Amiante au tribunal de Créteil : choc après la mort d'une juge (REPORTAGE)

Amiante au tribunal de Créteil : choc après la mort d'une juge (REPORTAGE)© Jacques Demarthon Source: AFP
Le tribunal de Créteil en 2012.

Une juge ayant officié au tribunal de Créteil, truffé d'amiante, est décédée en juillet d'un cancer de la plèvre. Ses enfants et un groupement syndical qui se bat depuis 13 ans pour le désamiantage du bâtiment dénoncent un scandale sanitaire.

La magistrate Françoise Bienvenu, première juge de l’application des peines au tribunal de grande instance (TGI) de Créteil (banlieue parisienne) de 1992 à 2002, est morte en juillet 2018 d’un mésothéliome pleural malin, un cancer dont le fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante en France considère que le diagnostic vaut preuve d’exposition. Un groupement syndical, l’«entente syndicale», qui dénonce depuis 2005 la présence de ce matériau fibreux et cancérogène dans le bâtiment, entend prouver qu'il est en cause dans la mort de la juge. Le tribunal en est en effet truffé.

«Il y a de fortes suspicions entre le cancer de ma mère et le lieu où elle a travaillé», a déclaré sa fille, Hélène Bienvenu, lors d'une conférence de presse à Créteil le 10 septembre, vouée à exposer aux médias un nouveau scandale lié à l’amiante. «Si les travaux de désamiantage avaient été faits en 2005 lorsque nous avons obtenu la preuve que l’air était contaminé au TGI, cette dame ne serait pas morte !», tonne Daniel Naudin, président de l’entente syndicale, rencontré par RT France dans les locaux de la Maison des syndicats à Créteil. L'homme a créé ce groupement en 2005 qui fédère plusieurs syndicats, dont la fédération CGT des services publics, Alliance, Unsa-Police et Justice, ainsi que l'Andeva, l'Association nationale de défense des victimes de l'amiante. Il dénonce plus d'une décennie d'inaction au TGI où travaillent en permanence plusieurs centaines de personnes : «C'est la loi du silence de la justice, il n'y a pas une réelle volonté du ministère de s'occuper de ce problème.» 

«On espère que ce décès provoquera une onde de choc et déclenchera une prise de décision active sur un désamiantage du tribunal, et un suivi médical systématique», plaide Alain Bobbio, secrétaire national de l'Andeva, interviewé par RT France à Créteil. Le syndicaliste et le président de l'association souhaitent aujourd’hui porter plainte pour le décès de la magistrate, la maladie d'un de leurs collègues et la mise en danger de la vie du personnel du tribunal.

De l'amiante au TGI de Créteil jusque dans les dossiers

Le décès de la juge fait resurgir un scandale larvé, qui préoccupe de nombreux salariés du tribunal, syndicalistes et associatifs depuis de longues années. Mais Françoise Bienvenu semblait l'ignorer. La fille et le fils de la magistrate, stupéfaits en découvrant il y a un an que leur mère était atteinte d'un cancer spécifique à l'amiante, ont fini par déterminer qu'elle n'y avait été exposée qu'au TGI de Créteil. 

Les syndicalistes ont retrouvé des fibres d'amiante dans l'air du tribunal. «Les dossiers étaient contaminés par l’amiante, on a dû les dépolluer un par un», révèle Alain Bobbio. «Ils étaient acheminés dans les années 1990 par un transporteur interne, de petits wagonnets qui remontaient dans le bâtiment et déplaçaient l'amiante dans les étages avec les courants d'air. Il a depuis été condamné», explique-t-il. Daniel Naudin opine du chef, en montrant une photo de ses archives : on y voit les gaines de ce transporteur où apparaissent de petits tas de poudre blanche. «Regardez, c’est de l’amiante ! Et dire que les enfants des salariés, quand ils venaient au TGI, adoraient mettre leur tête dans la trappe. Ils ont pu inhaler tant d’amiante...», déplore-t-il. 

