléaire

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