Chute de la société financière Greensill : un effet domino qui atteint l'industrie française

- Avec AFP

Chute de la société financière Greensill : un effet domino qui atteint l'industrie française© Fabian BIMMER Source: Reuters
Le logo de Greensill Bank dans le centre-ville de Brême (Allemagne), le 3 juillet 2019 (image d'illustration).

La faillite de Greensill, société internationale spécialisée dans les prêts à court terme aux entreprises, risque d'entraîner des défauts de paiement en cascade qui menaceraient de nombreux emplois, dont ceux de sites industriels situés en France.

Le 8 mars 2021, la société financière Greensill a déposé son bilan à Londres. Compte tenu du nombre de ses clients et de l'importance des sommes prêtées, sa chute pourrait déstabiliser de nombreuses entreprises et collectivités locales de par le monde, et ainsi menacer des dizaines de milliers d'emplois – y compris en France. Une situation qui a fait réagir des responsables politiques de tous bords. 

Inconnu du grand public, Greensill était spécialisé dans les prêts à court terme aux entreprises et revendiquait en 2020, comme le rappelle Le Temps, 143 milliards de dollars de financements à plus de 10 millions de clients et fournisseurs dans 175 paysCréée en 2011 par l'homme d'affaires australien Lex Greensill, la société comptait parmi ses conseillers l'ex-Premier ministre britannique David Cameron, et a bénéficié d'un investissement de 1,5 milliard de dollars du japonais SoftBank.

Or, en raison de doutes sur la valorisation de ses actifs, cette multinationale, dont le siège est à Londres, a déposé le bilan au Royaume-Uni le 8 mars. Le cabinet Grant Thornton a été nommé administrateur avec l'espoir initial de négocier la vente des actifs les plus rentables à la société d'investissement américaine Apollo.

Celle-ci devait notamment racheter pour 60 millions de dollars la propriété intellectuelle et une plateforme technologique de Greensill, mais la négociation aurait échoué, selon une source proche du dossier citée par l'AFP.

Cette faillite plonge surtout dans la plus grande incertitude ses clients, qui faisaient appel à ses services pour payer leurs factures par un procédé nommé «affacturage inversé». Cette facilité comptable permet notamment de masquer un manque de trésorerie ou un surendettement. Dans un schéma qui peut rappeler les montages hasardeux de la crise financière de 2008, Greensill se finançait quant à elle en transformant les dettes dues par ces entreprises en produits financiers ensuite vendus à de grands investisseurs.

Une potentielle réaction en chaîne dévastatrice

Privées de ces financements, les entreprises clientes de Greensill pourraient se retrouver confrontées à des défauts de paiement, dont l'impact social global reste à évaluer. Dans une récente décision de justice australienne sur des contrats d'assurance citée par l'AFP, la société financière a estimé que sa débâcle menaçait directement jusqu'à 50 000 emplois dans le monde, dont 7 000 en Australie, sans compter les faillites d'entreprises qu'entraînerait sa chute.

A l'origine de cette chute, Greensill a été lâché par un assureur qui couvrait ses transactions, puis par de grandes institutions comme le Crédit Suisse qui a évoqué des «incertitudes considérables» sur la valorisation des actifs. Ces doutes ont été rendus possibles par la faible surveillance du shadow banking – c’est-à-dire des activités bancaires réalisées par des institutions non bancaires –, mais aussi par la dimension mondiale du problème qui aurait, selon une analyse du Tempsdéresponsabilisé les régulateurs nationaux.

Les regards se tournent désormais vers les grands clients de Greensill, parmi lesquels se trouve GFG Alliance, le groupe industriel du magnat de l'acier indo-britannique Sanjeev Gupta. Cet empire industriel compte 35 000 salariés répartis dans 30 pays, avec une forte présence au Royaume-Uni (5 000 emplois), mais également en France où il possède l'aciérie Ascoval à Saint-Saulve, Dunkerque Aluminium dans le Nord, l'usine Liberty Steel (anciennement France Rail) de Hayange en Moselle, ainsi que des fonderies dans le Poitou. 

Selon le Financial Times, plusieurs des usines européennes de GFG ressentent déjà une pression financière, les fournisseurs ayant commencé à limiter leurs livraisons afin de réduire leur propre exposition. Les sites français pourraient se trouver en grande difficulté, notamment à cause un prêt garanti par l'Etat à hauteur de 50 millions d'euros que Greensill devait fournir à Ascoval et Hayange à travers sa filiale bancaire allemande Greensill Bank, comme le rappelle Le Figaro.