Un nouveau scandale sanitaire de l'amiante

C’est une nouvelle affaire Jussieu, du nom de l’université parisienne dont l'amiante a causé à terme la mort de plus de 100 personnes exposées, selon Le Figaro. Le décès de la magistrate met en lumière un énième scandale sanitaire lié à la présence d’amiante dans un bâtiment public, sans que les travaux de désamiantage ne soient effectués malgré les rapports réguliers de lanceurs d’alerte. La présence d’amiante a été identifiée dans le bâtiment par un agent d'entretien en 1997. Un premier désamiantage très partiel au 12e étage, mal réalisé selon l'entente, a été entrepris en 2009. Depuis, plus rien. Le ministère de la Justice aurait annoncé «une mise aux normes des installations électriques et des systèmes de sécurité incendie», selon Libération, au cours de laquelle la dépollution serait effectuée. Elle devrait démarrer «mi-2019». Cette tranche de travaux, censée durer trois ou quatre ans, aurait dû débuter en 2015, mais a été maintes fois repoussée. 

Alain Bobbio dénonce un contexte ubuesque : «Nous sommes confrontés à une situation de déni. Stéphane Noël, le président du tribunal, refuse le dialogue.» Dans Le Parisien, ce dernier s’est dit «très respectueux de la famille de cette personne et de ce décès» mais également «très prudent». «Elle n’est pas reconnue par les autres organisations syndicales», a-t-il déclaré. «C’est de la fiction, une personne morte ?», s’insurge Daniel Naudin. «Jusqu’à présent, tous les problèmes soulevés par l’entente sont vérifiables», se défend-il. «Ces propos sont très choquants, et sont d'une suffisance méprisante», estime Alain Bobbio. 

«Depuis 2005, on demande un plan de prévention pour le personnel, le début des travaux sous le regard de l'entente, qui veut vérifier que les travaux sont effectués partout et dans les règles de l'art», affirme Daniel Naudin. Syndicalistes et militants se battent depuis 13 ans, ont produit divers documents et ont frappé à toutes les portes, y compris celles du ministère de la Justice. «On a été reçu par les cabinets de Rachida Dati et de Christiane Taubira. Ils sont gentils avec nous, mais ensuite ne font rien», se plaint Daniel Naudin. Le ministère de la Justice a été contacté par RT France, mais n'a pas donné de réponse.

Le syndicaliste s'était alarmé au début des années 2000 lorsqu’un de ses collègues, agent d’entretien au tribunal, avait commencé à développer une asbestose, une maladie dégénérative des poumons. Suspectant l'amiante, il avait demandé des relevés et s'était heurté au président du tribunal de l'époque, qui avait déclaré en 2005 à la presse spécialisée : «A aucun endroit les taux [de fibres d'amiante dans l'air] n'ont été mesurés en excès.» Les analyses menées par deux experts ont prouvé le contraire en février 2006. Daniel Naudin dénonce une obstruction historique. «Déjà en 1999, une somme d'argent avait été débloquée pour l'amiante. Elle a disparu, ou a été affectée à un autre secteur : ça annonce la couleur», prévient-t-il.

Le tribunal de grande instance de Créteil, gigantesque vaisseau de béton brutaliste, a été construit entre 1976 et 1978. Le bâtiment fut floqué d’amiante à tous les étages et dans les recoins les plus invraisemblables, jusque dans les toilettes ou les gaines du système de transport interne, selon les documents consultés par RT auprès de l'entente syndicale. Cette construction était à l’époque parfaitement légale.

L'amiante en France, une hécatombe silencieuse 

En 1976, l’amiante a été déclaré cancérogène avéré, mais il faudra attendre le 1er janvier 1997 pour que son usage soit interdit en France. Différentes lois se sont succédées pour imposer aux propriétaires d’immeubles d’entreprendre des recherches sur la présence d’amiante dans leurs bâtiments. Pendant ce temps, les maladies de personnes exposées se sont déclarées. Selon un rapport de 2005, on chiffre à 35 000 le nombre de décès survenus à cause de l'amiante entre 1965 et 1995 en France. Et les dernières projections, selon Alain Bobbio, font état d'un chiffre de 100 000 d’ici 2030.

«C’est une maladie épouvantable, elle emporte vite les malades, causant d'immenses douleurs. Elle survient des décennies après la contamination et le cancer peut se déclencher avec des doses infimes, l'amiante est un cancérogène sans seuil», explique Alain Bobbio.L’associatif dénonce un véritable drame à grande échelle et un scandale sanitaire au tribunal de Créteil. Et selon lui, la mort de la magistrate ne sera que la première d’une longue série de salariés.

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