Accusé de promotion de la pédopornographie, un auteur de BD voit son exposition à Angoulême annulée

Accusé de promotion de la pédopornographie, un auteur de BD voit son exposition à Angoulême annulée© JOEL SAGET Source: AFP
Les œuvres de l'auteur de BD Bastien Vivès, ici à Paris en 2021, sont au cœur de la polémique (image d'illustration).
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Le monde de la bande dessinée se déchire au sujet de Bastien Vivès, accusé d'avoir promu la pédopornographie et l'inceste, à la fois par des féministes et par le RN. Le festival de BD d'Angoulême a supprimé l'exposition qui devait lui être dédiée.

L’affaire qui secoue le monde de la bande dessinée a pris une tournure politique. Par la voix de la députée Caroline Parmentier, le Rassemblement national (RN) a pris position dans la vive polémique autour des honneurs qui devaient être réservés, dans le cadre du festival de BD d'Angoulême prévu fin janvier 2023, au dessinateur Bastien Vivès, accusé par certains de promouvoir l'inceste, voire la pédophilie, dans plusieurs de ses œuvres.

Le festival d'Angoulême invoque des «menaces» pour justifier la déprogrammation

Auprès de certains de ses pairs et de personnalités engagées pour la défense des mineurs, la place réservée à son travail sous la forme d’une rétrospective «Dans les yeux de Bastien Vivès» sur l’ensemble de son œuvre a déclenché une intense polémique, conduisant les organisateurs à annoncer l'annulation de l'événement. «Des menaces physiques ont été proférées vis-à-vis de Bastien Vivès. Il n'est dès lors pas possible pour l'événement d'envisager que sa programmation puisse faire peser de tels risques sur un auteur et, potentiellement, dans quelques semaines, sur ses festivaliers», a justifié la direction du festival dans un communiqué, après avoir dans un premier temps estimé qu'il n'était pas question de modifier sa programmation.

Le festival considère que l'œuvre de Bastien Vivès, dans son ensemble, relève de la liberté d'expression

«Des faits nouveaux ont radicalement changé la nature de cette situation et imposent dorénavant au festival la nécessité d'annuler cette exposition», indique la direction, déplorant que «des intimidations apparaissent à l'encontre de membres de l’équipe du festival».

Pétition et saisine du ministère de la Culture

«Le festival considère que l'œuvre de Bastien Vivès, dans son ensemble, relève de la liberté d'expression et qu'il revient à la loi de tracer les frontières dans ce domaine et à la justice de les faire respecter», ont cependant souligné les organisateurs, estimant que «le débat en jeu porte sur des questions aussi anciennes que l'art», autour de la liberté d'expression et de «la responsabilité des artistes».

En cause, plusieurs titres qui mettent en scène des mineurs face au sexe, avec des schémas parfois incestueux, tandis que des déclarations polémiques de l’auteur ont été exhumées par ses détracteurs. Bastien Vivès a publié des œuvres variées, dont un roman graphique (Polina) et un «manga à la française» (Lastman). Il a aussi repris le personnage de Corto Maltese (Océan noir).

La polémique s'est concentrée sur des œuvres telles qu'Une sœur, fiction réaliste adaptée à l'écran (Falcon Lake, actuellement en salles) dans laquelle un garçon de 13 ans a des relations sexuelles, pendant des vacances en bord de mer, avec une fille de 16 ans. Les Melons de la colère en 2011, ainsi que La Décharge mentale et Petit Paul (2018) montrent des relations sexuelles entre mineurs et majeurs. Confrontées à des accusations de pédopornographie, les enseignes Cultura et Gibert Joseph avaient cessé de vendre Petit Paul.

C'est à vomir

«Bastien Vivès reproche à ses détracteurs de ne pas avoir lu ses BD. J'ai lu ses BD, et c'est à vomir», avait asséné Caroline Parmentier dans une vidéo publiée sur Twitter avant l'annonce de l'annulation. Rappelant la décision des deux enseignes culturelles, elle y soulignait que Petit Paul narre les mésaventures d'un enfant de dix ans abusé sexuellement par des femmes de son entourage, fustigeant un dessin et un scénario «abjects». Selon elle, il ne faisait aucun doute que les œuvres de l'auteur sont «à contenus pédopornographiques». En conséquence, elle avait réclamé, au nom du RN et en tant que membre de la délégation aux droits des enfants et de la Commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale, la «suppression de l'exposition» consacrée à Bastien Vivès, et précisait avoir saisi la ministre de la Culture sur ce dossier.