Un appel à l'aide transpartisan

Plusieurs élus du Grand Est ont réclamé dès le 10 mars une intervention de l'Etat en faveur du maintien de l'usine de rails de Hayange, reprise à l'été 2020 – et avec l'aval de Bercy qui la considère comme stratégique – par le groupe sidérurgique Liberty Steel, dont la société mère est GFG Alliance.

Le maire RN de Hayange, Fabien Engelmann, a ainsi exprimé le souhait de voir l'Etat «devenir lui-même actionnaire» de l'usine, exprimant ses craintes qu'un éventuel changement de propriétaire remette en cause «le maintien de cette industrie de pointe». «Il est désolant de voir que le manque de conviction du gouvernement à sécuriser notre patrimoine industriel puisse plonger une nouvelle fois l'usine et ses employés dans une période d'incertitude et de doutes […] L'usine de rails de Hayange est rentable et est un atout formidable pour la région», a ajouté l'élu. Celui-ci a également exprimé ses craintes que Liberty Steel ne vende l'usine de Hayange «pour se refinancer», ce qui pourrait entraîner «de nouvelles inquiétudes concernant les emplois».

A gauche de l'échiquier politique, l'ancienne ministre socialiste et ancienne députée de la Moselle, Aurélie Filippetti, la députée LFI Caroline Fiat et la conseillère municipale socialiste de Strasbourg, Pernelle Richardot, ont appelé dans un communiqué commun l'Etat et la région Grand Est à «prendre leurs responsabilités» et à «reprendre le site avec un grand investisseur privé». 

Le président LR de la région Grand Est, Jean Rottner, s'est quant à lui exprimé sur la situation en ces termes, rapportés par Le Républicain Lorrain : «Cette usine est un fleuron de notre industrie régionale, pour laquelle plus de 400 femmes et hommes contribuent chaque jour à la qualité des produits et font de ce site un fournisseur internationalement reconnu. Le maintien de l’activité de production et de l’emploi sur ce site représente un enjeu de souveraineté nationale.» L'élu affirme par ailleurs que la collectivité «sera aux côtés des salariés et des dirigeants de l’entreprise pour les accompagner dans cette période de doute, et soutiendra de façon volontariste un projet porteur d’avenir […] Elle pourra par ailleurs mobiliser l’ensemble de ses dispositifs pour soutenir tout projet de reprise si la cession par le groupe Liberty Steel se confirmait.» 

Le 9 mars sur France 2, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire avait rapidement réagi à la faillite de Greensill en se voulant rassurant : «Les salariés de Hayange, d'Ascoval, de Dunkerque doivent savoir que l'Etat sera derrière eux, qu'il est là pour les protéger […] S'il y a des difficultés financières, l'Etat saura faire le pont, trouver des solutions alternatives», avait-il affirmé.

Une affaire mondiale touchant aussi les collectivités publiques 

Greensill a déposé le bilan au Royaume-Uni où le gros de ses activités opérationnelles sont situées, mais des procédures sont également en cours en Australie (où sa maison mère est enregistrée) et en Allemagne, pays où Greensill Bank a été placé en redressement judiciaire le 16 mars.

Outre-Rhin, une cinquantaine de communes avaient été attirées par les hauts rendements proposées par la filiale bancaire de Greensill, et elles pourraient payer cher sa faillite. L'argent des clients privés en Allemagne n'est quant à lui pas menacé, car il entre dans le champ d'un fonds d'indemnisation abondé par les banques privées du pays, mais ce n'est pas le cas des dizaines de communes et de la région qui ont confié plusieurs centaines de millions d’euros d'argent public à Greensill Bank. Monheim am Rhein, une cité industrielle de 43 000 habitants, craint par exemple de perdre la totalité de ses 38 millions d'euros investis, comme le rapporte le quotidien économique Handelsblatt

Dernier rebondissement en date dans l'affaire Greensill : à la suite d'une réunion avec des créanciers qui s'est tenue le 18 mars, l'administrateur Grant Thornton a annoncé que les créanciers de la maison mère Greensill en Australie réclamaient 1,75 milliard de dollars australiens (1,13 milliard d'euros). SotfBank demande quant à lui 1,15 milliard de dollars (960 millions d'euros). Le patron du Crédit Suisse avait affirmé le 16 mars que la priorité de la banque – qui remanie sa gestion d'actifs en raison du scandale – était de «récupérer les fonds», tandis que l'association des banques allemandes réclame 2 milliards d'euros. Les créanciers se retrouveront le 21 avril et voteront sur l'avenir du groupe, qui passera par une liquidation ou un accord permettant d'espérer de récupérer quelques fonds. Même si les différents acteurs de la catastrophe Greensill parviennent in fine à limiter les dégâts, cette affaire sonne comme un avertissement pour le monde économique et politique. 

P.F.

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