Alexandre del Valle : «Emmanuel Macron poursuit le virage atlantiste entamé par ses prédécesseurs»

Alexandre del Valle : «Emmanuel Macron poursuit le virage atlantiste entamé par ses prédécesseurs»© Alain Jocard Source: AFP
Le président français Emmanuel Macron et son homologue américain Donald Trump le 14 juillet 2017 à paris. (image d'illustration)

Emmanuel Macron, qui se rend à Washington ce 23 avril, est le premier dirigeant étranger à être reçu en visite d'Etat par Donald Trump. Le géopolitologue Alexandre del Valle analyse pour RT France la relation diplomatique franco-américaine.

RT France : Emmanuel Macron apporte-t-il un souffle nouveau à la diplomatie franco-américaine ?

Alexandre del Valle : Le président Emmanuel Macron, indépendamment des différences idéologiques, poursuit le virage atlantiste et de rapprochement avec les Etats-Unis, voire même d'alignement, qui avait été opéré sous Nicolas Sarkozy [qui a fait revenir la France dans le commandement intégré de l'OTAN] et poursuivi par François Hollande. Cette politique est donc maintenue. Il y a ainsi une nette ré-atlantisation de la politique étrangère de la France. Et comme les Etats n'ont pas de sentiments mais des intérêts, il n'est pas illogique qu'un président assez pragmatique comme Emmanuel Macron puisse s'entendre avec quelqu'un de très opposé à lui comme Donald Trump.

RT France : Au début de son mandat, Emmanuel Macron avait pourtant été très critique face à la politique prônée par Donald Trump, peut-on y voir une forme d'hypocrisie ? 

A. DV : Emmanuel Macron est le roi du «en même temps» : il peut très bien s'opposer sur un dossier tout en étant d’accord sur un autre. Il a une réelle maîtrise de l'opportunité, ce que les Grecs appellent le kaïros. Son désaccord avec Donald Trump sur le climat, par exemple, était un coup de communication, une occasion pour le président français de se rehausser. On peut donc être à la fois très proche des Etats-Unis du point de vue de la politique internationale globale, tout en ayant des divergences sur d'autres sujets.

La France cherche aujourd'hui à prendre le leadership de l'Occident avec les Etats-Unis. Emmanuel Macron veut ainsi apparaître non pas uniquement comme le bon élève, mais comme un membre du binôme américano-français pour être le leader du monde occidental, alors que bien souvent, dans des opérations extérieures, les Etats-Unis comptaient sur l'Angleterre, aujourd'hui un peu effacée au profit de la France. 

RT France : Justement, la France avait fait un choix fort en 2003 en ne suivant pas les Etats-Unis dans la guerre en Irak...

A. DV : Aujourd'hui, il y a une convergence de vues sur de nombreux dossiers entre les deux pays : sur le Moyen-Orient, l'Arabie saoudite ou la Syrie. Emmanuel Macron a peut-être encore l'objectif de proposer un autre chemin, sans être moraliste comme François Hollande, en étant pragmatique comme Nicolas Sarkozy mais avec plus de culture et de hauteur de vue. Mais, concernant les frappes en Syrie, la France s'aligne cependant parfaitement sur la ligne américaine pro-saoudienne. Car les rebelles de la Ghouta sont en partie financés par l'Arabie saoudite.

Donc, en bombardant le régime de Bachar el-Assad suite au carnage qu'on lui impute, les Français et les Américains ont en quelque sorte vengé les rebelles islamistes du mouvement Jaïch al-Islam. On a fait plaisir à l'Arabie saoudite en ayant l'air d'aider l’opposition au gouvernement syrien. Et cela permet de dire à l'opinion publique saoudienne : «Vous voyez, les Occidentaux ont prouvé avec ces frappes que leur cœur est avec les rebelles sunnites et pas avec les mécréants alaouites [groupe ethnique de Bachar el-Assad].»

RT France : Comment interpréter le couac qui a suivi l'annonce d'Emmanuel Macron qu'il avait réussi à convaincre Donald Trump de rester en Syrie ? 

A. DV : Il est extrêmement malin. Le jeu d'Emmanuel Macron, c'est d'utiliser le dossier des relations personnelles et proches avec Donald Trump pour se rehausser. Même si c'est démenti par la suite, le «Français de base», dans sa chaumière, qui a été humilié par la petitesse apparente de François Hollande, se dit : «Emmanuel Macron a influencé le plus grand chef d'Etat du monde.» Et il voit que les Etats-Unis ont frappé en Syrie quelques jours après avoir annoncé leur souhait de se retirer militairement de la région. Ça a de la gueule et beaucoup plus d'impact que le démenti qui suit. 

Cela contribue à asseoir l'image d'un président extrêmement fort, écouté par les puissants, même si c'est faux. Peu importe. Ce qui est essentiel en politique, ce n'est pas ce qui est vrai mais ce qui est perçu. Car la perception d'un mensonge ou d'une désinformation est toujours plus fortement ressentie que le démenti.

RT France : Sur la Syrie, la France a-t-elle les moyens de son ambition si elle souhaite y rester sans les Etats-unis ?

A. DV : Non. Pour peser véritablement en Syrie, pour faire notamment contrepoids aux Turcs, qui veulent avancer contre les Kurdes, les Français ont besoin des Etats-Unis. Non pas que l'armée française vaille moins que celle de la Turquie. Mais la Turquie n'hésiterait pas à abattre un avion français, alors qu'elle hésiterait à risquer un affrontement avec les Etats-Unis. La stratégie islamique d'Erdogan [le président turc], c'est une stratégie de test des forces et des faiblesses du camp adverse. La France n'est pas capable de résister seule.

D'ailleurs, elle s'est couchée devant la Turquie à plusieurs reprises, sous Hollande et sous Macron. Aujourd'hui, la seule puissance que pourrait éventuellement craindre l'armée turque en Syrie, ce serait les Etats-Unis. Donc, effectivement, Emmanuel Macron a intérêt à ce que Washington reste en Syrie. Car la France ne peut absolument pas renverser Bachar el-Assad, ni mettre au pouvoir des rebelles, quitte à l'aider symboliquement avec des frappes inutiles. Pour renverser la situation et/ou aider les Kurdes, il n'y a qu'une seule possibilité : être adossé aux Américains en les convaincant de rester.

RT France : La France a mobilisé 16 avions, 6 navires pour lancer une dizaine de missiles en Syrie dans la nuit du 13 au 14 avril. Etait-ce donc pour montrer, par exemple aux Turcs, que sa puissance militaire ne dépendait pas des Etats-Unis ?

A. DV : Quand des frappes sont effectuées, alors qu'il n'y a pas véritablement de but stratégique, pas de changement de la donne, même pas l'intention de changer la donne, puisqu'Emmanuel Macron a dit quelques jours plus tard que l'ennemi de la France restait Daesh en Syrie, il reste deux possibilités. Soit ces frappes avaient un but de communication politique intérieure et internationale : montrer du prestige, de la grandeur, avoir l'air être dans le «bon» camp, faire croire qu'on aide les rebelles alors que, finalement, on les laisse à leur sort.

Soit, et c'est peut-être le plus important, c'est une démonstration de force. Pour un pays qui vend des armes, c'est quand même une belle publicité. Les autres nations voient une démonstration grandeur nature de ce que l'on peut acheter et cela peut donner des idées à l'Inde, à l'Arabie saoudite, à l'Egypte ou à la Chine pour signer de nouveaux contrats d'armement. C'est une sorte de salon du Bourget en temps réel.

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