Outre la prise de position du RN, une pétition en ligne dénonçant «la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité» et exigeant la déprogrammation de l'exposition a franchi la barre des 100 000 signatures. Elle a été lancée par Arnaud Gallais, fondateur du mouvement BeBrave France qui milite contre l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.

Vivès ciblé par les tirs nourris de féministes

«J'en ai rien à cirer que ce mec ait le droit de faire ses BD immondes (je ne suis pas pour l'interdire). Juste on peut demander que le principal festival de BD évite de le mettre en avant», a pour sa part réagi la militante néo-féministe Caroline de Haas sur Twitter le 11 décembre, estimant que la décision du festival d'Angoulême de le valoriser «est un choix politique», à savoir «celui de banaliser les violences». «C'est triste (et bien crade)», a-t-elle fustigé.

Outre certaines BD, les détracteurs de Bastien Vivès ont retrouvé d'anciennes prises de position. «L'inceste, moi ça m'excite à mort», avait-il par exemple lancé dans un entretien avec le magazine Madmoizelle en 2017. Pour ses défenseurs, il est évident qu'il plaisantait, l'auteur lui-même ayant regretté que cette citation ait été «complètement sortie de son contexte».

Mais, selon ses détracteurs, il ne plaisantait pas en s’en prenant, sous pseudonyme et sur Facebook, à une autre auteur de BD, Emma, révélée en 2017 avec la publication d'une série de dessins féministes qui avait popularisé le concept de «charge mentale». La dessinatrice avait republié le 12 décembre ces anciens messages publiés à propos de son travail, tels que «message niveau deux ans d'âge mental», ou «ne sait pas dessiner». Elle a qualifié dans le même élan Bastien Vivès d'auteur de plusieurs «BD pédopornographiques» et demandé la déprogrammation de l'exposition controversée.

L’auteur avait, avant sa mise à l'index du festival, indiqué avoir reçu de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux et déposé une main courante. «J'ai largement de quoi déposer plainte. On m'y encourage mais je ne suis pas très procédurier», a-t-il ainsi déclaré au Parisien le 12 décembre. «Non, je ne suis pas pédophile et non, ce n'est pas mon fantasme. Si on veut lire honnêtement mes œuvres, on s'en rend compte facilement», a-t-il plaidé, tout en reconnaissant que certaines de ses «déclarations outrancière» avaient «pu blesser».

Contacté par Libération, qui avait par le passé chanté les louanges de l'auteur et en particulier de Petit Paul, Bastien Vivès avait eu recours aux mêmes arguments en invoquant une représentation de la sexualité faite «de manière burlesque», mais en insistant sur le fait qu'il ne nourrissait pas de «fantasmes incestueux ou pédophiles». «Mon fantasme, c’est l’hypertrophie des corps, masculins comme féminins», avait-il précisé.

La ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, avait quant à elle estimé auprès du Parisien que «certains propos» passés de Bastien Vivès «ne sont pas acceptables» et avait dit «comprendre l'émoi» suscité par la mise en avant de l’auteur au festival d’Angoulême. Cependant, elle avait ajouté qu'on «ne peut pas réduire cet auteur à deux bandes dessinées et quelques phrases dites en interview».

D’autres auteurs ont pris position dans le débat, dont certains en soutien de Bastien Vivès : Jean-Marc Rochette, titulaire du Grand prix RTL de la BD 2022, a ainsi estimé sur Facebook que ce dernier était cloué «au pilori sans autre forme de procès», dénonçant un énième «lynchage médiatique». Dans un autre entretien au Point, début 2020, Bastien Vivès avait défendu le «besoin de transgression» de notre époque. Tout en saluant l'apparition du mouvement #MeToo, il y critiquait l'apparition d'un «drôle de discours» interdisant aux hommes de dessiner des femmes et s'était prononcé contre «une société à l'américaine».

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